Opinions - 30.08.2020

Un «Ministère de l’Emploi» pour sauver une jeunesse en détresse et un pays au bord de la faillite

Par Pr  Ridha Bergaoui - Le  lundi 24 aout le chef du gouvernement désigné a annoncé la liste des membres du gouvernement proposé. Parmi les nouveautés, la disparition du Ministère de la Formation Professionnelle et de l’Emploi (MFPE) et son annexion au Ministère de la Jeunesse et des Sports (MJS) qui deviendra Ministère de la Jeunesse, du Sport et de l’Intégration Professionnelle (MJSIP).

La suppression du MFPE et son annexion, sous la dénomination ambiguë d’intégration professionnelle, marginalise l’emploi alors que le chômage ne cesse de grimper et d’atteindre des niveaux sans précédents. L’emploi, suite à ses impacts socio-économiques importants, doit être considéré comme une priorité fondamentale, vitale pour notre économie et l’avenir du pays.

Un taux de chômage galopant

L’Institut national de la statistique avance, pour le deuxième trimestre 2020, le chiffre de 746 400 pour le nombre de chômeurs soit un taux de chômage de 18% de la population active. Ce taux de chômage s’établissait à 15,1% seulement au cours du premier trimestre. Certains estiment que le taux du chômage pourrait atteindre d’ici la fin de l’année les 20%.

Cette augmentation du taux de chômage est due d’une part à la détérioration de la situation économique du pays  et d’autre part à la crise sanitaire mondiale de la Covid-19. Cette crise économique et sanitaire s’accompagne d’une crise sociale résultant de l’inflation, de la hausse des prix et de la perte du pouvoir d’achat du citoyen.

Dans ce contexte, les jeunes qui représentent plus de la moitié de la population, oisifs et au chômage, et afin de survivre sont contraints :

à s’adonner au travail informel soit comme vendeur à la sauvette, chassé sans relâche par la police municipale, soit comme salarié avec un salaire de misère, condamné à vivre dans la précarité et l’incertitude

à l’émigration clandestine avec toutes les conséquences au risque de perdre la vie

à gaspiller sa vie à ne rien faire dans les cafés, et les quartiers tout en quémandant de quoi survivre auprés de ses parents

à s’affilier dans les réseaux du fanatisme, de criminalité (braquages, vols…) et de la drogue.

Nombreux autres jeunes, plus chanceux et diplômés, partent d’une façon légale, travailler à l’étranger et privent ainsi leur pays d’un potentiel intellectuel de valeur.

Des mouvements sociaux éclatent partout surtout dans les zones défavorisées, avec parfois des accrochages et affrontements avec les forces sécuritaires ou des passages en force comme c’est le cas des jeunes des champs pétroliers d’El Kamour ou ceux des régions minières de la région de Gafsa. Ces mouvements sociaux, généralement justifiés, entrainent un arrêt de la production, parfois durant des périodes très longues, et représentent une chute importante des ressources financières du pays mettant son économie dans une situation critique.

Des diplômés du supérieur (qui représentent prés du tiers des chômeurs, dont de jeunes docteurs, ne cessent de manifester avec des sit-in, des grèves… pour demander des emplois.

Il faut rappeler qu’ « Emploi, liberté et dignité » étaient les principales revendications des jeunes lors des manifestations 2010-2011 qui ont conduit à la chute du régime. C’est par ailleurs grâce essentiellement au travail qu’on peut acquérir son autonomie et sa dignité.

