News - 06.08.2020

Ahmed Ounaïes: Béji Caïd Essebsi, l’esprit destourien (Album photos)

Par Ahmed Ounaïes - Béji Caïd Essebsi appartient à la première génération des disciples ayant accompli le plus long parcours à l’ombre des aînés qui avaient pris en charge les destinées de la Tunisie et réalisé son indépendance. De surcroît, l’autorité de Habib Bourguiba, sa démarche intellectuelle et son exemple marquent le jeune commis de l’Etat et éveillent en lui le sens politique et l’esprit de la haute mission. Béji Caïd Essebsi ne s’y dérobera pas. Il ne quittera pas la scène, il prend date avec le destin pour voler à son tour au secours de la Tunisie, pour fixer à nouveau le cap et pour refonder l’espoir.

Appelé à diriger le gouvernement dans les premières semaines qui suivent la chute de Ben Ali, il jette les bases de la transition démocratique et gère habilement les retombées de la guerre civile en Libye. A travers lui, la Tunisie participe pour la première fois au sommet du G-8. La Révolution ayant déjà redressé l’image du pays ternie par vingt ans de despotisme, Béji Caïd Essebsi lui donnait un relief et créait un élan de sympathie dont nous étions fiers. Il organisait les élections pour l’Assemblée constituante et cédait le pouvoir au gouvernement issu des élections. Comment taire, dès lors, que l’Etat s’enlisait et que l’Assemblée s’affranchissait cavalièrement des obligations et des engagements qui fixaient son mandat ? S’il appartient désormais aux partis de dénoncer les égarements, de veiller à la liberté et à la sécurité du citoyen, de préserver la transition démocratique et le crédit de la Tunisie, aucun n’y répond, aucun n’en a le poids.

C’est au-dessus des partis, loin de tout calcul partisan, que Béji Caïd Essebsi lançait l’alerte. Le déséquilibre de l’échiquier politique mettait en péril l’acquis de la Révolution et menaçait l’intégrité même du pays. Le régime démocratique ne saurait s’affirmer en l’absence de l’équilibre et de l’alternance. Dans sa Déclaration du 26 janvier 2012, il recommande ‘‘ aux forces politiques et intellectuelles qui rejettent l’extrémisme et la violence et qui s’inscrivent dans la tradition historique tunisienne de réforme de mettre en commun leur énergie au service d’une alternative qui renforce l’équilibre politique et garantisse le jeu de l’alternance pacifique, sans laquelle nulle démocratie ne saurait s’établir’’. C’est dans cette recommandation que se reconnaissent les initiateurs de Nidaa Tounes.

Ainsi naît un nouveau parti qui, dans son fond, est plus qu’un parti politique : un élan qui puise aux sources du nationalisme, du syndicalisme et de la gauche et qui subsiste dans les cœurs. Des indépendants, non roués aux jeux politiques, y plongent volontiers. La composante de gauche, en particulier, affirme des exigences qui vont loin en doctrine et en méthode. Or, Béji Caïd Essebsi, à l’exemple de Bourguiba, ne s’enferme guère dans une doctrine, ni dans une méthode. Armé de ses convictions propres, il doit poser le problème national, recentrer la scène et relancer l’espoir : tel est son art politique. La détente consécutive et la consolidation démocratique sont saluées par le prix Nobel de la Paix.

En s’élevant à la présidence de la République, il s’empresse de redresser la barre en politique extérieure et, sur la scène intérieure, il s’attache à consolider le processus de la transition en privilégiant la non-exclusion, l’entente et, quant aux fondamentaux, les compromis d’étapes. Ainsi assurait-il la poursuite de la véritable transition. Le terrorisme, qui s’était implanté à l’abri de l’islamisme et dont nous sous-estimons aujourd’hui l’ampleur, dictait des contraintes de politique intérieure et de politique extérieure. Béji Caïd Essebsi veillait à moderniser les moyens de la lutte et à la structurer : en moins de cinq ans, le terrorisme était brisé.

L’année 2016, soixantième anniversaire de l’indépendance, était particulièrement sensible. Au début de l’année, à temps avant le 20 mars, je demandais un entretien avec le Président pour attirer son attention sur quelques thèmes à clarifier et sur des propositions à étudier dans l’espoir de proclamer, à cette échéance, des réformes substantielles. Deux propositions étaient acceptées d’emblée, sans doute parce qu’il y avait déjà songé de lui-même. La troisième semblait difficile : il s’agissait de l’abolition de la peine de mort. « Quant au fond, me dit-il, j’y veille. Sous mon mandat, je n’admettrai pas d’exécution. Mais légaliser l’abolition, je crains que l’opinion, dans le contexte présent de la menace terroriste, ne l’admette pas et qu’il ne soit pas facile non plus de former une majorité parlementaire à cette fin. » Mon argument était que l’emprise terroriste sera mieux combattue par le choc culturel de l’abolition formelle : l’Etat n’a pas à répondre à la menace de mort criminelle par la menace de mort légale. Cependant, selon le Président, le contexte n’était pas propice à la symbolique culturelle. «L’abolition, dit-il, prendra tout son sens quand le risque terroriste aura été normalement surmonté. Un tel geste correspond à la philosophie de réforme de la Tunisie : un jour, nous l’accomplirons, mais je n’en réponds pas dans l’immédiat », conclut-il. Je ne saurais affirmer qu’il avait orienté la Commission Colibe, désignée l’année suivante, mais le rapport de la Commission recommande l’abolition de la peine de mort : ses recommandations, en juin 2018, constituent, à notre sens, le testament moral de Béji Caïd Essebsi. A nous de l’accepter et de l’assumer, nous sommes la société arabe d’avant-garde.

En admettant la coalition avec le parti Ennahdha, qu’il avait durement combattu dans la campagne électorale, et en cultivant l’entente qui lui est inhérente, Béji Caïd Essebsi ne cédait pas seulement à l’arithmétique parlementaire, mais aussi à la logique de la responsabilisation qui induit, inéluctablement, la mise en question et le dépassement. Le parti Ennahdha, qui se proclame islamiste, est formé de Tunisiens qui assimilent d’eux-mêmes, dans leur propre pays, les valeurs de la liberté, de l’égalité et de la modernité. Ces valeurs sont indestructibles. Le dogme ne saurait supplanter, ni en intelligence ni en conscience, l’impact de la praxis. Si le discours dogmatique, tant qu’il se réclame de l’opposition, se prétend cohérent, il en va autrement dans la dialectique de la gestion et dans la vie. Le citoyen, a fortiori la citoyenne, aspirent à la liberté et la revendiquent. A l’épreuve, le vernis craque. Le discours et la politique retardataires se résorbent dans les valeurs qui fondent notre socle commun.
Dans le temps, la société arabe démocratique s’édifie au cœur de cette dialectique. L’exercice du pouvoir est une grande école. Dans le temps, l’islamisme ne saurait tenir dans la Tunisie moderne, ni par la violence ni par la ruse. Fidèle à elle-même, la Tunisie avance en résorbant les écarts, les intrus et les prétendus libérateurs.

La démarche est bourguibienne, l’esprit destourien. Béji Caïd Essebsi, héritier d’une grande école est, à lui seul, une école politique.

Ahmed Ounaïes

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