Opinions - 12.08.2020

La rue, la famille, les NTIC et réseaux sociaux, nouveaux alliés de l’émigrant clandestin

Par Pr Ridha Bergaoui - Depuis quelques jours, la migration clandestine est revenue en force sur le devant de la scène nationale. L’immigration clandestine est un phénomène mondial. Pour la région méditerranéenne, les flux migratoires se font du sud au nord  de la Méditerranée. Tous les pays africains sont concernés.  Les flux de migrants en provenance des côtes tunisiennes convergent presque toutes vers la petite île italienne touristique de Lampedusa d’à peine  6 000 habitants située à environ 200 km de la Tunisie.

Quelques données sur la migration clandestine

Rien qu’au mois de juillet 2020, plus de 4 000 migrants clandestins tunisiens ont débarqué sur les côtes italiennes. 245 tentatives d’émigration clandestine ont été déjouées par les autorités sécuritaires nationales et près de 3 000 personnes ont été arrêtées (FTDES). 

A côté de ces migrants arrivés à Lampedusa, soit seuls soit conduits par les gardes côtes italiens, nombreux sont ceux de nos jeunes qui ont péri en mer et ceux qui ont été arrêtés par la garde nationale soit en mer soit au cours de la préparation de leur périple à très hauts risques. Environ chaque années 3 500 migrants clandestins (appelés également harrakas), toutes nationalités confondues, perdent la vie dans la Méditerranée en cherchant à joindre la rive nord. Le plus affreux c’est que les bateaux de pêche navigant tout prés des embarcations des migrants en péril hésitent à leur porter secours de peur d’être taxés d’encourager à la migration clandestine.

La ministre de l’intérieur Italien Luciana Lamorgeze a dû en discuter avec le président Kaïs Saïed le 28 juillet afin de relancer la coopération en matière de lutte contre l’émigration clandestine. Le chef de l’Etat a par la suite effectué une visite aux unités de la garde nationale basées dans les ports  de Sfax et de Mahdia pour les exhorter à plus de vigilance. Un renforcement des mesures sécuritaires s’est ensuivi  avec le démantèlement de nombreux réseaux et l’arrêt de passeurs et organisateurs de ces périlleux voyages.

Il faut signaler que les pays étrangers luttent de plus en plus contre la migration sauvage et imposent parfois des conditions insurmontables avec un tas de papiers et de justificatifs pour accorder un visa d’entrée. La migration clandestine ou « harka » (qualifiée également de sauvage, illégale, non contrôlée ou irrégulière), concerne les personnes qui ne possèdent pas de passeport ou ne remplissent pas les conditions de revenus et de travail stable exigés par les services consulaires étrangers pour bénéficier d’un visa d’entrée.

Par ailleurs, le déplacement des personnes est le droit à la migration qui est reconnu par l’ONU. De nombreuses organisations nationales et internationales œuvrent pour la protection et la défense des droits des migrants pour une vie digne et un traitement humain, convenable.

Principales causes de la migration clandestine

La migration clandestine des tunisiens  vers les côtes italiennes date de 1990 lorsque l’Italie a imposé le visa pour l’accès à son territoire ainsi qu’à l’espace Schengen.  Elle a connu de nombreuses vagues plus ou moins importantes avec certaines périodes d’accalmie. La situation économique, politique et sociale du pays, fragile et instable, sont à l’origine de ces vagues de migration fréquentes surtout depuis 2011.

Les causes de cet exode et de ces tentatives de rejoindre la rive nord de la Méditerranée sont diverses et bien connues de tous. Il s’agit en premier de la marginalisation économique et du chômage qui ronge nos jeunes, leurs rêves et leur avenir incertain. La crise sanitaire de la Covid-19 n’a fait qu’empirer la situation avec la crise économique qui s’en est suivie et la mise au chômage technique de milliers de personnes  surtout dans le secteur touristique, l’artisanat, la restauration, le transport, l’industrie et les services. Le système éducatif en panne depuis déjà quelques années rejette chaque année des milliers de jeunes en abandon ou en échec scolaire. L’université produit chaque environ 60 000 diplômés/an dont la plupart resteront longtemps en chômage ou n’occuperont que des emplois très mal payés et précaires.

La situation politique très tendue et instable que connait le pays, ne fait qu’aggraver la situation économique du pays,  déjà très fragile surtout suite aux nombreuses contestations sociales dans le secteur énergétique et minier. Le citoyen a finit par perdre confiance dans la classe politique et les autorités officielles. Il ne croie plus aux promesses et aux discours optimistes qu’on lui tient.