La Covid-19, une pandémie mondiale qui met à genoux une économie déjà fragile et chancelante

Avec la pandémie Covid-19, et à côté des pertes en vies humaines précieuses, des milliers de personnes ont perdu leur emploi. Les industries manufacturières, le bâtiment, le  tourisme et tout ce qui gravite autour (le transport, restauration, loisir, artisanat…), le commerce et les services ont été durement impactés. Le confinement général, qui a duré 6 semaines avec l’arrêt ou le ralentissement du transport et des services, a entrainé de graves perturbations des flux des échanges et une baisse importante de la production et de la consommation. Les dépenses faites par l’Etat pour surmonter la crise (frais pour l’aménagement et l’équipement des hôpitaux en matériel et produits médicamenteux et sanitaires, soutien financier aux personnes nécessiteuses et aux entreprises…) accompagnées d’une baisse sensible des recettes fiscales ont occasionné une chute importante du PIB.

Cette crise sanitaire, qui reprend de plus belle, risque de durer longtemps et aura des effets catastrophiques sans précédent sur l’économie nationale. Elle accentue une situation économique déjà catastrophique. La reprise économique et la croissance positive à deux chiffres, tant espérée pour sortir le pays du marasme et de la crise, est impossible à atteindre sauf miracle. Cette crise économique va se traduire par une chute importante du PIB, des pertes d’emplois et une augmentation sans précédent du chômage.

Rattacher la formation professionnelle à l’éducation nationale

Lier la formation professionnelle à l’emploi semble à priori une excellente chose pour répondre efficacement au marché de l’emploi et former des jeunes en adéquation avec la demande des employeurs. Toutefois les établissements de formation professionnelle souffrent actuellement d’isolement et sont coupés du reste du système de formation.

Le rattachement de la formation professionnelle au Ministère de l’Education Nationale est plus approprié. Il est vrai que la formation professionnelle souffre d’une mauvaise image aussi bien chez les jeunes que chez les parents. Ceux-ci considèrent généralement la formation professionnelle comme un sous-produit de l’éducation nationale. Il est nécessaire de réhabiliter la formation professionnelle. Ce n’est nullement une formation pour des ratés qui n’ont pas la capacité d’aller jusqu’au baccalauréat, mais une formation spécifique destinée à former de bons techniciens possédant de vraies compétences manuelles et professionnelles.

Le rattachement de la formation professionnelle au Ministère de l’Education, a été essayé au début des années 2000 et le Ministère de l’éducation nationale devint Ministère de l’Education et de la Formation  avec un Secrétariat d’Etat dédié à la Formation Professionnelle. Cette expérience n’a pas été suffisamment bien menée et évaluée. Les établissements de formation professionnelle n’ont pas su s’intégrer au système de la formation classique (absence de passerelles, manque d’interaction et de complémentarité, image négative de la FP chez les jeunes…). Au lieu de remédier aux faiblesses de la coexistence des deux formations et en faire un système cohérent, les responsables ont préféré tout simplement rompre et séparer la formation professionnelle de la formation classique.

Il faudrait revenir à la formule MEF et rattacher la formation professionnelle au Ministère de l’Education dans le cadre d’un système cohérent et complémentaire. Ce rattachement permettrait d’améliorer l’image de la FP et de lutter contre l’abandon scolaire. Les jeunes les moins doués pour les études s’orienteront plus facilement vers une formation professionnelle selon leurs aptitudes tout en aménageant des passerelles inverses permettant aux diplômés de la FP de rejoindre la formation classique.

Un ministère régalien de l’emploi et une stratégie nationale de l’emploi actualisée

Sauvegarder les emplois actuels et créer de nouveaux postes d’emploi est le seul moyen de sauver l’économie nationale, la stabilité du pays et l’avenir d’une jeunesse actuellement en péril rongée par le chômage, le besoin et l’oisiveté. Cette orientation doit être privilégiée et doit représentée le pivot de l’action gouvernementale. Un département dédié à l’emploi est indispensable vu l’importance de la tâche qui lui incombe surtout qu’il concerne l’ensemble des ministères (agriculture, industrie, équipement…). C’est pour cette raison qu’il faut considérer ce ministère comme un  ministère régalien au même titre que le ministère de l’intérieur, ou celui de la justice ou de la défense.

