News - 19.10.2020

Pierre Robert Baduel: Quand la Tunisie ouvrait la voie… Combats et débats d’une année révolutionnaire

Par Mahmoud Ben Romdhane - Pierre Robert Baduel, Directeur de recherche honoraire au CNRS en Sociologie politique, qui a dirigé l’Institut de Recherches sur le Maghreb Contemporain (IRMC) à Tunis pendant cinq ans au cours des années deux mille, et passé une grande partie de sa vie de chercheur dans notre pays, vient de publier un imposant ouvrage de 438 pagessur une année particulière de notre histoire: l’année 2011. «Une année révolutionnaire», au cours de laquelle «la Tunisie ouvrait la voie …».

Le livre est une Chronique de l’Année tunisienne 2011, une année dont il dira dans ses conclusions qu’elle «comptera comme un de ses temps les plus forts, probablement le temps le plus fort après le moment de l’indépendance du pays». Sans doute. Mais même si elle n’a pas été le temps le plus fort, elle aura été, de très loin, la plus haletante, celle dont chaque jour aura tenu en haleine Tunisiennes, Tunisiens et tous ceux qui observaient notre pays. Sous Ben Ali, l’histoire était suspendue, perpétuel recommencement ; chaque jour ressemblait à son précédent ; en 2011, chaque jour annonçait son lot d’événements et de changements inédits. L’année 2011 fut une année où chaque jour était incertitude. «Une année révolutionnaire», parce qu’au-delà de l’incertain se jouait le destin du système politique dans lequel nous étions appelés à vivre. Une année, écrit Baduel, de «combats et débats». Et ce qui était en jeu en Tunisie dépassait nos propres frontières : il «ouvrait la voie» à un immense chambardement : ce que d’aucuns ont désigné par Printemps arabes.

L’auteur ne décrit pas le cours des événements, parce que les temps se télescopent et parce qu’au temps des combats et des débats, fait suite le temps du salafisme ; et, plus prosaïquement, parce qu’il s’est libéré du temps linéaire. Le temps, chez l’auteur, est «événementialisé». «Evénementialiser, écrit-il dans son introduction générale, c’est amalgamer les faits, les requalifier en «processus», les saisir comme voie en construction et sens en train de se trouver, comme parcours s’inventant  sans pour autant être irrationnel, comme invention du possible, à la fois rupture, pari, inauguration» (page 24)

L’auteur procède à une découpe en deux grands moments qui structurent son ouvrage. Une première partie intitulée «Une «rupture instauratrice»? L’invention erratique et obstinée d’une transition politique», organisée en trois chapitres: un premier consacré aux gouvernements Mohamed Ghannouchi ayant pour chapeau «Tenir», un deuxième aux gouvernements Béji Caïd Essebsi désignés par «Maintenir» et un troisième – le plus important -, focalisé sur les instances transitionnelles qui ont été le lieu central des combats et des débats. Leur changement de dénomination, à lui seul, qui exprime une volonté de transformation de leur vocation et une autre vision de la situation et des enjeux, éclaire les nouveaux rapports de force et les nouveaux termes de leur agenda.

La deuxième partie est intitulée «Bifurcation dans la révolution?». Elle est divisée en deux chapitres : un premier, centré sur la campagne pour les élections à l’ANC ; un second sur l’entretemps post-électoral, celui qui sépare le jour du scrutin de la mise en place du gouvernement Hamadi Jebali.

Les deux grands moments sont bien différents : le premier est celui d’une épopée, le second d’une retombée. La Chronique que nous livre Baduel n’est pas une chronique froide, égrenant les événements marquants, mais une chronique vivante dans laquelle l’auteur n’est pas un observateur extérieur, «objectif», «neutre», mais un témoin vivant, qui connaît, qui est familier des acteurs majeurs, de leur personnalité comme de leurs traits de caractère et de leurs ambitions. L’auteur veut rendre bien clair que c’est lui qui s’exprime et soumet les événements et les acteurs à son regard. L’auteur est un témoin  qui ne cache pas ses préférences, ses sympathies révolutionnaires et ses distances vis-à-vis de l’Ancien Régime, qui écrit sur le mode du «je». Mais comme il s’agit d’un grand chercheur, son récit restitue le jeu des acteurs, leurs luttes incessantes, les compromis temporaires auxquels ils parviennent ; les forces et les intérêts qui les animent ; les traits mêmes de caractère des personnalités marquantes et l’influence que ces traits exercent sur leurs positions Le récit donne la parole aux différents protagonistes. Comme le sous-titre de l’ouvrage l’indique, la chronique est celle des «combats et débats d’une année révolutionnaire». Ces combats et débats sont restitués dans toute leur richesse, soumis à un regard perçant, dans un style alerte.

Dans ses «Conclusions», l’auteur s’interroge sur les relations que les élites politiques tunisiennes ont tissées entre l’idée constitutionnelle, l’idée républicaine et l’idée démocratique depuis le XIXe siècle jusqu’aux élections de la Constituante pour dire à quel point l’idée républicaine a été, en permanence, réduite, escamotée; et il procède à la comparaison de la révolution tunisienne par rapport aux révolutions du deuxième XXe siècle et des débuts du XXIe siècle pour souligner que «cette révolution n’a peut-être pas accouché d’une «utopie innovante» qui ait pu devenir un exemple universel»; mais elle a eu déjà partiellement cette vertu utopique dans les cercles géopolitiques concentriques anciens et contemporains dans lesquels s’inscrit la Tunisie : les peuples du Maghreb, du monde arabe, du monde musulman» (p.426). Le propos est rapide et indique l’angle mort de cette recherche: l’absence d’analyse comparative avec les transitions politiques qui ont eu cours dans le monde, notamment celles de la «Troisième Vague», qui s’explique, en grande partie, par l’impasse faite sur l’immense littérature produite par science politique anglo-saxonne et que la production académique francophone a trop peu investi.

L’ouvrage est écrit par un chercheur en sciences sociales, qui est à la fois  un chercheur chevronné et un être qui a vibré avec la Révolution tunisienne. Son écrit est riche et rigoureux, tout en étant vivant. A la fois référence scientifique et agréable à lire.

Quand la Tunisie ouvrait la voie… Combats et débats d’une année révolutionnaire
De Pierre Rober Baduel
Editions Non Lieu. Paris 2020. 438 pages

Mahmoud Ben Romdhane


 

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