Opinions - 24.07.2020

Monji Ben Raies : Absolument tout a changé !

Par Monji Ben Raies - Les Dieux crachent la foudre avant le crépuscule ; des innocents meurent de diverses manières ; cela commence par la fureur des éléments, la fièvre et la maladie, un sentiment d’impuissance qui rend les hommes de bien, cruels. Absolument tout a changé ! notre société est gangrénée par la sédition, le fanatisme et la subversion. Des coupes jarrets en demande de notabilité virginale investissent les enceintes institutionnelles de l’Etat, les ruinant de l’intérieur. On veut nous imposer un monde dont nous ne voulons pas, sans futur, où la solidarité et les valeurs de progrès n’ont pas de place. Des porteurs de zizanie sèment la discorde, au point que les élus se battent, s’entretuent presque, se trahissent les uns les autres et peuvent, avec ou sans intention, tout détruire.

Les bancs de l’Université nous ont appris que les Parlements étaient des lieux où parlait et discouraient librement une pluralité d’acteurs différenciés, égaux en droit, différents idéologiquement. Qu’à partir de ce pluralisme égalitaire se forgeait la démocratie et la prohibition de toutes formes de violence, dans l’enceinte parlementaire, qu’elle soit physique ou sous forme d’invectives verbales. Certes des conflits peuvent surgir entre députés, dont la résolution exclue la force physique, au nom de la tolérance, de l’égalité, de la dignité et de la déontologie. D’un point de vue conceptuel, les Parlements étaient toujours présentés comme des exemples achevés de pacification des moeurs politiques ; Le bannissement de la violence comme condition de la discussion conflictuelle étant le principe, aussi le surgissement intempestif de violence dans les hémicycles est un signe d’immaturité et/ou de régression, une preuve qu’absolument tout a changé. La pacification parlementaire et l’abhorrassions de toute forme de violence ouverte, s’inscrit, en premier dans une dimension classique, non nécessairement démocratique. Si les sociétés humaines ménagent un espace du politique, la parole, le rite et l’expression d’assentiments apparaissent comme une condition nécessaire à la viabilité de ce lieu. Pour être politiques, les pratiques d’assemblée se doivent d’être pacifiques et discursives ; malheureusement, en ces temps troublés, elles ne le sont pas systématiquement, subissant les orages du tempérament humain, les séismes de la conjoncture et les dissensions et contradictions de la société.

Si la violence à l’égard d’une personne est une violation inadmissible des droits humains la plus élémentaire, que dire, si ce fléau n’épargne pas le monde de la politique ? Comme dans d’autres secteurs, la violence en politique est en passe d’être banalisée et normalisée. Elle peut d’ailleurs prendre de nombreuses formes, telles que harcèlement, remarques et attitudes répréhensibles, insultes ou agressions physiques et psychologiques, rixe et batailles rangées ; c’est ainsi que plusieurs parlementaires ont été menacés de mort, de viol ou de voies de faits pendant leur mandat et ont été la cible de remarques que nous dirons désobligeantes pour les qualifier simplement. Même le Chef de cabinet du président de l’ARP est entré dans la mêlée, en séquestrant abusivement et en favorisant l’agression physique et psychologique de députés protestataires. La violence en politique ne peut être tolérée dans de telles proportions, car elle a une incidence directe sur la participation à la vie politique ; cela a pour effet de retarder encore davantage les avancées vers la démocratie pluraliste et la parité, de notre pays.

Malheureusement, de nos jours, des députés du monde entier en viennent régulièrement aux mains, alors même que les caméras enregistrent, alors qu’ils n’ont pas besoin de cette violence physique pour faire avancer les législations de leur pays. De tels débordements sont observables dans les hémicycles à travers le monde, diffusés par les media sociaux. De la Turquie aux Balkans, en passant par certains pays du Moyen-Orient et même le Japon, Taïwan et Israël, les mouvements de foule, les insultes et les coups lancés portés à son adversaire politique sont fréquents. Un endroit comme un Parlement, une enceinte censée être « sacrée », loin de toute violence ouverte, se transforme de temps à autre en jeux du cirque, révélateurs de l'échec de la mission parlementaire.

Pour comprendre ce phénomène, nous devons nous interroger sur la raison pour laquelle la violence dans les parlements nous choque. Pour les théoriciens de la science politique, il faut se rappeler que les parlements sont, dans notre vision de la politique, des arènes non-violentes. Historiquement, le parlement est défini comme une zone neutre, où, par convention, l'on ne se tape jamais dessus. En effet, dès le XIIe siècle en Angleterre, les armes étaient formellement interdites par les lois dans les deux chambres du parlement britannique. À notre niveau de citoyen, on espère de la part des parlementaires élus une réponse adaptée, argumentée, pleine de bon sens aux problèmes avancés, loin de tout dépassement ; et si, comme cela arrive parfois, la réponse n'est pas trouvée, un comportement exemplaire est au moins espéré. En effet, dans l'imaginaire collectif, les institutions politiques font partie des remparts nécessaires au maintien de la démocratie en dehors des contingences du siècle. C'est le lieu du débat, de l'argumentation, mais certainement pas du pugilat et du règlement de compte. Ces écarts signifieraient l'échec de la mission même du parlement, une négation de son rôle premier. Néanmoins, dans certains pays, les tensions entre majorité et opposition sont si fortes que la parole ne suffit plus, le parlementarisme n'étant alors plus adapté.

