News - 10.07.2020

Un avertissement sans frais à Netanyahou

Katie A. Weiner, Allen S. Weiner

Regardez bien l'Amérique, Monsieur le Premier ministre Netanyahu.

Regardez ses villes et ses villages, dont les rues sont submergées de manifestants qui réclament une autre justice et la fin de la violence sanctionnée par l'État contre des civils innocents.

Regardez le 16e district du Congrès de New York, où Eliot Engel, un allié loyal d'Israël depuis plus de 30 ans, a récemment été évincé par Jamaal Bowman, un éducateur noir progressiste qui a déclaré au magazine Jacobin qu'il ne "comprend pas pourquoi les contribuables américains subventionnent la détention d'enfants palestiniens alors que les démocrates critiquent la détention d'enfants à la frontière mexicaine".

Regardez, et vous vous rendrez compte que plus de 50 ans de contrôle israélien de la vie palestinienne en Cisjordanie et à Gaza et l'expansion des colonies juives érodent progressivement le soutien historique sans faille de l'Amérique à Israël.

En tant que juif américain, fils d'un survivant de l'Holocauste et croyant fermement au droit à l'autodétermination des Israéliens et des Palestiniens, je sais. Je le sais, en partie, grâce aux nombreuses et longues conversations que j'ai eues sur Israël avec ma fille, récemment diplômée de Harvard, qui étudie les droits de l'homme.

En avril dernier, le Comité de solidarité avec la Palestine de Harvard a organisé la "Semaine de l'apartheid israélien", qui a donné lieu à une série d'événements et de conférences mettant en lumière l'injustice et la violence associées à l'occupation de la Cisjordanie par Israël. J'ai discuté longuement en vidéoconférence avec ma fille qui établissait des comparaisons entre l'Afrique du Sud de l'apartheid et la Palestine contemporaine, et qui déplorait que certains étudiants juifs semblent plus soucieux de protéger la réputation d'Israël que la vie des Palestiniens.

Un père, sa fille et la Palestine

J'ai riposté. Je lui ai dit que cette comparaison était brouillonne et historiquement inexacte, que 20 % des citoyens israéliens sont des Palestiniens arabes qui, malgré une discrimination indéniable, ont pleinement accès aux droits civils et politiques. J'ai expliqué que l'occupation était bien sûr profondément problématique, mais qu'elle était en fin de compte une mesure provisoire, et non le reflet de la croyance d'un peuple en son droit de dominer un autre de façon permanente. Je lui ai dit que la mauvaise gestion de la Cisjordanie par l'Autorité palestinienne (AP) était responsable de plus d'abus et d'injustices qu'elle ne le pensait.

Je lui ai dit que si Israël annexait la Cisjordanie, transformant cet état de fait prétendument temporaire en un système permanent d'inégalité devant la loi, nous pourrions peut-être parler d'apartheid - mais cela, j'en étais sûr, n'arriverait jamais

Mais comme l'impossible devient probable, je suis à court d'arguments.

Vous prenez un énorme pari, Monsieur le Premier ministre, en espérant que le soutien de longue date des États-Unis à Israël tiendra bon, car Israël défie le droit international et déclare - comme le fait l'annexion - qu'il cherche à dominer et à contrôler en permanence la vie des Palestiniens. Mais votre confiance reflète une profonde incompréhension de l'orientation de la politique américaine et des personnes qu'elle considère comme des partenaires dans la lutte contre la discrimination et l'inégalité.

Depuis des décennies, un consensus bipartite a fait d'Israël un phare de la démocratie, un champion des droits de l'homme et le plus important allié des États-Unis au Moyen-Orient. Ce partenariat a été crucial pour la sécurité et l'existence d'Israël.

De la reconnaissance d'Israël par le président Truman en 1948** au transport aérien d'urgence d'équipements militaires par le président Nixon pendant les jours décisives de la guerre du Kippour en 1973, en passant par le soutien financier, militaire et politique que les États-Unis apportent actuellement à Israël, l'idée que les Américains - démocrates et républicains, jeunes et vieux - se tiendraient inébranlablement aux côtés d'Israël a été un principe cardinal premier de la politique américaine.

Israël, une brute de quartier

Mais cet engagement, comme tant d'autres, est déstabilisé par la vague de fond du progressisme qui secoue la politique américaine. Israël est de moins en moins considéré comme une terre vulnérable entourée d'un océan d'ennemis engagés dans sa destruction, et plus comme une brute de quartier qui, pendant plus de 50 ans, a refusé au peuple palestinien ce à quoi les Juifs aspiraient précisément depuis la destruction du Second Temple - leur propre patrie.

Le soutien à Israël s'amenuise au sein de la génération de ma fille. Dans un sondage Gallup de 2019, seuls 17 % des Américains âgés de 18 à 34 ans - contre 36 % des plus de 55 ans - ont exprimé une opinion "très favorable" d'Israël. Plus d'un tiers des Américains de moins de 35 ans ont dit qu'ils voyaient Israël de manière défavorable, négative. La situation est particulièrement prononcée chez les démocrates, surtout chez les jeunes. Seuls 13 % des démocrates ont aujourd'hui une opinion très favorable d'Israël, contre 43 % des républicains.

Les récits qui pourraient rationaliser la prise de la terre d'un autre par la force - que le territoire n'est pas vraiment "occupé", que les péchés d'Israël sont mesquins comparés à ceux de ses voisins, qu'il n'y a pas de partenaire palestinien pour la paix, etc. - sont des histoires et des allégations  israéliennes, pas américaines. Pour la génération sceptique de ma fille, l'annexion représente un autre exemple de pouvoir l'emportant sur la justice. Et je n'aurai pas de réponse.

L'annexion ne marquera pas le début de la chute et la disgrâce d'Israël dans l'Amérique progressiste - pour les jeunes Américains, ce sera la goutte d'eau qui fait déborder le vase. L'Amérique et Israël sont deux pays à la croisée des chemins - procédez à l'annexion, Monsieur le Premier ministre, et vous saurez clairement qui a perdu l'Amérique.

Allen S. Weiner est maître de conférences en droit et directeur du programme de droit international et comparé de la faculté de droit de Stanford.  Il est également directeur du Stanford Center on International Conflict and Negotiation.

Katie A. Weiner est une récente diplômée de l'université de Harvard, où elle était rédactrice en chef adjointe de la Harvard Political Review.

** La manne pétrolière saoudienne est sous protection américaine depuis le Pacte de Quincy (1945) conclu entre le roi Abdelaziz(1) et le Président Roosevelt. En contrepartie, les E.U assurent la sécurité de la dynastie. Roosevelt écrivait,  en avril 1945,  qu’il ne mènerait « aucune action ….qui pourrait se révéler hostile au peuple arabe» mais son successeur, Harry Truman approuva le partage de la Palestine….disant  que ses électeurs étaient juifs et non arabes.

Haaretz (anglais) 5 juillet 2020.
Traduction de Mohamed Larbi Bouguerra




 

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