News - 18.06.2020

Revenir au fonctionnement d’avant est le meilleur moyen de faire face dans l’avenir à des crises encore plus graves

Par Samir Allal. Université de Versailles/ Paris-Saclay - La crise sanitaire et la crise économique qui la suit révèlent la nécessité d'une sortie du capitalisme, si on ne souhaite pas revivre des crises encore plus graves. Au milieu du chaos, de la crise mondiale, des deuils et des souffrances, il y a au moins une chose que tout le monde a pu saisir avec ce virus: quelque chose qui cloche dans la définition même du monde par l’économie.

1- La vertu des grandes crises est de bousculer les certitudes et de provoquer une effervescence dans la vie des idées

La pandémie a généré une crise économique mondiale de grande ampleur, un choc social brutal, notamment pour les plus précaires, et une mise entre parenthèses « du fonctionnement démocratique » de nos sociétés. Emportés par le développement, éblouis par les promesses de l’abondance, on s’était probablement résignés à ne plus voir les choses autrement que par le prisme de l’économie.

L’Homo oeconomicus existe mais il n’a rien de naturel, de natif ou de spontané. Relâchez la pression, et voilà qu’il s’émancipe, comme les virus. Une multitude d’initiatives économiques pour penser le « monde d’après » sont discutées en ce moment. Loin d’être neutre et d’œuvrer au bien commun, les « experts » économiques sont souvent des idéologues qui défendent des intérêts bien particuliers, ceux du capitalisme, tel qu’il continue à sévir dans le monde.

Leur engagement, jamais totalement assumé, (et les réponses souvent approximatives sur la sortie de la crise), se justifie, d’un côté par leur référence constante à une science, certes imparfaite mais néanmoins suffisamment mûre pour pouvoir aider à cette construction du bien commun, et d’un autre côté, par l’affirmation de leur refus d’un libéralisme qui prônerait le laissez-faire.

La croyance dans le marché parfait reste leur boussole. Ils défendent l’intervention massive de l’État, au nom précisément de cette science économique neutre. Mais cette posture qui est censée prouver leur neutralité, se révèle en réalité la preuve même de leur parti pris, tout en étant aussi celle de leur sincérité.

Ainsi, l’intervention de l’État pour sortir de la crise qu’ils affirment justement défendre, n’a pour seul objectif que de laisser faire des marchés qui, grâce à ces interventions, pourraient enfin montrer toute leur efficacité. Ces « experts » sont pour l’intervention de l’État, mais au nom d’une croyance aux vertus du marché sur la foi d’une construction théorique qui n’a jamais eu la moindre réalisation dans le monde réel. Et c’est cette fiction idéologique qui devrait nous inciter à suivre leur avis !

Le coronavirus est en  train de dé-confiner le débat public sur le(s) trajectoire(s) de croissance économique et de révéler l’improvisation des pouvoirs publics face à cette crise majeure. La pandémie nous oblige à réinventer notre modèle de développement économique et démocratique et porte à maturité dans les consciences la nécessité d’un tournant pour une croissance bas carbone et une transition climatique radicale.

Le nouveau régime climatique, surajouté à la crise sanitaire, fait peser sur toute question de production un doute si fondamental qu’il ne fallait que deux mois de confinement pour en renouveler l’enjeu. C’est très bien de produire, mais encore faut-il subsister !

Quelle étonnante leçon que celle de la pandémie : on croit qu’il est possible d’entrer en guerre avec les virus, alors qu’il va falloir apprendre à vivre avec eux sans trop de dégât pour nous ; on croit qu’il est souhaitable d’effectuer une reprise Économique, alors qu’il va probablement falloir apprendre à sortir de l’Économie, ce résumé simplifié des formes de vie. (Bruno Latour, mai 2020).

La singularité́ de la situation actuelle, c’est que nul ne peut prédire ce qui va sortir de cette étrange période d’angoisse collective. Rien n’est exclu. Ni un pouvoir autoritaire et xénophobe dont rêve les extrémistes de tout bord. Ni une alternative démocratique, sociale et écologiste capable de contenir cette crise sanitaire, économique, climatique et de lutter contre les inégalités.