Le modèle parlementaire, utilisé par de nombreux pays, inclut un degré de civilisation, une sorte de tradition politique, un pacte tacite entre les parlementaires de bonnes manières. Mais ces valeurs n’ont plus cours face à une violence exacerbée en temps de crise. Il existe bien un dénominateur commun à toutes ces batailles rangées, lié à une situation de crise extrême qui touche les pays concernés, comme le nôtre actuellement. Ces crises accentuent logiquement les contradictions dans des moments de tensions fortes, en fonction aussi du degré de division politique du pays ; et plus la division est grande, moins la réponse parlementaire concertée et conciliante est possible, donnant prétexte à des débordements. Il s'agit dans ce cas d'une projection de la situation du pays dans l’hémicycle, avec l’espoir fou de vouloir le régler en cet endroit. La violence devient traduction des dissensions sociétales. Les bagarres au sein des parlements interviennent toujours dans des pays en crise (crise politique, économique, sociale...). Malgré notre idée du parlement à l'ambiance calme, les assemblées, les sénats, les chambres restent des lieux extrêmement paradoxaux. S’il reste établi par les usages et l’étiquette, que la violence ne doit pas être présente ici, les tensions restent, inhérentes aux idéologies défendues par les parlementaires présents et à leur allégeance. Quand les politiques en présence ne partagent pas les mêmes opinions, quand l’argumentation n’est plus possible sur certains sujets, les débats peuvent devenir féroces et dégénérer. Si l'on rajoute à l'équation l'agressivité programmatoire de certaines tendances politiques, une simple étincelle peut effectivement transformer une petite pique en bagarre générale. Mais cette agressivité verbale ne se transforme heureusement pas toujours en violence physique. Au contraire, la brutalité verbale peut parfois servir à simplement asseoir un argument, calmer les invectives d'un adversaire politique. En revanche, il semble exister chez nos élus, depuis quelques temps, une sorte de culture de l’agressivité, du verbe acerbe et de l’intimidation. Cela ressemble à une cour de récréation, tout le monde hurle, il y a des insultes, et les députés se comportent souvent très mal et même, parfois, cela va trop loin.
En dernier lieu, la civilisation des moeurs parlementaires, la professionnalisation des députés et autres élus et l’autonomisation graduelle de leurs activités, ont fait de la représentation politique un savoir-faire spécialisé opérant dans un espace interpersonnel dense.

La sociabilité parlementaire conduit à prescrire certains codes de comportement qui valorisent tous l’autocontrôle. La maîtrise de soi, la tempérance, la résilience et parfois le relâchement contrôlé, apparaissent comme des signes de l’appartenance à la corporation des professionnels de la représentation parlementaire. Dans les systèmes politiques actuels, où les Parlements sont les scènes principales de sélection du personnel ministériel, l’observation de ces prescriptions comportementales s’inscrit dans un cursus minutieux et constitue l’un des éléments clés du capital politique personnel. Un ministre sera jugé expérimenté s’il sait garder son sang-froid lors de la séance de questions au gouvernement en poursuivant sa réponse sans se laisser interrompre par les chahuts qui, éloignés des micros, se font plus entendre dans un hémicycle qu’à la télévision. La force coercitive de ces codes de comportement doit se lire à travers la mise au pas des élus qui, à un titre ou un autre, semblent sortir de la norme. Ce constat nous force à considérer que nos élus ne correspondent pas à ce profil du parlementaire et se révèlent d’un amateurisme néfaste pour l’avancée de notre Res Publica. L’ordre parlementaire est fragile, souvent fictif et parfois totalement interrompu. Dans les démocraties d’aujourd’hui, comme la nôtre, les rixes dans les hémicycles ne sont plus aussi rares ; de même les tensions, les huées, les mouvements collectifs, les interruptions, les injures et autres manifestations, subsistent conduisant les parlementaires à produire un spectacle bruyant, conflictuel, séditieux et dégradant. À l’Assemblée des représentants du peuple tunisienne, les journées tendues des dernières semaines en ont amplement apporté la preuve.