Le Ministère de l’Emploi (ME) doit en premier arrêter la stratégie nationale de l’emploi. Cette stratégie a pour but de promouvoir l’emploi et définir les besoins des entreprises. Elle vise également à adapter l’offre d’emploi au marché aussi bien sur le plan qualitatif que quantitatif. Une stratégie nationale pour l’emploi 2020-2030 a été élaborée en 2019 par le MFPE en concertation avec les organismes nationaux (UGTT et UTICA), des représentants du bureau international de travail et la participation de nombreux départements ministériels concernés. Cette stratégie doit être revue, corrigée et réactualisée en fonction de situation sociale et économique actuelles aussi bien au niveau national qu’international surtout avec la pandémie de la Covid-19. Ceci est important d’autant que nous sommes à la veille d’un nouveau plan de développement économique et social 2021-2025.

Le Ministère de l’Emploi doit œuvrer, en collaboration avec le reste des départements, à sauvegarder et promouvoir l’emploi aussi bien à l’intérieur qu’au niveau international. Au niveau national, l’emploi résulte soit du développement des entreprises en place soit la création de nouvelles. Des possibilités de création d’emplois existent dans tous les secteurs. L’agriculture est un domaine porteur qui manque de main-d’œuvre surtout d’une façon saisonnière durant les diverses campagnes de récolte (olives, agrumes et autres fruits). Le secteur du bâtiment est également un gros consommateur de main d’œuvre. De plus en plus d’entrepreneurs et de tacherons emploient de la main d’œuvre étrangère (africains subsahariens) pour leurs besoins. L’économie verte et l’environnement, les chaines de valeur, l’artisanat… sont des secteurs porteurs. De nombreux postes d’emploi peuvent être créés dans le domaine industriel et des services. Avec la pandémie Covid-19, la plupart des pays étranger pensent sérieusement délocaliser leurs entreprises de Chine pour s’installer plus prés en Afrique. Ce ci représente une opportunité intéressante qu’il faut éviter à tout prix de rater.

La création d’emploi n’est pas la seule responsabilité de l’Etat, les personnes doivent se débrouiller pour se créer une source de revenue et ne pas atteindre que l’Etat leur offre des postes de salariés ou de fonctionnaires. L’entrepreneuriat et le développement de la mentalité d’entrepreneur sont des concepts à ancrer chez nos jeunes. La Tunisie possède tout un écosystème favorable à la création de l’entreprise.

Au niveau international des possibilités d’emploi existent. La Tunisie jouît d’une bonne image à l’étranger et le tunisien est bien apprécié pour son sérieux, sa tolérance et ses compétences. Un effort doit être fourni pour la prospection des possibilités de coopération et l’envoi réglementaire de nos jeunes.
La Tunisie est face à un énorme défi, celui de sauvegarder les emplois et réduire le taux de chômage dans le contexte économique international et national de crise marqué par la pandémie Covid-19. L’emploi doit être considéré comme une priorité absolue. Pour faire face à ce défi un département spécifique (Ministère de l’Emploi) est nécessaire. Il en va de l’avenir du pays et de sa stabilité.

L’importance et la valeur du travail sont des nobles notions qu’il faut enraciner dans notre société. Le Japon est devenu une puissance mondiale grâce en premier au dévouement au travail de sa population. Le travail est si sacré qu’il est devenu la vraie religion des Japonais. Il passe avant les parents, la famille, les enfants et le conjoint.

« Il n’y a point de travail honteux » disait Socrate (Les discours de morale). Ne pas être trop exigent, accepter les petits métiers, surtout lorsqu’on est jeune ou nouvellement diplômé, prendre de l’initiative et se débrouiller pour gagner sa vie… permettent au jeune d’acquérir de l’expérience  pour mieux affronter les difficultés à venir. « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin » (Voltaire, Candide ou l‘Optimisme).

Pr  Ridha Bergaoui

 

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