News - 25.10.2020

La Banque centrale face à la gestion de crise et la remise en question de son indépendance

L’Institut d’émission a-t-il été proactif dans la conduite de la politique monétaire ? Fallait-il procéder avec une prudence jugée excessive dans la fixation, à la hausse et à la baisse, du taux directeur ? L’inflation sera-t-elle bien maîtrisée ? Plus encore, la Banque centrale de Tunisie a-t-elle mis en place le plus possible de mécanismes préventifs face aux vulnérabilités extérieures et quant à la viabilité et la vulnérabilité des finances publiques ? Autant d’interrogations qui alimentent un vif débat, entretenu avec pour arrière-fond la sempiternelle question de l’indépendance ou non de la Banque centrale.

Analyse.

La pandémie de Covid-19 est une crise inédite. Au-delà des considérations sanitaires qu’elle a engendrées, son étendue tentaculaire a déferlé dans de nombreux pays en crise socioéconomique, faisant planer sur l’économie mondiale le spectre de la montée des risques, de toute nature, et en particulier le creusement des déficits, notamment budgétaires, l’accentuation de l’endettement des Etats et l’apparition des vulnérabilités.

L’économie tunisienne, en tant que petite économie ouverte, n’a pas été épargnée par les retombées de la pandémie. Dès le printemps 2020, alors que le virus faisait des ravages à l’est, et se propageait très rapidement dans le Vieux continent, les affres de la crise économique commençaient à être menaçantes, surtout que l’économie tunisienne est très ancrée à celle de la Zone euro, principal partenaire commercial, mais également premier demandeur de services, notamment dans le secteur touristique.

Etant déjà fragilisé par une décennie d’accumulation de déséquilibres macroéconomiques partis crescendo, le taux de croissance économique s’est établi en moyenne à 1,8% sur la période 2011-2019, à comparer à un taux de 4,2% au cours de la décennie précédente (2001-2010). Cette faible performance, fruit de la baisse de l’offre, notamment de produits exportables, conjuguée à la baisse de la demande, n’a fait qu’engouffrer davantage le pays dans une trappe de faible croissance. De surcroît, la résurgence des tensions inflationnistes qui a caractérisé, dans un premier temps, la période 2012-2014, puis avec plus d’acuité les années 2017 et 2018, a placé l’économie dans une zone de stagflation, caractéristique par excellence d’une stagnation de la croissance couplée à une montée de l’inflation : la situation que craignent le plus les économistes.

Face à l’exacerbation des tensions inflationnistes, la Banque centrale a été réactive, voire proactive. Proactive, par le fait d’agir aujourd’hui pour contrer la montée de l’inflation demain !

S’il est vrai qu’elle a agi à petites doses au cours de la première période susmentionnée, favorisant des actions sur le taux directeur variant entre 25 et 50 points de base, son action a été beaucoup plus énergique à partir de 2017, alors que l’inflation est devenue menaçante, puisqu’elle s’est installée dans la durée (persistance), comme en témoigne la hausse des indicateurs de l’inflation sous-jacente qui renseignent sur la « tendance fondamentale » de la dynamique de l’inflation.

Jamais la politique monétaire n’a été aussi active. En effet, quatorze actions sur le taux directeur ont été effectuées : neuf hausses et cinq baisses. En particulier, en l’espace de 30 mois, entre avril 2017 et septembre 2019, cinq hausses ont été décidées pour un total de 350 points de base, portant le taux directeur à 7,75%.

La Banque centrale étant le garant de la stabilité des prix, de par ses statuts qui énoncent en termes clairs qu’elle est chargée de veiller à la stabilité des prix (article 7 de la loi n°2016-35 du 25 avril 2016), elle a été durant toutes ces années dans son rôle, ne ménageant aucun effort pour contrer les pressions inflationnistes, car n’est-ce pas la meilleure contribution que puisse apporter une banque centrale à son économie que de maintenir l’inflation basse, stable et en harmonie avec l’activité économique ?

Aujourd’hui les résultats sont là. Le taux d’inflation qui a atteint un plus haut de 7,7% en juin 2018 s’est inscrit, depuis, sur une trajectoire baissière, pour atteindre 5,4% en août et septembre 2020. Le resserrement de la politique monétaire a bien payé et le processus désinflationniste se poursuit. Néanmoins, il est entouré de risques actifs.

