News - 19.01.2021

Tunisie: Doit-on arrêter de boire l’eau du robinet ?

Par Ridha Bergaoui - L’eau est un aliment essentiel à la vie. Les spécialistes recommandent d’en consommer de 1,5 à 2 l/j selon les saisons, l’activité physique…. Depuis quelques années, le Tunisien évite de boire l’eau du robinet et préfère acheter de l’eau en bouteilles en plastique.

La SONEDE, unique opérateur public de l’eau potable

L’eau potable est gérée par la SONEDE qui est placée sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture. L’accès à l’eau est un droit constitutionnel et la SONEDE fait de son mieux pour amener l’eau aux points les plus reculés. 93% de la population dispose de l’eau courante. La SONEDE est confrontée à de nombreuses difficultés : rareté des disponibilités hydriques face à une demande sans cesse croissante, déséquilibre régional au niveau des ressources, difficultés budgétaires et manque de moyens, vétusté des infrastructures et des équipements…

La SONEDE dispose de stations d’épuration et de traitement de l’eau. Celle-ci, d’origine diverse,  est stockée dans de grands bassins avant de procéder à son traitement. Elle passe par un long processus de filtration, de purification et de désinfection. De l’eau de Javel est utilisée à la fin du circuit pour se débarrasser de tous les microorganismes et garantir au consommateur une eau sûre sur le plan bactériologique et physico-chimique. Avant de l’envoyer dans les canalisations d’amenée aux consommateurs, l’eau est sévèrement contrôlée et de nombreux échantillons sont prélevés et analysés. L’eau potable doit être inodore, incolore et transparente. Sur le plan physico-chimique et bactériologique, elle doit répondre aux normes internationales comme l’exige l’OMS.

Qualité de l’eau du robinet

L’eau contient des éléments solubles invisibles. La composition de l’eau du robinet varie en fonction de son origine (eau de barrage, eau de sondages des nappes plus ou moins profondes, eau de sources…). En Tunisie et d’une façon générale l’eau du robinet est de bonne qualité surtout dans le grand Tunis et les régions du nord. Ces régions connaissent une pluviométrie importante et l’eau est pauvre en sels. Au centre et au sud, la pluviométrie est plus faible et l’eau se fait de plus en plus rare. L’eau du robinet, issue généralement des sondages profonds, est riche en sels et de moins bonne qualité. En été, alors qu’il fait chaud et que l’évaporation est intense, la qualité se détériore. Dans certaines régions on a même recours au dessalement de l’eau de mer pour l’obtention de l’eau de consommation. L’eau reste néanmoins potable et répond aux normes internationales de qualité.

Que reproche le consommateur à l’eau du robinet ?

La qualité de l’eau du robinet dépend des régions et des saisons. Il est possible de tomber sur une eau légèrement salée ou sentant le goût du chlore. Dans certains cas, des travaux de réparation des canalisations sont réalisés par la SONEDE, ce qui peut entrainer momentanément l’infiltration d’impuretés entrainant un changement de la couleur de l’eau. Par ailleurs, une grande partie des canalisations de distribution de l’eau datent de très longtemps ce qui peut entrainer une détérioration de la couleur et du gout de l’eau.

Une eau sentant le chlore, ayant un certain goût et comportant des impuretés  ne rassure pas le consommateur et est de nature à le pousser à s’en méfier. Par ailleurs, le citoyen, et d’une façon générale, ne fait plus confiance aux services publics synonymes de laxisme et de manque de sérieux. Quoique les changements touchant aux caractéristiques de l’eau du robinet soient accidentels et rares, le citoyen a néanmoins tendance, surtout s’agissant de sa santé, à exagérer et à éviter, de boire l’eau du robinet. Il lui préfère, dans ces conditions, l’eau embouteillée qui jouit d’une meilleure réputation.

L’eau minérale en bouteilles

Un peu d’histoire

En Tunisie, le secteur de l’eau embouteillée a connu, à partir des années 1990, un développement explosif. Deux événements majeurs sont à l’origine de ce développement fulgurant. On peut citer la privatisation du secteur au niveau national et l’adoption, au niveau international, de la bouteille en plastique jetable de 1,5 litre. Jusqu’à cette date, on utilisait pour le conditionnement de l’eau minérale, des bouteilles en verre de 0,75l. Ces bouteilles réutilisables, nécessitaient toute une logistique liée au ramassage, stockage, nettoyage… Le plastique PET présente de nombreux avantages, il est solide, transparent, léger… L’adoption des bouteilles en plastique de 1,5l a permis de réduire les coûts de conditionnement et de simplifier le «process» qui se limite désormais à la captation de l’eau de source et sa mise en bouteilles.

