Opinions - 09.11.2020

Sami Bibi : Le Coran autorise-t-il une quelconque violence contre les femmes?

Par Sami Bibi - Dans une interview accordée à la chaine Attassia, l’artiste tunisienne Amel Alouane a affirmé avoir été harcelée et agressée verbalement par son supérieur hiérarchique à la télévision nationale tunisienne. Par ailleurs, elle a dénoncé une pratique (qui serait) courante en Tunisie, en violation quotidienne de toutes les lois qui protègent les femmes et garantissent, dans une large mesure, l’égalité entre les sexes.

Sur la page FB de la même chaine, les réactions des internautes ont été très diverses. Plusieurs ont manifesté un soutien inconditionnel à l’artiste et un rejet sans équivoque de la violence. Malheureusement, d’autres, aussi nombreux, ont renvoyé la responsabilité de cet acte infâme, criminalisé par la loi tunisienne, à l’artiste elle-même... car elle exagère, elle milite pour plus de libertés pour les femmes, elle défend certaines libertés mais pas toutes les libertés, elle ne s’habille pas d’une façon décente, elle est contre la religion, etc. Un internaute a même utilisé le verset S4-V34 pour justifier la violence subie par Mme Alouane:

« Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu'Allah accorde à ceux-là sur celles-ci, et aussi à cause des dépenses qu'ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes (à leurs maris), et protègent ce qui doit être protégé, pendant l'absence de leurs époux, avec la protection d'Allah. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d'elles dans leurs lits et frappez-les. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles, car Allah est certes, Haut et Grand ! » S4-V34

Les violences faites aux femmes ne sont pas spécifiques à la société tunisienne ou arabo-musulmane. Même dans les pays les plus progressistes au monde, le chemin vers une société plus respectueuse de l’intégrité physique et morale des femmes continue à être parsemé d’embûches. Dans les sociétés arabo-musulmanes, le plus grave est que cette violence habite toujours la conscience de plusieurs de nos compatriotes (y compris de sexe féminin) et elle a même Dieu pour gardien; comme l’interprétation quasi-unanime du verset S4-V34 le prouve.

Cet usage de la religion pour justifier les violences à l’encontre des femmes m’a profondément choqué. Après plus de 60 ans de la promulgation du code du statut personnel, il est non seulement affligeant que nous ayons encore à en débattre, mais, en plus, il est le sombre témoin de l’archaïsme de la société arabo-musulmane la plus progressiste en matière de droits des femmes.

Et pourtant, tous les musulmans s’accordent à dire que l’une des finalités principales des versets coraniques, après la croyance en un Dieu unique, est l’établissement de la justice entre les humains:

« Nous avons effectivement envoyé Nos Messagers avec des preuves évidentes, et fait descendre avec eux le Livre et la balance, afin que les gens établissent la justice. » S57-V25.

On est donc en droit de s’attendre à ce que l’interprétation du verset S4-V34 soit cohérente avec le message véhiculé par verset S57-V25. Nous devons même nous attendre à ce que tous nos textes sacrés doivent concourir à l’élévation de nos esprits et non à ce qu’ils participent à la consécration d’une société misogyne et patriarcale. Enfin, comment serait-il possible de justifier qu’un verset du Livre qui renferme la parole incréée de Dieu, quand bien même s’agirait-il d’un seul verset, autoriserait, voire même conseillerait à un homme de frapper sa femme, et par extension une femme, même sous certaines conditions limitées!

Comme l’avait bien recommandé Averroès depuis le 12ème siècle, le seul moyen de préserver le caractère sacré et transcendant du Coran est de réinterpréter continuellement ses textes à la lumières des évolutions scientifiques et sociétales. Comme nous allons le voir avec le verset S4-V34, l’une des principales originalités du Coran est qu’il s’y prête magnifiquement bien à la réinterprétation de tous ses textes. Le Coran est, en effet, un texte aphoristique. Il ne peut donc être déchiffré du seul fait qu’on le lise car son message ne doit pas être systématiquement pris au premier degré. C’est alors que doit commencer son interprétation.