Les mass médias et les réseaux sociaux ne font que rapporter en boucle de mauvaises nouvelles de suicides, de viols, de trafics de stupéfiants, de vols, de délinquance, d’accidents divers et graves, d’inflation, de difficultés  matérielles quotidiennes…

Cette atmosphère morose, déprimante et décourageante ne laisse rien présager de bon et le jeune envisage très mal son avenir ou plutôt il pense qu’il n’a pas d’avenir et qu’il ne pourra jamais vivre dignement dans son pays. Il ne lui reste qu’à tenter la grande aventure au risque de périr en mer. 

Le nouveau visage de l’émigration clandestine

Il y a une vingtaine d’années, le candidat à la migration clandestine était surtout un jeune homme de 20 à 30 ans, sans qualification, d’un niveau scolaire faible et chômeur la plupart du temps. Les réseaux de migration étaient faiblement organisés et les départs se faisaient en toute discrétion. La famille ignorait la plupart du temps les desseins de son jeune et apprendra plus tard soit le péril du fils soit son arrivée sur le sol italien.

De nos jours, jeunes et adolescents, aussi bien des hommes que des femmes avec parfois des familles entières ou des enfants et des bébés accompagnés d’un seul parent ou non accompagnés et même des personnes handicapées participent à ces vagues migratoires.  Les candidats ont de plus en plus un niveau scolaire moyen mais on trouve également de nombreux diplômés du supérieur en chômage ou en emploi précaire. Les réseaux sont bien organisés, les filières sont transfrontalières disposant  de gros bateaux et d’équipages de diverses nationalités. Les passeurs  exigent généralement  des sommes importantes allant jusqu’à 8 000 D le passager.

A coté de ces filières bien structurées, on rencontre également de plus en plus de petites embarcations transportant un petit groupe de jeunes copains qui cotisent pour l’achat de la barque, du moteur et du nécessaire pour la traversée. Grace à Internet et quelques applications spécifiques, ces jeunes arrivent à s’orienter, connaitre la météo et la période la plus propice pour entreprendre le voyage.

Par ailleurs, suite aux difficultés rencontrées lors de l’arrivée à Lampedusa, certains migrants commencent à débarquer sur les cotes siciliennes moins bien surveillées par les autorités italiennes.

Il faut noter que des problèmes inhérents à la pêche et la rareté du poisson, surtout pour des raisons de pollution, dans certaines zones jadis très prolifiques comme le Golfe de Zarzis ou de Gabes, ont poussé les pêcheurs à abandonner la pêche et vendre leurs embarcations à des passeurs et organisateurs de la migration clandestine. Ces ports de pêche du poisson se sont transformés en point de départ des voyages organisés des migrants clandestins.

A part ces quelques spécificités, des facteurs récents viennent promouvoir la migration clandestine. Il s’agit surtout de la rue, la famille, les NTIC et les réseaux sociaux.

Face au désespoir des jeunes, l’émigration clandestine devient la seule solution

Le chômage, le marasme, le désespoir et la déprime, avec parfois des démêlés avec la justice et la police pour de petits délits de drogue ou de vols, poussent les jeunes à la migration. Un système scolaire défaillant et les difficultés d’embauche font que les études et les diplômes ne représentent plus l’ascenseur social. Certains considèrent  qu’il s’agit tout simplement d’une perte de temps, la perception générale populaire c’est que l’école ne sert plus à rien. D’où l’abandon scolaire volontaire de nombreux élèves.

Le rêve de la plupart de nos jeunes c’est gagner beaucoup d’argent pour vivre confortablement, avoir une belle voiture et passer des vacances dans les hôtels de luxe. Ce rêve ne peut être concrétisé sur place et la migration devient l’unique perspective. Des exemples parfois des membres de la famille ou des voisins et des proches, qui ont tenté leur chance ailleurs et gagnent beaucoup d’argent, viennent renforcer cette idée. L’impression est, qu’ailleurs, l’argent est abandon et facile à acquérir et que la vie est belle, juste en face de l’autre coté de la Méditerranée.

Dans les quartiers populaires, la rue et les cafés où sont amassés les jeunes oisifs et désœuvrés, l’émigration clandestine est un des sujets à débattre et les projets d’émigration commencent à germer et prendre forme.    

