News - 19.01.2021

Mohamed Nafti: Révolution et démocratie

Par Mohamed Nafti. Général de brigade (r)

«La démocratie dégénère ordinairement dans le despotisme du peuple» (Montesquieu)

Une révolution incomprise

L’incompréhension de notre Révolution se conçoit, tant l’époque penche vers l’ignorance, le mimétisme, l’arrogance des responsables politiques, d’une part, et l’incivisme, l’incivilité et l’ingratitude de la population d’autre part, à un butin de guerre considérable. Le 14 janvier 2011, à l’avenue Habib-Bourguiba et devant le temple du ministère de l’Intérieur, le régime de Ben Ali s’écroule devant les coups du bélier de la jeunesse tunisienne. Les responsables politiques se ruent vers Carthage pour récupérer le trésor de la famille régnante déchue. Dans les coffres du palais, ils ramassent une poignée de devises étrangères. Ils cherchent partout dans les recoins et trouvent quelques dollars de plus. Ils sont déçus de ce maigre butin et vocifèrent des outrages odieux à l’encontre de cette maudite révolution.

Notre chère Révolution, applaudie par le monde libre, est dénigrée par les pays arabes. En premier lieu, elle est décriée dans sa terre natale. Quelques rares intellectuels nationaux se démarquent de cette pauvre majorité mais ne sont plus convaincus de leurs premières opinions et s’en déchargent volontiers. Les rois et les présidents arabes sont pour une fois d’accord sur quelque chose: la Révolution tunisienne est une hérésie. Ils la combattent. Ils semblent en bonne voie et paraissent même gagner du terrain pour l’abattre. C’est qu’une révolution en terre d’Islam est perçue comme une perversité satanique. Elle menace la cohésion de la communauté. Un gouvernant impie et corrompu doit être obéi jusqu’à ce que Dieu le remplace par un autre imam vertueux. Le dernier de cette classe d’imams pieux date de la dynastie omeyyade, Omar Ibn Abdelaziz. Et depuis, la communauté sunnite doit se contenter de ce qui existe sur le marché. Sa sœur chiite attend son Mahdi et pleure à chaudes larmes son martyr Hossein. C’est peut-être ce qui explique notre aversion à l’innovation et notre répugnance instinctive, jusqu’à la haine calculée, à la Révolution.

La Révolution a fait son travail. Le résultat est net. Le régime totalitaire est balayé. Un nouveau système politique est instauré. Le drapeau de la liberté flotte dans le ciel de la Tunisie. Des élections libres et transparentes ont été organisées pour élire une Assemblée constituante. Et là s’achèvent le mouvement et la dynamique révolutionnaire. La Révolution porte le nom de la Révolution du 14 janvier 2011 et elle devait s’achever ce jour parce qu’elle a assuré l’essentiel de sa «mission», celle d’abattre l’ancien régime. Parler d’objectifs de la Révolution n’est pas approprié. C’est même absurde, car les objectifs sont conçus avant l’action. Or, on ne planifie pas une révolution et on n’envisage pas ses objectifs.

