Partenaires - 02.10.2020

Pollution plastique : une «affaire» qui n’en finit pas!

Depuis le 14 août 2020, une nouvelle bataille pour la survie de la faune marine en mer Méditerranée se joue en Tunisie.

Un décret douteux, permettant aux industriels du plastique de faire leur entrée sur le marché des sacs de grande contenance à destination de l’industrie du béton, jusque-là chasse gardée des industriels du papier, a été signé par deux ministres démissionnaires une semaine avant de quitter leurs postes. Si la décision en elle-même n’est pas exceptionnelle venant d’un pays où chaque pas en avant ne semble pas faire long feu, elle fait rage entre d'un côté la société civile et les associations de protection environnementale et de l'autre côté le puissant lobby de la production plastique et deux gouvernements; l’un au lourd passif de soupçons de conflit d'intérêt et dont les ministres ont été la cause de cette polémique, et l’autre encore vautré, n’ayant pas idée de la manière dont ils comptent aborder le sujet, que dire de le résoudre. Pourtant, politique et scandales à part, cette décision décriée va augmenter la production de sacs en polypropylène de 150 Millions d’unités par an.

Mohamed Salah Ben Youssef, Précédent ministre de l’industrie et premier signataire de ce décret, était jusqu’en juin de cette année actionnaire dans le dernier-né des trois groupes tunisiens de la production de plastique. Il n’a lancé le processus de cession de ses actions que suite au scandale impliquant son chef de gouvernement, dont l’entreprise a remporté de multiples contrats, d’une valeur de plusieurs dizaines de millions de dinars, dans un appel d’offre supposément taillé sur mesure pour son entreprise. Pire encore, sa femme serait à son tour actionnaire du même groupe industriel, instillant le doute sur d’éventuelles collusions frauduleuses via proxy.

L’opinion publique tunisienne, les associations environnementales et certains députés n’ont pas manqué de preuves tant ces liens étroits entre preneurs de décision et secteurs bénéficiaires desdites décisions. Beaucoup ont immédiatement crié au scandale écologique, à la suspicion de collusion frauduleuse et au conflit d’intérêt, mais leurs voix ont peiné à se faire entendre au vu d’une actualité sombre et morose qui n’a d’yeux que pour le sensationnel, au détriment des sujets tout aussi graves mais moins vendeurs.

Il suffit de regarder autour de nous pour comprendre l'étendue du désastre écologique au niveau national et méditerranéen et de la nécessité de réduire la pollution plastique. En passant du côté de l'aéroport, vous êtes accueillis par un chantier qui a dépassé sa date de livraison de plusieurs années et dont émanent encore des particules de poussière et de multiples déchets. Il suffit alors de faire quelques dizaines de mètres en voiture pour voir les sacs plastiques voler au grès des vents, les bouteilles plastiques se faire écraser sous les roues des voitures en espérant être ramassées par l'un des travailleurs précaires du secteur, désorganisé et toujours informel, de la récolte de plastiques polluants.

Au-delà d'une pollution visible aussi bien dans les agglomérations que dans les zones rurales, la Tunisie a aussi dévasté ses zones côtières. Tout le littoral ou presque est jonché de déchets. L'un des plus fameux reste la bouteille plastique remplie d'eau de mer dont se servent les tunisiens pour se laver les pieds avant de monter dans leur véhicule après une journée en mer ; bouteille qui finit abandonnée dans des parkings improvisés à deux pas de la mer et qui, bien souvent, part rendre visite à ses distantes cousines qui habitent les fonds marins.

Les sacs de courses à faible grammage, habituellement bleus ou transparents, flottent à la surface d’une mer calme induisant en erreur nageurs et tortues marines, au grand dam du ministère du tourisme et des associations de protection de la vie marine en méditerranée.

Ces déchets, s’ils dérangent tous ceux qui ont le malheur de les voir et causent la chute vertigineuse de la destination Tunisie auprès d’une cible de plus en plus éduquée et regardante, ne font pourtant qu’augmenter en nombre. C’est là le paradoxe de la Tunisie. Le pays, qui produit environs 5 milliards de sacs plastiques par an s'était engagé en 2013 à recycler 70 pourcents de sa production. Une étude de WWF a révélé en 2016 que la Tunisie ne recycle annuellement que 4 pourcent de ses déchets plastiques ; pire encore, elle enfouit ou déverse dans la nature 76 pourcent de ses déchets, condamnant à la fois les terres arables, les nappes phréatiques, le littoral et la vie marine à des centaines de kilomètres à la ronde.

Des chiffres récents indiquent que le tunisien moyen ingère annuellement l'équivalent de cinquante cartes bancaires, soit 250 grammes de plastique. Cet apport nutritionnel horrifiant prend sa source dans l'ingestion d'eau potable et la consommation de produits de la mer. Si ces chiffres donnent des sueurs froides aux tunisiens, elles devraient en donner tout autant aux voisins méditerranéens. Car tout ce qui affecte la Tunisie finit aussi par affecter l'Algérie, Malte, l'Italie, le sud de la France et la Libye. Ces pays dont l'économie de la pêche est très développée risquent de subir de plein fouet la décision unilatérale d'un gouvernement sur le départ, dont les allégeances affairistes sont sous le feu des projecteurs.

Si de multiples plaintes à l’encontre du ministère de l’industrie ont été déposées par les associations environnementales, les producteurs de papier et le député Yassine Ayari qui a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille, le nouveau gouvernement n’a eu ni le bon sens, ni l’intelligence communicationnelle d’annuler cet arrêté douteux. Cette fuite des responsabilités qui dénote une politique du laisser courir et un penchant pour l’inaction ne présage pas grand-chose de bon pour la suite du mandat du gouvernement Mechichi. La Tunisie n’a jamais autant eu besoin de réels décideurs capables de s’engager pour arrêter sa déchéance progressive vers ce qui ressemble plus à une décharge à ciel ouvert qu’à un pays digne et fier.
 

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