L’émigration clandestine, un projet familial

Devant l’échec de la scolarisation, la perte de l’autorité parentale, la famille accepte désormais que l’enfant quitte le foyer et se lance dans l’aventure de l’émigration clandestine quitte à le perdre définitivement. La famille ne s’oppose plus à son départ mais devient plutôt son soutien, encourage et consent à faire des sacrifices pour couvrir les frais du voyage (jusqu’à 8 000 DT). Des parents ont dû vendre leurs maigres biens et des mères se  sont débarrassées de leurs bijoux pour y parvenir.

Le jeune ne part plus en cachette et la famille est informée de toutes les étapes de l’aventure.  La migration est devenue même un projet familial. Des couples et des familles entières avec des enfants mineurs et même des bébés s’entassent dans de vieilles embarcations de la mort. Parfois les problèmes familiaux tels un divorce, un malentendu avec les parents, l’échec d’une aventure sentimentale malheureuse peuvent déclencher ce désir de partir loin et de quitter le pays.

Le paradis se trouve juste en face

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), avec l’acquisition facile des Smartphones et l’accès à Internet, permettent d’avoir suffisamment de renseignements précieux sur la météo, la traversée et les conditions d’accueil et de séjour sur l’île de Lampedusa. Des informations sur les procédures administratives légales, les droits des migrants, les associations locales et internationales de défense des migrants… sont également disponibles.

La télévision, avec les milliers de chaînes accessibles au bout de la télécommande, laissent le jeune rêveur devant tant de luxure, d’abondance, de beauté des villes et des paysages européens. La propreté et la bonne organisation, les avantages sociaux divers, la vraie démocratie au quotidien… sont également des éléments séduisants.  Quoique notre candidat  à l’émigration clandestine sache pertinemment que tout est cher dans ces pays et qu’un café, un sandwich  ou même une simple baguette de pain coutent une petite fortune, il pense néanmoins que l’argent est facile à gagner et qu’il y a plein de fric à ramasser. Le jeune est séduit et ne peut s’empêcher de se dire « c’est là que je veux vivre, c’est là que je veux partir ». Il ne peut s’empêcher de se demander pourquoi il est né en Tunisie et non dans un de ces pays « paradisiaques ».

La migration clandestine, un agréable voyage en mer entre copains

De plus en plus, on rencontre sur les réseaux sociaux (Facebook, Tweeter, Whatsapp ou Instagram…) des séquences vidéos, partagées par les usagers et même parfois sponsorisés, de groupes de migrants clandestins sur leurs barques de fortune relatant, avec plein de sourire, d’humour et de la bonne humeur, leur traversée de la Méditerranée et à l’approche des côtes italiennes. Ils exhibent les deux doigts en signe de victoire et présentent le voyage comme une escapade agréable entre copains. Un voyage sûr et sans aucun risque. Des jeunes, des filles, des familles entières et des enfants sont également  présents.

Dans certains pays, des vidéos promotionnelles, publiées par des passeurs de la migration clandestines et destinées à de futurs candidats, garantissent un voyage sécurisé et une arrivée sans entraves en Europe. Ils proposant parfois des packs avec les différents prix correspondants (voyage seul, avec guide, avec billet de train…) existent sur Internet. Ces personnes osent mettre même leur numéro de téléphone personnel et leur adresse mail.

Devenir des candidats à la migration clandestine

Plusieurs scénarios sont possibles. Tout d’abord il y a la possibilité que l’embarcation soit interceptée et les passagers arrêtés par les gardes maritimes  nationaux avant d’atteindre les eaux territoriales italiennes. Il y a également l’éventualité de périr en mer suite à des pannes de moteur ou un naufrage de l’embarcation. 

Arrivés prés des côtes italiennes, les migrants sont généralement pris en charge par les gardes côtes italiens et amenés au centre d’accueil de Lampedusa pour y passer quelques jours. Le centre est de plus en plus surchargé et le séjour se fait  généralement dans des conditions déplorables. Les migrants tunisiens sont considérés comme des migrants économiques et ne sont pas éligibles au statut de réfugiés.  Après quelques jours, ils peuvent être rapatriés par avion (aéroport d’Enfida, à raison de 40 émigrés/semaine) en Tunisie suite à un accord confidentiel signé entre la Tunisie et l’Italie en2011 et qui autorise l’expulsion des migrants clandestins. 