La Révolution commence par un sursaut violent, involontaire, emporté par l’élan des foules et qui pourrait aboutir à la chute du régime. Bouazizi et les devanciers de la Révolution n’avaient pas un bureau d’études chargé de planifier le processus révolutionnaire ni pour prioriser les objectifs. Les jeunes de Regueb, de Kasserine et de Thala n’avaient même pas de quoi écrire, ni sur quoi écrire et ne s’asseyaient que sur les chaises des cafés pour siroter un thé amer ou boire un capucin sans saveur. Ils ont pris d’assaut les postes de police, emportés par leur fougue impétueuse. Des jeunes dans la fleur de l’âge, braves et téméraires, ont accompli en quelques jours ce que les politiciens, les associations et tout le grand peuple n’ont pu approcher pendant un demi-siècle. Aujourd’hui et après dix ans, le pays est dépouillé, coupé en quartiers, préparé, partagé et mangé à ventres déboutonnés. Que voulez-vous de plus ? Il ne reste que des citoyens appauvris, des sacs à os, sans le sou, prêts à vendre leurs organes ou leur corps pour survivre et vous offrir la joie de vivre. Qu’allez-vous demander de plus à la Révolution ? Celle-ci n’est plus la vôtre. Vous l’aviez qualifiée de soulèvement des «gens venus d’au-delà des panneaux» (Mn Wra Lblayek) ou de la révolution de la Brouette. Qu’est-ce qu’elle vous a offert ? Oui ! C’est ça l’essence vraie de la révolution pour l’Arabe. Vous croyez que la liberté est la valeur la plus importante de la révolution? Allons, Arendt ! C’est peut-être vrai pour vous durant la période nazie, mais pour un Arabe, un Arabe nomade (puisque nous sommes arabes petits-fils des hilaliens), la liberté est acquise depuis la destruction du barrage de Maarib, et personne ne pourra nous la voler. Ce qui nous intéresse dans la révolution, c’est le butin. Elle n’est pas plus importante que le jihad quand même.

Et la Révolution tunisienne humiliée, agressée se replie honteusement comme un brave chien s’éloignant de son maître ingrat, la queue serrée entre les jambes couvrant ses parties intimes. (La Révolution n’est plus thawra mais 3awra). «Parions que vous n’avez pas chez vous un drap pour (la couvrir) l’ensevelir? C’est pitié de voir ici comme ils font la toilette des morts !» (Bernanos).

Démocratie ou dictature du peuple

Ensevelir cette belle Révolution que le monde libre nous a enviée, la livrer aux vautours pour la violer et l’enterrer vivante dans leur désert inhabité ? Ou mieux «la vendre à vil prix pour quelques dirhams la considérant comme indésirable». Chaque jour on répète autour de nous ce mot sacramental, la Révolution, comme s’il était le symbole de la démocratie, du développement économique et social et de l’immuable formule du progrès. En politique tunisienne, on voit sans cesse apparaître deux courants de pensée qui ne changent pas et qui se proclament volontiers eux-mêmes comme les amis ou les ennemis de la révolution. Les premiers se prononcent pour le changement, pour des motifs électoraux, pour attirer l’électorat jeune, population qui s’est soulevée et sacrifiée pour changer le régime totalitaire. Mais ceci n’est que du populisme politique. L’autre camp qui regrette ce qui a été détruit, des valeurs de la nation. Dans les deux camps, n’y a-t-il pas une équivoque qui a coûté trop cher au pays ? Il est clair que c’est une question de compréhension de la Révolution. Celle-ci n’offre que la Liberté. Et y a-t-il de plus cher que cette valeur universelle ? La révolution n’enfante pas la démocratie, la loi de la majorité ou la dictature de la majorité. Elle n’impose pas non plus le gouvernement par le peuple, pour le peuple et toute la chanson de Lincoln.

Elle n’enfante pas donc la dictature du peuple. La preuve est qu’elle ne réussit pas à toutes les époques ou dans tous les pays. Je préfère la liberté. La liberté d’expression, la liberté de la justice, la liberté de l’investigation légale (avocats et journalistes) et toutes les libertés fondamentales, une liberté pour les citoyens. Mais à côté de cette liberté, une dictature du gouvernement est nécessaire pour gérer la société. Une dictature est indispensable pour concevoir une politique gouvernementale qui ne doit pas être imposée par le peuple (ses représentants) ou les partis ou encore les associations. Le gouvernement est libre de choisir sa politique d’administration du pays.

