News - 24.11.2020

Le détail mineur: une vision personnelle des choses

Par Rafik Darragi - Née en Galilée en 1974, Adania Shibli est écrivaine et scénariste, auteure de plusieurs nouvelles et textes courts traduits en français et en anglais. Elle avait obtenu en 2001 le prix de la fondation Abdel-Mohsen Qattan (Londres) pour Reflets sur un mur blanc, son premier roman, puis en 2004 pour Un détail mineur. La traduction anglaise de ce roman vient de paraître à Londres chez Fitzcarraldo Editions.

Après avoir obtenu en 2009 son PHD en sciences de la communication de l’East London University, elle a enseigné au département de philosophie et d’études culturelles, à l’université́ palestinienne de Birzeit. Elle vit et travaille à présent à Berlin. Sindbad/Actes Sud qui a déjà publié deux ouvrages d’Adania Shibli, Reflets sur un mur blanc (2004) et Nous sommes tous à égale distance de l’amour (2013), vient de publier, à son tour, Un détail mineur.

Constitué de deux parties finement articulées, il ne laisse guère le soin au lecteur de trancher comme il a l’habitude de le faire dans les précédents ouvrages. C’est une évidence. Ce nouvel ouvrage est bel et bien un réquisitoire sans appel, une prise de position franche, sans équivoque.

La première partie du livre a de quoi surprendre le lecteur. Elle commence ainsi:

« Rien ne bougeait, sauf le mirage. De vastes surfaces dénudées s’étageaient jusqu’au ciel, frémissantes et silencieuses… Juste l’immensité aride du Néguev écrasée sous la fournaise du mois d’août. » (p.7)
Dans ce paysage désertique, juste à la limite de la frontière avec l’Egypte, au mois d’août 1949, des soldats s’affairent à installer un camp. A proximité, du haut d’une dune, un homme, muni d’une paire de jumelles, examine lentement les alentours. Et le lecteur d’apprendre ensuite que cet homme est le chef de ces soldats et qu’il a pour mission «à la fois de délimiter la frontière sud avec l’Egypte, en empêchant les infiltrés de la traverser, et à ratisser le Sud-Ouest du Néguev pour le nettoyer des Arabes qui s’y trouvaient encore.» (p.7).

Tout au long de cette première partie Adania Shibli va rendre sur le vif un tragique ‘fait-divers’, passé depuis, sous silence, survenu dans ce désert : l’assassinat par ces soldats d’un campement de nomades et le meurtre d’une jeune fille après un viol collectif. Tissant sans discontinuer des détails minimes, apparemment insignifiants, Adania Shibli se focalise sur les faits et gestes du chef de ces soldats, maniaque de l’ordre et de l’hygiène. Son portrait n’est pas totalement décontextualisé, sans rapport avec la société contemporaine. Ses ordres renvoient à la politique de son pays et en filigrane, à sa violence. Comme ses soldats, il violente   la jeune fille avant de la tuer froidement:

«L’opération se déroulait dans un silence presque parfait ; on n’entendait que le bruissement de la pelle soulevant puis rejetant le sable et les voix éparses des soldats restés au camp qui leur parvenaient de derrière les dunes, assourdies et brouillées par la distance, pareilles à des marmonnements. Brusquement, un cri strident retentit. La jeune fille hurlait en s’enfuyant en courant. Puis elle s’effondra sur le sable, avant que résonne dans l’espace le tir qui atteignit le côté droit de sa tête. Alors le silence retomba.» (p.59)

La deuxième partie, narrée à la première personne, est une subtile identification de l’auteure, une Palestinienne, avec la jeune fille violée et froidement abattue soixante-dix ans plus tôt, mais aussi une affirmation claire et nette de l’immensité de l’injustice et l’absence de perspectives dont souffre le peuple palestinien martyrisé depuis des décennies.

Cette Palestinienne a décidé un jour «à chercher à faire toute la vérité» sur un ‘fait-divers’ publié en 2003 par Haaretz, le quotidien israélien, parce qu’il la taraude, à cause d’un ‘détail mineur’: il coïncide avec sa date de naissance:

«Un groupe de soldats capture une jeune fille, la viole puis la tue un jour qui coïncidera, un quart de siècle plus tard, avec la date de ma naissance. Ce détail mineur, dont les autres feront forcément peu de cas, me poursuivra à jamais. » (p.73)

Convaincue «qu’après tout, il n’y a peut-être rien de plus essentiel que ce menu détail pour rétablir la vérité - que cet article ne révèle pas parce qu’il passe sous silence la version de la jeune fille» (p.73), elle entreprend alors un long et dangereux voyage jusqu’au Néguev, sur les lieux de ce détail mineur, malgré les nombreux obstacles érigés par l’occupant, comme par exemple, le découpage du pays par l’armée en diverses zones : A, B, C, D interdisant la libre circulation, ainsi que les fameux barrages, humiliants et vexatoires, qui hérissent aujourd’hui le paysage palestinien, mais qui deviennent, du coup, la prise de conscience identitaire de tout un peuple, un peuple qui se montre souvent d’une patience infinie comme si le temps se trouvait du coup aboli, même dans les cas les plus urgents, lorsque un simple déplacement relève du cauchemar :

«A peine ai-je tourné la clé de contact pour démarrer, qu’une sorte d’araignée se met à tisser sa toile autour de moi, tant et si bien que, peu à peu, elle finit par ressembler à un barrage, ce genre de barrage que l’on ne saurait franchir tellement on est fragile : le barrage de la peur, qui naît de la peur du barrage.» (p.77)

Tout est, en vérité, matière à réflexion, dans ce roman décapant, traduit d’une façon limpide et qui se lit d’une seule traite. L’auteure, en s’identifiant jusqu’au bout avec son personnage, semble prendre un malin plaisir à forcer le lecteur virtuel à penser, à saisir, entre autres, cette vision personnelle des choses : sous l’occupation, un viol est une simple, banale arme de guerre.

Adania Shibli, Un détail mineur, traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols, Sindbad/Actes SUD, nov.2020.

Rafik Darragi

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