Considérée à la fin du siècle dernier comme un produit de santé, réservé aux nourrissons pour préparer les biberons, aux malades et aux vieillards, l’eau minérale embouteillée a d’abord envahi les hôtels et les restaurants de luxe et devient synonyme de finesse et de raffinement. Avec l’introduction de la bouteille en plastique, l’eau embouteillée est devenue un produit banal de consommation de masse destinée surtout pour les classes aisée et moyenne.

De nos jours la filière ne compte pas moins de 28 unités avec une capacité de 350 000 bouteilles/h. La production nationale est proche de 2 milliards de litres. 3 500 personnes environ travaillent dans le secteur. La production est essentiellement destinée à la consommation locale. Le secteur des eaux minérales est sous le contrôle de l’Office National du Thermalisme et de l’Hydrothérapie placé sous la tutelle du Ministère de la Santé.

La demande en eau embouteillée est très forte surtout en été et durant le mois de Ramadan. La consommation, dérisoire il y a une trentaine d’années,  avoisine  de nos jours les 200 l/personne/an. Cet engouement s’explique par l’augmentation du niveau de vie du Tunisien, une mauvaise réputation de l’eau du robinet, l’arrivée de la grande distribution et une stratégie marketing très efficace des industriels. Aux yeux du consommateur, l’eau en bouteille est un produit de qualité et d’utilisation très pratique. Elle pose néanmoins certains problèmes.

Un produit très polluant

Les bouteilles en plastique PET (Polytéréphtalate d’Ethylène, issu du pétrole) représentent la principale source de pollution de la planète. En Tunisie, le programme ECOLEF,  géré par l’ANGED, permet le ramassage et le recyclage d’une partie de ce plastique. La quantité collectée est d’environ 6 000 tonnes. Ceci ne représente que15% des bouteilles d’eau commercialisées. 85% des bouteilles non recyclées (soit environ 34 000 tonnes de plastique) sont jetés dans la nature ou enfouis dans les décharges. Ce plastique se dégrade très lentement. Il ne cesse de s’accumuler et sera présent partout sous forme de microparticules (dans l’air que nous respirons, les aliments que nous consommons, le sol, l’eau, la mer et les océans…) pour nous empoisonner ainsi que les générations à venir. Une bouteille en plastique met environ 1 000 ans pour se décomposer complètement.

La mise en bouteille, l’emballage et le transport sont également des activités polluantes, consommatrices d’énergie fossile et génératrices de gaz à effet de serre (GES).

Une eau qui revient cher

Le prix de l’eau embouteillée est variable selon la marque, le lieu d’achat, les promotions… Elle revient en moyenne à 0,400 DT/litre. Ce prix n’est nullement exagéré. La marge bénéficiaire des fabricants reste raisonnable compte tenu des frais qu’ils supportent (fabrication, emballage, stockage, transport, marketing, taxes…). Il faut rappeler que les ébauches des bouteilles en plastique PET sont importées en devises pour être mises en forme sur place par soufflage.

Moyennant une consommation d’eau en bouteilles de 200 l/an/personne, le prix d’achat serait de 80 DT. Pour une famille de 5 personnes, le budget réservé à l’eau embouteillée devait être de 400 DT/an. Ce ci représente une charge importante, d’environ un mois du salaire d’un ouvrier non qualifié, surtout que le consommateur se plaint de plus en plus de la dégradation de son pouvoir d’achat.

Le prix payé à l’achat de la bouteille d’eau ne représente qu’une partie du coût de l’eau embouteillée. La collectivité supporte tous les frais indirects de recyclage, dépollution et les frais de santé induites par la présence du plastique dans notre environnement.

Le prix de l’eau du robinet est de loin beaucoup moins élevé. La SONEDE la facture à 0,200 DT/m3 pour une consommation de 20 m3/trimestre.

Une eau pas toujours aussi saine qu’on l’imagine

Malgré les nombreux contrôles (autocontrôles et contrôles externes), et un cahier des charges très strict qui régit l’activité de la mise en bouteilles de l’eau, de nombreux cas de contaminations par des microorganismes ont été rapportés. Des retraits de lots plus ou moins importants de bouteilles contaminées et la fermeture d’unités de production ont été effectués ces dernières années par les autorités compétentes.

