News - 26.06.2020

Albert Memmi : Les contradictions de la condition coloniale

Par David Lloyd - C’est un lieu commun de la théorie littéraire que ni l’intention de l’auteur ni sa biographie n’ont d’autorité ultime dans l’interprétation de son œuvre. Même si toutes deux peuvent contribuer à sa formation et à sa structure, l’œuvre est détachée d’elles. Et la vie ou les opinions ultérieures de l’écrivain peuvent encore moins déterminer le destin de son œuvre ou en corriger la signification. Ce qui est vrai de l’œuvre littéraire l’est certainement encore plus de l’œuvre de sociologie critique : sa valeur se trouve dans sa pertinence analytique constante, dans sa capacité à expliquer des phénomènes sociaux ou culturels et à rendre compte de l’évolution de leurs tendances ou même à les prédire. Le développement ou les révisions ultérieures de l’auteur n’ont pas le pouvoir d’invalider les perspectives théoriques de l’œuvre, ni son pouvoir explicatif, à propos même de situations qui n’avaient jamais été envisagées au moment de l’écriture. C’est particulièrement vrai d’œuvres naissant de contradictions ressenties par leurs auteurs, des contradictions insolubles qui peuvent même devenir non seulement le moteur de la réflexion critique, mais son objet. Le jeu de l’aveuglement et de la perception hante la réflexion théorique alors même qu’il engendre ses conditions.

Il existe peu d’auteurs pour qui de telles réflexions seraient plus pertinentes que pour Albert Memmi (1920-2020), mort récemment, auteur d’une analyse essentielle de la psyché coloniale, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur (1957) et adepte dévoué de cette impossible conjonction, le « sionisme de gauche » [1]. Comment peut-on réconcilier l’engagement de Memmi pour la légitimation et la défense d’Israël avec le fait que le Portrait du colonisé, une œuvre basée avant tout sur l’expérience du colonialisme français en Afrique du Nord, continue d’avoir une exceptionnelle puissance d’explication pour comprendre la nature et l’évolution de l’état colonial sioniste ? Certains écrivains sionistes se sont appuyés sur l’autorité de Memmi, l’un des grands théoriciens de l’anticolonialisme, pour nier la formation coloniale de cet Etat et pour mouler son histoire de colonisation et d’annexion de la Palestine dans le « cadre du problème plus général des peuples opprimés ». Ils représentent alors le sionisme comme « ni plus ni moins que le mouvement de libération nationale du peuple juif » [2]. Peu importe qu’une telle affirmation aurait surpris les premiers sionistes, qui envisageaient ouvertement le sionisme comme un projet de colonisation à une époque où la colonisation était une activité honorable pour les puissances européennes dont ils cherchaient le soutien. Comme Edward Said l’a souligné il y a longtemps : « Il est important de se souvenir qu’en rejoignant l’enthousiasme occidental général pour l’acquisition territoriale outre-mer, le sionisme n’a jamais parlé explicitement de lui-même comme d’un mouvement juif de libération, mais plutôt comme un mouvement juif d’implantation coloniale en Orient » [3]. Les premiers sionistes, de fait, malgré leur affirmation d’avoir trouvé « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » étaient bien plus disposés à admettre la dimension coloniale du sionisme et, parallèlement, l’existence réelle du peuple palestinien que les défenseurs contemporains d’Israël. Et loin de réaliser la transformation du sionisme en un mouvement de libération, une lecture attentive du Portrait du colonisé, avec le sort de la Palestine et du peuple palestinien à l’esprit, montre à quel point l’œuvre de Memmi s’avère prémonitoire — même si c’est involontairement — quant à la conformité des pratiques d’Israël avec celles qui sont maintenant perçues largement comme des modèles coloniaux tout à fait typiques.

Herzl avait envisagé qu’un Etat juif, peuplé par des colons en majorité issus d’Europe, « formerait une portion d’un rempart de l’Europe contre l’Asie, un avant-poste de la civilisation opposée à la barbarie » [4]. Exactement comme Memmi l’a reconnu dans son portrait classique du colonisateur, le colonialisme cherche initialement à légitimer sa conquête par l’invocation d’idéaux civilisateurs et l’engagement à développer ou à améliorer les colonisés et leurs terres. Mais le destin de tels idéaux, qu’ils soient sincères ou opportunistes selon le cas, est finalement fixé — comme Memmi l’a montré — par le durcissement d’une mentalité d’assiégés qui caractérise de la même manière les sociétés coloniales dès le début et qui est déterminée par la présence persistante de la population autochtone. Aussi encerclé de colons qu’il puisse être, le peuple autochtone leur apparaît comme un entour menaçant qu’à leur grande frustration, ils ne peuvent éliminer. Le colon demeure perpétuellement sur ses gardes, prêt à une résistance réelle et imaginaire derrière un « mur de fer » dont l’institutionnalisation préserve la mentalité du colon combattant dans les structures mêmes de l’état.

Donc, plutôt que de gagner en confiance et donc en ouverture à un potentiel de changement et d’ajustement à mesure qu’elle gagne en pouvoir et en sécurité, la société des colons subit au cours du temps un durcissement graduel de ses structures défensives psychiques et institutionnelles. Plutôt que d’étendre les libertés démocratiques et l’intégration, plus l’état accapare au nom de la sécurité et du développement, plus profondément militarisé il devient et plus il forge de lois et de restrictions draconiennes sur les droits des colonisés. « Toute nation coloniale porte ainsi, en son sein, les germes de la tentation fasciste », a remarqué Memmi [p. 92]. Son exposition laconique, ironique et profondément objective des contradictions du colonialisme offre une description incisive et explicative du constant virage d’Israël vers la droite et de son abandon du vernis progressiste sous lequel Israël désavoua jadis son projet colonial, depuis le renouvellement de l’image des Palestiniens dans toute la Palestine historique comme une « bombe démographique à retardement » jusqu’à la récente loi de nationalité qui consolide son régime d’apartheid et l’annonce de son intention d’annexion de la Cisjordanie. La pertinence théorique de Memmi ne fait que grandir en justesse, mettant à nu avec une grande lucidité la contradiction constitutive de l’affirmation d’Israël à être un « état juif et démocratique », une affirmation dont le sionisme lui-même a fait un risible oxymoron.