En premier vient la vulnérabilité extérieure telle que mesurée par le solde de la balance courante. C’est vrai qu’après avoir atteint son paroxysme en 2018 (11,2% du PIB), il s’est quelque peu atténué, en 2019 (8,5%) justement grâce, notamment, au resserrement de la politique monétaire. En effet, ce dernier a permis de freiner l’accélération des crédits destinés à l’importation, de préserver le stock de devises et de soutenir le dinar. Néanmoins, un revirement de tendance pourrait aggraver le déficit courant, accélérant l’érosion des réserves de change et la dépréciation du dinar, laquelle a été une véritable phobie pour les importateurs, les industriels et les consommateurs d’une façon générale au cours des dernières années. Les secteurs, autrefois pourvoyeurs de devises, tels que le tourisme, le phosphate, le pétrole, passent par des difficultés, privant le pays de tant de ressources et entretenant un déficit abyssal.

En second lieu, viennent la viabilité et la vulnérabilité des finances publiques. Attendu à un niveau sans précédent, soit près de 14% du PIB, en 2020, contre seulement 3,5% en 2019, il traduit une explosion des dépenses face à la modestie des recettes. On comprend bien que les recettes, notamment fiscales, ont été profondément touchées par la baisse de l’activité économique, due à la faible croissance qui a caractérisé ces dernières années, et qui a été aggravée par les effets de la pandémie et le confinement total puis partiel qui s’en est suivi. Néanmoins, il est paradoxal de voir s’accélérer les dépenses, notamment de fonctionnement, en dépit de la baisse de la productivité. Pourtant, le budget a profité d’une aubaine : la baisse des prix internationaux de l’énergie qui a fait revenir le prix du Brent de 61$ le baril à une moyenne de 44$. Sur un autre plan, la situation difficile des entreprises publiques qui, par le passé procuraient à l’Etat des bénéfices substantiels, est devenue assez compliquée et nécessite des réformes de structure audacieuses afin que ces entreprises redeviennent de véritables joyaux de la Nation. Enfin, l’endettement de l’Etat a pu être stabilisé en 2019, grâce aux effets du resserrement de la politique monétaire qui a contribué à ramener le taux d’endettement de 77% du PIB en 2018 à 72% en 2019, mais est susceptible de monter en flèche avec l’augmentation démesurée des dépenses qui met le pays en quête de ressources de financement pour boucler le budget 2020 devant un véritable challenge, surtout que l’accès aux marchés financiers internationaux est devenu plus prohibitif et plus onéreux au regard de la dégradation de la notation souveraine de la Tunisie par les agences de rating au cours des dernières années.

Une dette publique élevée a toujours été considérée comme une grande menace pour l’indépendance de la Banque centrale, et on a toujours craint que la dominance fiscale ne détourne la Banque centrale de ses objectifs de politique monétaire et ne mette en danger son objectif de stabilité des prix. C’est pour cette raison que l’indépendance a été consacrée dans pratiquement tous les statuts des banques centrales des pays démocratiques afin de discipliner les gouvernements dans la gestion des finances publiques et de dissuader tout recours à la « planche à billets », dont les conséquences seront préjudiciables à l’économie.

Si la Banque centrale est parvenue à soutenir un paysage macroéconomique aussi turbulent durant toute cette décennie, c’est grâce à l’indépendance que lui a conférée le législateur, et qui l’habilite à faire usage de ses instruments en toute autonomie pour l’atteinte de ses objectifs, en termes de préservation de la stabilité des prix et de contribution à la stabilité financière. Cependant, il est clair que la Banque centrale ne peut pas faire cavalier seul, et son action gagnerait à être soutenue par le gouvernement pour faire sortir le pays du marasme économique dans lequel il se débat. Cela passe notamment par un vrai engagement dans les réformes structurelles visant l’amélioration du climat des affaires, la lutte contre l’informalité, la digitalisation, etc.

Et comme disait le Baron Louis, « Faites-nous de bonnes politiques, et je vous ferais de bonnes finances ». A bon entendeur !

A.Z.
 

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