2- Tout va redevenir comme avant ? C’est probable, mais ce n’est pas inévitable

En ce temps d’urgence sanitaire, et de « régime de semi-liberté plus ou moins consenti », les décideurs tâtonnent face à une situation infiniment complexe. C’est que chaque décision porte en elle-même deux vérités contradictoires, sanitaire et économique, qui doivent être prises en considération l’une et l’autre. Il est donc tout à fait normal de se poser la question d’une relance de la machine économique, mais il serait aussi normal de se poser la question de ce qu’il convient de relancer. Et la réponse dépend crucialement de l’analyse que l’on fait des causes de la crise actuelle.

Pour schématiser, si on ne voit dans l’apparition du virus qu’un événement fortuit, certes déstabilisant, mais sans grand rapport avec le système économique tel qu’il fonctionnait pour le mieux avant son apparition, il convient d’y revenir le plus vite possible. Si, au contraire, on fait un lien étroit entre ce fonctionnement économique, reposant sur l’épuisement de la nature et des êtres humains, et l’apparition d’un virus, conséquence de cet épuisement, c’est évidemment ce mode de fonctionnement qu’il faut remettre en cause. Sinon, nous connaîtrons à plus ou moins brève échéance des crises de même nature, voire encore plus graves.

Chercher à « relancer » l’économie pour retrouver le monde d’avant, c’est le meilleur moyen, de s’exposer à de nouvelles crises sanitaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets. On sait, par exemple, que le virus de la grippe espagnole qui décima des millions de personnes au début du vingtième siècle, est présent dans le permafrost sibérien et risque fortement d’être libéré si le réchauffement climatique se poursuit.
La réalité du réchauffement climatique, dont nous n’avons pour l’instant subi que des effets marginaux, justifiant finalement notre incapacité collective à y répondre en faisant baisser les émissions de gaz à effet de serre, est un des signaux qui devraient nous alerter sur le risque que nous prenons en continuant à produire et à consommer sans limites.

Revenir au fonctionnement d’avant la crise, en privilégiant le court terme et la rentabilité financière, c’est le meilleur moyen de faire face dans l’avenir à des crises encore plus graves. Qu’elles soient dues à l’apparition d’un nouveau virus si la destruction de la biodiversité continue, ou à la dégradation de notre propre biotope avec le réchauffement climatique.

3- Changer les rapports sociaux, pour sortir de la crise, et limiter le réchauffement climatique

De nombreuses voix s’élèvent, après cette pandémie pour mettre en cause notre mode de production et de consommation, qui a ces caractéristiques de court-termisme et de recherche de rentabilité. Mais cette mise en cause reste peu opérationnelle.

Parler de « mode de production et de consommation » ou de productivisme est trop vague pour en déduire une orientation à suivre. On oscille vite entre des admonestations moralisantes, rendant responsable tout un chacun, sans distinction de statut, de changer de mode de vie, sans se préoccuper des conditions à réunir pour que ce soit possible, et des préconisations sectorielles sur les modes de transports, les habitats, les services publics ou l’agriculture, sans toujours en mesurer les impacts globaux et les conditions politiques de réalisation.

Ce qui caractérise ce « mode de production et de consommation », c’est sa nature capitaliste. Le capitalisme révolutionne sans cesse les moyens de production, innove, augmente la productivité et permet la croissance. Mais en même temps, il le fait au profit d’une minorité de possédants. En 1844 dans Manuscrits, Marx écrivait déjà que « la dépréciation du monde des hommes augmente en raison directe de la mise en valeur du monde des choses » et nous le vivons tous les jours, aujourd’hui où cette « mise en valeur » s’étend au fil de la mondialisation et de la création de nouveaux marchés. 
Autrement dit, si nous voulons sortir de la crise, changer de trajectoire, limiter le réchauffement climatique, (ce que nous sommes pour l’instant incapables de faire), lutter contre les inégalités et restaurer la biodiversité, on doit, changer les rapports sociaux et le terme des échanges internationaux. Évidemment plus facile à dire qu’à réaliser.