Des conditions de conservation et de transport non conformes, des erreurs lors des processus de conditionnement et un relâchement du contrôle peuvent être à l’origine de la détérioration de la qualité de l’eau embouteillée. Il est fréquent de voir des bouteilles d’eau longtemps exposées, lors du transport ou le stockage, à la lumière et à la chaleur du soleil avant d’arriver au consommateur.
Enfin, le plastique, de la bouteille elle-même, libère des éléments toxiques dans le contenu liquide. Des études ont montré que l’eau en bouteilles comprend deux fois plus de microparticules que l’eau du robinet.

Gros consommateur, gros pollueur

Le Tunisien se place parmi les plus gros consommateurs au monde d’eau embouteillée (presque 200 l/personne/an). Ce ci parait de prime abord une raison de fierté. Certains présentent même cet acquis comme une grande réussite dans le domaine. Malheureusement on ne dit pas que plus on consomme d’eau embouteillée et plus on jette dans l’environnement des bouteilles en plastique vides. Cet emballage, en plus des sacs en plastique et autres déchets du même genre, ne cesse de s’accumuler. Il est impossible à éliminer et polluera durant de longues années notre environnement et tout ce qui nous entoure. Pousser à outrance vers la consommation de l’eau en bouteilles jetables en plastique n’est certainement pas la meilleure option pour préserver notre environnement et la santé de nos concitoyens. Cette démarche risque de coûter très cher à la collectivité. 

Eau du robinet ou eau en bouteilles en plastique?

L’eau du robinet  est beaucoup moins chère que l’eau en bouteilles. C’est un produit très surveillé par les autorités compétentes et présente toutes les garanties  sur le plan sanitaire. Elle ne bénéficie toutefois d’aucune publicité ni d’informations précises sur sa qualité chimique ou les procédés de traitement. Elle est sujette à plusieurs préjugés et de la calomnie.

L’eau en bouteilles s’est banalisée et a perdu sa réputation de produit de santé, riche en minéraux indispensables. A la recherche du maximum de profit, les industriels, à force  de communication et d’un marketing très puissant, ont poussé à l’utilisation en masse de l’eau embouteillée. L’emballage en plastique a contribué à la popularité de la bouteille d’eau, devenue légère et d’emploi très pratique. Son point faible est ce même plastique qui contribue à la pollution et la dégradation de l’environnement.

La présentation actuelle en bouteilles en plastique peut se justifier dans les restaurants et hôtels ainsi que les collectivités qui peuvent facilement ramasser cet emballage et le remettre aux recycleurs. Pour l’usage des ménages, et à défaut du retour à la bouteille en verre beaucoup plus sain mais malheureusement moins pratique à l’usage, il serait intéressant de développer l’usage d’un contenant familial de plus grande capacité et d’instaurer un système de récupération et de recyclage basé sur la consigne.

Conclusion

Il est nécessaire de préserver notre environnement et réduire notre usage en plastique. Il faudrait trouver des alternatives à l’emballage actuel et œuvrer pour le recyclage maximum des bouteilles.

Il faut rétablir la confiance du consommateur dans l’eau du robinet. La SONEDE doit faire un effort pour renouveler ses infrastructures, améliorer la qualité de l’eau produite et éviter les coupures d’eau et autres accidents qui peuvent nuire à sa réputation.

A la sortie du robinet  l’eau peut sentir le Javel. Pour la débarrasser de cette odeur  désagréable, il suffit de la laisser reposer afin de permettre au chlore de s’évaporer. On peut y ajouter, comme le faisaient nos parents,  un brin de menthe ou de thym, du gingembre, une rondelle de concombre ou de citron, des pousses de fenouils… Ce ci nous permet d’avoir une eau dite «eau  détox », agréable, fraiche et riche en minéraux, vitamines et antioxydants. 

Ridha Bergaoui
Professeur universitaire
 

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1 Commentaire
Les Commentaires
Air - 20-01-2021 11:28

Article intéressant mais restant superficiel quand à la réponse à la question du titre. L'eau du Grand Tunis est issue essentiellement de Medjeda. Tout et n'importe quoi y est déversé, des eaux usées industrielles surtout. On y trouve des centaines de produits cytotoxiques dont des modificateurs endocriniens (Etteieb S. et al. 2016). Ceci étant décrit dans la littérature scientifique revue par des pairs. Le nettoyage par les stations de traitement de la sonde ne permet pas de se débarrasser de ces composés organiques, il faut donc passer par la case traitement à domicile de ces eaux par des filtres à charbon actif essentiellement. Ce n'est pas juste un problème de chlore (ou de chloramine dont vous ne parlez pas non plus). L'eau potable est indemne de germes pathogènes et ne fera pas de mal à court terme mais si rien n'est fait pour arrêter la pollution à la source, cette eau est dangereuse à long terme.

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