Dans un contexte politique aggravé où se sont accumulées, reprise, réformes, critiques internationales, scandales, mécontentement populaire, l’ARP a servi de caisse de résonance au chahut de la rue, à travers la multiplication d’altercations, de mots malheureux et d’interruptions abusives. L’ensemble de l’épisode, exceptionnel mais non inédit, condense différents aspects du désordre parlementaire : l’outrage gradué, de l’incivilité à l’invective moqueuse, jusqu’à l’insulte, l’accusation mutuelle de rupture de l’ordre, l’autoréflexivité constante vis-à-vis de la diffusion médiatique et de la réception publique des esclandres, l’éruption d’imprévus inédits parmi une série d’incidents préparés et prévisibles (banderoles, photographies exposées, huées, suspensions de séance), l’utilisation différenciée du personnel parlementaire, et enfin la focalisation de l’affrontement sur la procédure et le respect du règlement. L’on doit donc admettre que l’ordre parlementaire peut être rompu. Nous devons alors nous interroger sur la permanence de ces violences et désordres qui, loin de n’être que seulement résiduelles, peuvent devenir une forme de dérégulation et de dysfonctionnement du jeu parlementaire en contribuant notamment à créditer ou à discréditer des intervenants. Une certaine forme de violence, spécifique à l’espace parlementaire, peut apparaître comme un élément du folklore d’assemblée, avec ses coups d’éclat en séance, ses effets de manches, ses faits d’arme et ses bons mots, ses altercations, ses mouvements collectifs, les insultes et les rappels au règlement. Toutefois, elle ne doit en aucun cas légitimer par ce biais, l’absence ou le déficit de modernité civilisationnelle, sinon porter l’attention de l’opinion publique sur les différents rapports possibles que cette violence parlementaire entretient et son éloignement progressif du processus démocratique. Qu’il s’agisse des épisodes sanctionnés comme violents par le Président de l’instance et de ceux considérés comme objectivement violents, car constituant une rupture de l’ordre, tout comme les violences verbales et les attaques dirigées contre la personne, tous ces comportements sont en opposition avec le modèle requis de la délibération pacifiée. D’un point de vue lexico-métrique, il s’agit d’un discours conflictuel fondé sur l’interpellation et l’agressivité des échanges qui constitue une transgression des règles de fair play, imposées par la tradition des assemblées elles-mêmes.

Parler de violence parlementaire suppose une rupture et un rejet de la représentation idéalisée des institutions parlementaires comme devant être des lieux de débats pacifiés, une pratique déviante des parlementaires. Au final, la permanence des attaques en séance indique que la civilisation des moeurs politiques s’est accompagnée de différentes formes de coercition, de conflits et de tensions renvoyant à la formalisation des interactions entre élus, au spectacle qu’ils donnent, à leur concurrence électorale, aussi bien qu’à la fermeture de leur espace social. Mettre en regard violences parlementaires et processus de pacification des moeurs politiques, indique clairement que les Parlements ne se civilisent pas ou plus, montrant la très forte permanence des formes de conflictualité à la chambre.

Nous assistons à une nette tendance à l’idéologisation des déclarations ainsi qu’une synthèse mêlant incriminations personnelles et négation techniciste du pluralisme occasionnant une incontestable rupture de la sérénité des débats. Le poids des facteurs personnels dans le surgissement d’épisodes violents apparait comme un déterminant possible de perte du point d’équilibre des tensions, rompant le fonctionnement routinier des configurations sociétales que sont les assemblées. Cette dynamique peut alors expliquer la dépacification des interactions parlementaires.

En second lieu, l’impossible pacification des assemblées comporte une dimension sociologique évidente. Elle peut être comprise comme la résultante de la tension entre la tendance des acteurs en place à défendre leurs positions, et la perméabilité, même limitée, de l’institution parlementaire à la société. Parce que la fiction du ‘’gouvernement du peuple par le peuple’’ produit quelques effets de réalité, parce que l’élection constitue une incertitude pour tous, face à laquelle tous ne sont pas égaux, les Parlements sont amenés à recruter des membres hors normes. Ces élus peuvent remettre en cause le fonctionnement des enceintes parlementaires en produisant une double violence, celle qualifiée et perçue comme telle par l’institution, et, par réaction, celle de l’institution se défendant en retour. Plus largement, la professionnalisation des activités politiques, qui permit l’entrée en politique d’acteurs jusqu’alors exclus de la compétition, caractérise la fin de l’éloquence et de la délibération parlementaires discursive.

La représentation des intérêts partisans à l’intérieur de l’enceinte parlementaire accroît la conflictualisation des débats et l’indiscipline parlementaire. Au-delà des procédures, la violence renvoie au fonctionnement de l’institution parlementaire dans son ensemble, et prend ainsi une dimension rituelle. Totalement jouée, et parfaitement incontrôlée, cette violence parlementaire n’est pas encadrée, tant dans son surgissement, que dans les modalités de son règlement. Envisagé dans une perspective fonctionnaliste, le chahut, ce désordre non-circonscrit, fragiliserait les règles fondatrices de l’unité et de l’ordre du groupe des parlementaires, contribuant paradoxalement au renforcement de l’illusion politique. En tant que centre politique visible et réglementé, les assemblées expriment sans doute aucun la mise en institution des passions politiques. Organisations constitutionnellement distinctes de l’appareil étatique et prétendant offrir une représentation du Souverain, elles offrent un cadre unique de résistance au monopole de la violence légitime de l’État. Mais insulter ses pairs en séance ou le violenter physiquement ne peut se comprendre que comme un obstacle à la modernité délibérative et comme une atteinte à la liberté politique, tant d’expression que d’opinion.

Monji Ben Raies
Universitaire, Juriste,
Enseignant et chercheur en droit public et sciences politiques,
Université de Tunis El Manar,
Faculté de Droit et des Sciences politiques de Tunis.

 

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