Face au déréglementent climatique et le niveau des inégalités très élevées, il ne peut être question de construire une majorité qui lutterait pour « la transition écologique et la sortie du capitalisme » que si les acquis de la croissance sont étendus à tous ceux qui n’en profitent pas encore, comme les 730 millions individus qui survivent avec moins de trois dollars par jour ou les 800 millions de personnes sous-alimentées dans le monde.

4- Le ruissellement n’existe pas et les premiers de cordée sont entrain de couper la corde

Contrairement au discours dominant, le ruissellement n’existe pas et les premiers de cordée ont coupé la corde. La réponse néolibérale expliquant qu’il faut d’abord produire pour redistribuer et que la réduction des inégalités prend certes du temps mais qu’elle est en route quand on compte en siècles, devient peu probante puisque la part des plus riches dans la répartition des richesses ne cesse d’augmenter depuis trente ans quand celle des plus pauvres stagne voire diminue.

Cette crise est un nouveau rappel à l’ordre, mais si nous continuons à porter au pouvoir des dirigeants (Donald Trump, Jair Bolsonaro, …) qui ont non seulement prouvé leur incapacité à gérer la crise actuelle par manque d’anticipation, mais ont en plus contribué à affaiblir les services publics qui permettaient de le faire, il ne faudra pas s’étonner de voir apparaître des crises futures encore plus dramatiques.

L’alternative à ce choix, un monde plus solidaire, plus sobre, où l'orthodoxie budgétaire n'est plus la valeur cardinale, où les petites mains qui font tourner l’économie sont valorisées, où la transition écologique et climatique s'impose à toutes et à tous comme un impératif de sécurité et de paix.

L’impasse où nous ont conduits les politiques dominantes depuis quarante ans et le capitalisme financier exige une offensive résolue. L’état d’urgence climatique et sociale doit se déployer dès maintenant partout où la crise remet à vif la grande pauvreté et les inégalités. La solidarité nationale et internationale doit intervenir pour les aider.

« Sortir » des dizaines de milliers de personnes de la pauvreté, c’est affaire de dignité d’abord, mais aussi d’ordre public sanitaire social et de sécurité. Pour pouvoir mobiliser les énergies de toutes et tous, il faudra inventer et consolider des protections collectives plus adaptées à notre temps, combler les failles majeures que la crise a soulignées.

Si la « sortie du capitalisme » est certaine, la nouvelle organisation reste largement indéterminée et rien ne dit qu’elle se constituera dans la joie et la bonne humeur. Il existe malheureusement beaucoup de raisons pour penser le contraire. La sortie du capitalisme n’est que le résultat d’un long processus historique.

5- L’avenir économique et sa reconversion écologique se jouent en ce moment 

L’avenir de l’économie et sa conversion écologique se jouent en ce moment. Le soutien public à la survie du système productif est vital. Il doit être associé à une conditionnalité environnementale et sociale exigeante. Les choix publics doivent intégrer pleinement les enjeux d’indépendance et de relocalisation, de recherche et d’innovation, mis en lumière de façon éclatante dans la crise actuelle.

Il appartient à la puissance publique d’identifier avec tous les acteurs les secteurs stratégiques à relocaliser, les chaînes de valeurs à contrôler et les productions à assurer au plus proche des lieux de consommation. Les événements récents confirment une fois de plus les fragilités des économies quand elle se limite à n’être qu’un marché livré aux excès du libre-échange.

La mise en œuvre des services publics de santé, d’énergie, de propreté, d’eau, …  là où il le faut doit permettre non de mutualiser les pertes, mais d’atteindre des objectifs d’intérêt général. Dans ce but, il faudra aussi miser davantage sur l’économie sociale et solidaire pour mieux ancrer l’économie dans les territoires et impulser le nouveau modèle de développement.

La réparation des dégâts annoncés, la défense des libertés, l’obligation de préparer une société résiliente nécessitent de fortes dynamiques collectives.

Au cœur de cette crise, il nous faut tourner la page du productivisme et du néo-libéralisme. Il faut affronter les périls immédiats, s’accorder pour engager la transition écologique et dans un même mouvement les transformations sociales et économiques trop longtemps différées.

Pr Samir Allal
Université de Versailles/ Paris-Saclay
Ambassadeur de l’université auprès des pays Francophone et Méditerranéens

 

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