Dans certains cas, ils peuvent être transférés en Sicile et recevoir un permis de séjour humanitaire valables 7 jours pour leur permettre de quitter l’Italie.

Ces laissez-passer ne sont pas valables dans les pays limitrophes qui exigent un passeport muni d’un visa Schengen. Les migrants tunisiens sont généralement tentés de rejoindre la France, pour des raisons de langue, de culture ou tout simplement parce qu’ils ont un parent ou une connaissance qui pourra les dépanner. Sans argent suffisant, il faut user de beaucoup de courage  et de patience pour effectuer ce long voyage tout en évitant les barrages de police et des gardes des frontières.  Arrivés en France, beaucoup reste à faire pour résoudre les petits problèmes quotidiens (manger, boire, se laver, trouver où passer la nuit et se reposer…) avant de se mettre à chercher du travail et commercer à gagner de l’argent pour vivre. Il faut souligner que la crise économique est internationale et que trouver du travail, surtout  pour un sans papiers, est chose très compliquée et très difficile.

Pour les migrants clandestins, la vie n’est pas du tout facile ou de tout repos surtout qu’ils risquent à chaque instant un contrôle de police et sont menacés d’être rapatriés. La plupart des migrants clandestins deviennent des clochards SDF, ou sont recrutés par les réseaux de criminalité, de trafic d’armes, de drogues et de proxénétisme.

Quelles solutions?

La migration clandestine est un phénomène qui ne va pas cesser de s’amplifier  dans les prochains jours surtout que les conditions météorologiques sont favorables. La crise sanitaire et économique, l’instabilité politique, l’absence de solutions à l’emploi des jeunes, l’inflation et l’augmentation du coût de la vie et l’ambiance malsaine et morose qui règne dans le pays, sont autant de facteurs qui poussent les jeunes,  en désespoir d’un avenir vivable, à la migration. Il faut souligner le contexte sanitaire particulier que nous traversons avec la pandémie de la covid-19, et noter que les conditions dans lesquelles se déroule l’immigration clandestine, aussi bien lors du voyage que lors de la détention et du séjour à l’étranger, favorisent la contamination et la dissémination de la maladie et aggravent les risques inhérents à ces aventures déjà très périlleuses.

La solution sécuritaire, le rapatriement et la lutte contre les passeurs et les réseaux mafieux de la migration clandestine permettent certes de réduire les flux et de les maitriser mais n’arrivera jamais à l’arrêter complètement  tant que les raisons qui poussent à cette migration existent encore. Dès que la surveillance en mer se relâche (en raison de la mobilisation des militaires lors de l’organisation des élections ou après des actes terroristes et le redéploiement des forces de l’ordre) l’émigration clandestine s’intensifie. Un jeune désespéré est prêt à aller jusqu’au bout et trouvera toujours le moyen de partir aux dépens même de sa vie. “Le désespoir tue », disait De Giacomo Casanova.

Il est nécessaire d’expliquer aux jeunes que débarquer sur les cotes italiennes ne peut représenter la fin de leurs tracas.  Vivre en tant que migrant illégal n’a rien de réconfortant ni de plaisant. Très peu arrivent légalement et honnêtement à se faire une place et s’intégrer dans la société.

L’Etat doit œuvrer pour établir des conventions d’accueil réglementaire des jeunes dans les pays européens, les sélectionner et les former selon les profils demandés.

Les émigrés expulsés ou ceux qui désirent retourner volontairement au pays doivent bénéficier de soutien, à la fois psychologique et matériel, et d’avantages financiers. Ces personnes,  qui ont affronté la mort, ont enduré les pires difficultés et qui ont tout sacrifié pour concrétiser le rêve d’une vie meilleure et digne, méritent une attention particulière.

Le candidat à l’émigration clandestine risque la mort, l’expulsion, la vie en SDF ou le recrutement par les réseaux de criminalité internationale. La migration clandestine ne profite qu’aux réseaux des passeurs. L’ITES (2017) avance le chiffre de 400 milliards de dinars le montant généré et encaissé par les trafiquants.

Remettre le pays au travail, créer de la richesse, assurer la stabilité politique et sociale, garantir la sécurité, créer de l’emploi et discuter avec les jeunes, lutter contre l’abandon scolaire et l’analphabétisation…  sont autant d’actions urgentes pour sortir le pays de son marasme actuel et sauver une jeunesse en péril. Faut-il pour y arriver une seconde révolution ?

Pr Ridha Bergaoui



 

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