Il est libre de choisir et de mettre en œuvre les réformes sans demander l’aval de l’ARP. Réformer en premier lieu l’éducation pour préparer la Tunisie future et lui allouer le plus grand budget. Réformer le système économique pour amorcer le développement. Réformer le système fiscal pour établir une justice sociale. Bref, le choix de ces réformes incombe aux seuls initiés du domaine et loin des haut-parleurs. L’exécution de ces réformes est la responsabilité du seul organe de l’exécutif. Une dictature à la romaine. On nomme un dictateur pour appliquer ces réformes avec le sabre s’il le faut. On évalue son travail et on juge ses résultats. Il n’aura aucune immunité pour le couvrir après avoir accepté le poste de dictateur.

Démocratie ? Une vraie chimère en terre d’Islam ! Laissons la démocratie à l’ARP, car elle signifie pour eux élections. Des élections libres et transparentes. C’est une idée et rien de plus. Mais même la démocratie ne s’épanouit que si elle est renforcée par la Loi. Et la loi ne peut être appliquée que par le sabre. «Un gouvernement ou un chef craint est mieux qu’un chef aimé». (Machiavel)

«Je lis dans l’avenir la raison du présent» (Lamartine)

Sommes-nous en droit d’espérer un avenir meilleur durant la prochaine décennie ? Il est inutile de rabâcher les mêmes discours insipides et inodores ou de ressasser les formules anesthésiantes des politiciens pour alléguer  un optimisme sans raison et nous promettre des années fastes après la décennie des vaches maigres. La nouvelle décennie qui s’annonce a été inaugurée l’automne dernier, labourée avec un soc plaintif et semée de désarroi, de confusion, de disputes et de zizanie. En réalité, le début de cette   deuxième décennie après la Révolution n’augure rien de bon. La présidentielle (la finale) était disputée entre deux inconnus de la politique, deux incertitudes synonymes de deux risques. Les électeurs ont joué gros jeu en votant pour le plus inconnu des deux, se mettant dans une situation où l’on risque un échec important. Les élections de l’ARP ont accouché d’une équation à plusieurs inconnues (plus que trois) donc une équation impossible à résoudre. Elle va se confirmer au cours de la première tentative de la formation du gouvernement. Le major de cette promotion 2019 chargé de former le gouvernement a échoué au premier test. Comment a-t-il gagné ? Fausse copie ? Ou malchance. Je ne dirai pas incident de parcours parce que le même parti a échoué à deux reprises après 2011. C’est peut-être la malédiction de cette révolution. On l’écarte pour laisser la place au grand chef, celui qui a été plébiscité par le peuple. Le Président a fait son choix. Un choix atypique et nous voilà avec la deuxième tentative. Elle sera bonne et sera entérinée par l’ARP. Mais la réussite ne sera que passagère, car ce deuxième gouvernement s’écroulera quelques mois plus tard. Jamais deux sans trois, ne dit-on pas, nous voilà avec le troisième gouvernement en moins d’une année. 

Une année a passé. Mais au lieu de labourer, nous nous sommes longuement disputés et avons labouré nos visages. Encore une autre triste année remuée dans sa stérilité, un peuple abandonné à lui-même. On a semé le vent et les mauvaises paroles. On a récolté des tempêtes et des contestations infinies. La saison du labourage de la deuxième année est finie. On n’a encore rien semé. On prend notre temps, mais faut-il toujours craindre l’effet du vrai proverbe russe (Qui va lentement va loin). On risque d’aller loin dans le fond des abysses. Que faut-il espérer maintenant ? En réalité, rien de bon ! Car le présent seul définit l’avenir. Nous convenons tous de la gravité de la situation actuelle. Le présent nous apparaît comme une conjoncture sans précédent, un imbroglio politique et social inextricable qui, pour le débrouiller, demande une incroyable patience et une grande volonté. Ce qui convient à l’heure actuelle, c’est un homme d’énergie, de volonté, de courage personnel et de grande loyauté à la Tunisie.

Tunisie, Dix ans et dans Dix ans
Ouvrage collectif sous la direction de Taoufik Habaieb
Editions Leaders, janvier 2021, 240 pages, 25 DT

www.leadersbooks.com.tn

Mohamed Nafti
Général de brigade (r)

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