Il faut tout d’abord noter que le mot arabe « Al-Rijalou » ne désigne pas systématiquement dans le Coran le genre masculin. À plusieurs endroits, ce mot désigne un groupe de personnes (hommes et/ou femmes) de premier plan. Ces personnes sont des décideurs, des commandants, des professeurs, des dirigeants d’entreprise… car, selon le cas, elles sont les plus rusées (raison militaire), compétentes… ou parce qu’elles sont propriétaires du capital (chef d’entreprise). Dans le cas du verset S4-V34, c’est la raison de la « Kawama »,  soit la responsabilité financière de la famille, qui fait que la personne (qu’elle soit un homme ou une femme) soit du nombre des « Rijals ».

Le mot « Al-Nissaa » ne désigne pas, non plus, systématiquement le genre féminin. Dans plusieurs versets, ce mot désigne plutôt un groupe de personnes de second plan ou subalternes (soldats, salariés, étudiants…).

Le mot « Kawamoun » dérivé du mot arabe « Kawama » signifie avoir une compétence ou une richesse financière qui légitime une position de premier plan ou la détention d’un pouvoir de décision.
Dans la première phrase du verset S4-V34, Dieu SWT nous parle d’une personne (homme ou femme)  qui dispose du pouvoir de décision dans son foyer car elle a la responsabilité  de la charge financière du couple (ou de la famille). Dans la seconde partie de ce verset, Dieu SWT précise les règles à suivre si cette responsabilité revient à une femme.

L’usage du genre féminin à partir du mot « Al-Salihatou »  prouve qu’il d’agit d’une famille ayant une femme comme principale (ou unique) soutien. Dans le contexte de ce verset, ce mot ne signifie pas les pieuses mais, plutôt, les femmes qui disposent légitimement du pouvoir de décision au sein de leur foyer car elles sont les pourvoyeuses principales (ou uniques) de leur famille.

L’expression « Takhafouna Nouchouzahonna » indique le cas d’un homme qui craint un comportement prétentieux de la part de sa conjointe, ou même un certain mépris, eu égard à sa position financière dominante.

Le verbe « Dharaba » utilisé à la fin du verset est évidement le plus problématique. Ce verbe peut bien signifier frapper physiquement. Cependant, cette idée s’oppose à plusieurs versets coraniques qui prônent l’établissement de la justice entre tous les humains (comme le verset S57-V25, parmi tant d’autres) et l’obligation de respecter les femmes. Comme plusieurs mots arabes, le verbe « Dharaba » est polysémique et peut signifier, selon le contexte, élever, insinuer, éloigner, etc. Dans le cas du verset S4-V34, les islamologues Al Ajami et Mohamed Chahrour retiennent la traduction éloignez-vous d’elles ou quittez les.  Les deux islamologues (et bien d’autres) justifient leur choix de traduction pour des raisons de cohérence avec plusieurs autres versets coraniques où ce verbe signifie bien quitter. Lorsqu’on dit, par exemple, « Dharaba Al-Ardha » cela signifie que le sujet a quitté sa terre (ou sa ville).

Dès lors, la bonne traduction du verset S4-V34 devient:

« Les personnes du premier plan ont autorité/avantage sur les personnes du second plan, en raison des faveurs que Dieu accorde aux premiers par rapport aux seconds, et aussi en raison des charges (financières) qui leurs incombent. Les femmes qui ont légitimement cette charge sont obéissantes (à leur mari), et protègent ce qui doit être protégé, pendant l'absence de leur époux, avec la protection de Dieu. Et quant à celles dont vous craignez la prétention, exhortez-les, éloignez-vous d'elles dans leur lit et quittez-les. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus d’alibis (injustifiés) contre elles, car Dieu est certes, Haut et Grand! »

Pour conclure, quiconque utilise ce verset pour justifier la moindre violence contre les femmes est dans son tort. Il interprète, consciemment ou inconsciemment, le message coranique à la lumière de certaines traditions archaïques et non pas à la lumière des valeurs universelles cohérentes avec la volonté divine d’établir la justice entre les humains !

Sami Bibi
Universitaire


 

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