De telles contradictions, continue Memmi, produisent chez le « colonisateur qui s’accepte » une réaction de « fureur, une haine, toujours prête à se déchaîner sur le colonisé, occasion innocente, mais fatale de son drame » [p. 96]. Confronté à la résistance —le soumoud— de la population autochtone qui refuse de disparaître, la rage du colon se manifeste dans ce qu’Ilan Pappé a nommé « la fureur vertueuse » qui est un « phénomène constant dans la dépossession israélienne, et avant cela sioniste, de la Palestine ». Nous n’avons été que trop souvent témoins de tels problèmes de fureur, l’un après l’autre, dans les incursions militaires, disproportionnées de manière barbare, qu’Israël dirige périodiquement contre les habitants assiégés et emprisonnés de Gaza. Pour le « colonisateur qui se refuse » de Memmi, la réponse psychique n’est pas moins épineuse, « il soupçonne, ne serait-il aucunement coupable comme individu, qu’il participe d’une responsabilité collective, en tant que membre d’un groupe national oppresseur » [p. 69]. Dans ce dilemme, il ou elle veut être sympathique, ou au moins « ouvert ou ouverte au dialogue » (l’interminable industrie de dialogue du prétendu processus de paix), mais demeure incapable de renoncer soit aux privilèges accordés par un statut colonial soit au projet global de l’état colonial dans les valeurs prétendument civilisées duquel il ou elle base les valeurs morales qui conduisent au rejet de ses « excès ». Finalement, comme Memmi l’observe ironiquement, aussi bienveillant ou compréhensif qu’il souhaite être, « [le colonisateur de gauche] fait partie du groupe oppresseur et sera condamné à partager son destin, comme il en a partagé la fortune » [p. 68].

En attendant, que ce soit dans la rage ou dans un pathos de culpabilité, dans l’invective ou dans l’atténuation, le colon est confronté à « une situation historique impossible », une situation dans laquelle « les relations coloniales […] comme toute institution, déterminent a priori sa place et celle du colonisé et, en définitive, leurs véritables rapports » [p. 68]. Bon gré, mal gré, les contradictions historiques de la société coloniale se poursuivent inexorablement dans la régression graduelle de cette société en un état de moins en moins flexible, tant pour le colonisateur que pour le colonisé sur lesquels ces contradictions opèrent. On ne peut imaginer une meilleure description de l’évolution de la société israélienne, jusqu’à la capture la plus récente de ses institutions politiques par les idéologues les plus à droite, que celle que l’analyse de Memmi nous offre d’une manière si visionnaire.

Memmi lui-même n’était pas plus immunisé qu’aucun d’entre nous à être habité par une contradiction. Un juif arabe qui nie la possibilité d’une telle identité, blâmant une hostilité musulmane pour un effacement qui a aussi été un élément crucial de la politique sioniste ; un théoricien anticolonial brillant qui a défendu jusqu’au bout la colonie israélienne ; « un sioniste de gauche » qui a reconnu que l’occupation d’Israël était politiquement et moralement mauvaise, alors même que ses propres écrits impliquent que sa logique était inévitable ; un sujet colonial français qui a déclaré que « sa vraie patrie n’était pas le pays lui-même, mais la langue française », décrivant son œuvre « comme une tentative de … réconciliation entre les différentes parties de moi-même ». A la fin, il a habité ce qu’il identifiait si bien comme une « situation historique impossible » et si cela a culminé dans son propre virage vers la droite, comme un colonisateur qui s’est accepté, nous pouvons trouver la logique de cette trajectoire dans sa propre analyse inégalée des relations coloniales. Qu’il doive lui-même tomber victime des contradictions de la condition coloniale qu’il saisissait si clairement n’enlève rien de la pertinence constante de son œuvre pour l’actualité de l’état auquel il a fini par prêter allégeance.

David Lloyd
Professeur d’anglais à l’Université de Californie à Riverside, qui travaille principalement sur la culture irlandaise et sur la théorie postcoloniale et culturelle. Il est membre fondateur de la Campagne américaine pour le boycott académique et culturel d’Israël (USACBI). 

 

[1] Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, préface de Jean-Paul Sartre, (Corrêa, 1957 ; les numéros de pages donnés ici sont celles de l’édition Payot, 1973) ; une traduction anglaise de Howard Greenfeld, The Colonizer and the Colonized, a été publiée à Boston par Beacon Books en 1967.

[2] Susie Linfield, The Lion’s Den : Zionism and the Left from Hannah Arendt to Noam Chomsky (New Haven : Yale University Press, 2019), p. 176 et p. 179.

[3] Edward W. Said, ‘Zionism from the Standpoint of its Victims’, Social Text, 1 (1979), p. 23.

[4] Sur les attitudes vis-à-vis des Palestiniens et du projet colonial, de Chaim Weizman et Ze’ev Jabotinsky à David Ben Gourion, voir Avi Shlaim, The Iron Wall : Israel and the Arab World (New York : Norton, 2000), p. 7-19.

[La version originale de cet article paraîtra en anglais dans Mondoweiss. Traduction de CG pour l'AURDIP et TACBI.]
 

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