News - 06.06.2020

Ouajdi Souilem - L’incursion des sangliers dans les zones urbaines : entre l’imaginaire et le réel

Ouajdi Souilem. Professeur de Physiologie et de Bien-être animal à l’Ecole Nationale de Médecine Vétérinaire de Sidi Thabet - Le sanglier, animal connu pour son attachement aux habitats de -basse- montagne, présente des capacités adaptatives remarquables aux différents milieux de vie et ne quitte son espace vital qu’en présence d’une menace réelle (prédateur, incendie, manque de ressources alimentaires). Il est largement répandu à la surface du globe et de ce fait, il n’est pas considéré comme une espèce menacée de disparition. Toutefois il a souffert d’extinction locale dans plusieurs pays, du fait de la chasse et la persécution : les initiatives de réintroduction se soldent généralement par des expansions rapides et des conflits avec les agriculteurs. Largement répartie sur le territoire tunisien, sa répartition s’étend aujourd’hui jusqu’aux régions proches du désert. Par son comportement alimentaire omnivore et fouisseur, il joue un rôle indéniable, bien que controversé, dans le peuplement des forêts et le maintien des écosystèmes forestiers.

Avec le confinement général imposé par la crise sanitaire de la Covid-19 et la diminution de l’activité humaine (circulation de voitures, stress sonore, arrêt de la chasse), on a vu s’accroître le nombre et les fréquences d’incursion des sangliers dans les villes confinées et les rues désertes. Ce phénomène a été rapporté par la presse tunisienne et par les réseaux sociaux dans plusieurs régions de la Tunisie et particulièrement dans les zones à proximité des forêts et des réserves naturelles.

Des appels ont été lancés de part et d’autre pour lutter contre ce phénomène en demandant à organiser des battues administratives, voire des campagnes d’éradication massive.

Cette réflexion passe en revue le comportement naturel du sanglier, les risques encourus par sa cohabitation avec l’homme, et les moyens qui peuvent être adoptés pour s’opposer à la divagation nocturne dans les zones urbaines et périurbaines.

Mais voyons dans un premier temps les représentations du sanglier dans les civilisations et les sociétés humaines.

Le sanglier dans l’imaginaire populaire

Le sanglier (Sus scrofa) se distingue de son descendant le porc ou cochon (Sus domesticus), ce dernier étant issu d’un long processus de domestication et de sélection à partir du sanglier sauvage ; il constitue par conséquent une espèce domestique à part entière.

Sur le plan étymologique, le mot sanglier a la même origine que « singulier » puisqu’il tire son nom du latin «Porcus singularis»  qui désigne «porc solitaire».

La symbolique de cet animal sauvage est chargée dans de nombreuses civilisations (Michel Pastourou, 2012).

La place du sanglier diffère en fonction des cultures, des religions et des mythologies. Dans l’Egypte antique, on lui attribue une image double associée à la fécondité, mais aussi à la malfaisance. Dans la mythologie grecque, le porc est associé à Déméter, déesse de la fécondité et de l’agriculture. On rapportait que Zeus aurait été nourri par une truie allaitante.

Chez les Romains, il occupait une place importante et la chasse du sanglier constituait un rituel initiatique du guerrier en signe de maturité et de liberté.
Pour les Carthaginois, le sanglier faisait partie des espèces les plus dangereuses et les plus nuisibles à côté du lion et des serpents. Les Puniques engageaient une lutte constante afin de les écarter des zones civilisées et ceci en raison des dégâts occasionnés dans la périphérie des villes. Par exemple, une mosaïque du IIIème siècle, originaire de Cincari (henchirToungar), dans la basse vallée de la Medjerda rapporte une scène de chasse représentant deux chiens, portant collier au cou, s’attaquant à un sanglier (Samia Zghal Yazidi, 2009).

Dans le monde indo-européen, le sanglier a souvent été le symbole d'autorité spirituelle en raison de sa vie solitaire.

Dans la religion bouddhiste, le sanglier dispose d’un statut équivalant à celui de l’homme, bien qu’il symbolise la débauche effrénée et la brutalité. Au Japon,  il symbolise plutôt le courage et la témérité.

Chez les Celtes, le sanglier est un totem de référence ; il symbolise l’autorité et représente le courage et la puissance. Animal sacré du Panthéon, il est la représentation du dieu Lug, principale divinité des Gaulois et il symbolise l’invincibilité.

En arabe dialectal le terme de «hallouf» peut être utilisé pour insulter une personne non recommandable mais renvoie aussi à des qualités comme l’intelligence «mzaouar, qui signifie malin».

Mais le sanglier représente également une ressource consommable souvent mentionnée. Il est un atout ornemental dans le récit de la Guerre de Troie :

Homère décrit le casque de combat d’Ulysse avec des défenses de Sanglier (canines inférieures du mâle) à base d’ivoire.

Avicenne (Ibn Sina) bravant les interdictions de l’époque, a effectué des autopsies sur animaux dont le porc et le singe afin de dévoiler le mystère du corps humain : plusieurs traités médicaux arabes rapportaient l’usage de la graisse de porc et de ses organes.
Ibn Backhtyaschioü, médecin syriaque à la  cour de Baghdad au Xème siècle, rapporte dans Kitabmanafaa el hayaouan les bienfaits du sanglier (el khinzir) et de ses organes.

Ces faits se retrouvent aujourd’hui confortés par la Médecine Moderne. Le cochon présente en effet plusieurs similitudes avec l’homme sur le plan anatomique et physiologique et partage avec lui plusieurs maladies. Il constitue donc un excellent modèle de recherche biomédicale et son utilisation était à l’origine de plusieurs avancées de la médecine : essais thérapeutiques, production de bioproduits comme l’insuline et l’héparine, xénotransplantations, valves aortiques pour la chirurgie cardiaque…

Cette proximité biologique avec l’homme le fait considérer comme le cousin mal aimé de l’homme et consommer sa viande revient à reproduire une forme de cannibalisme ! (Michel Pastourou, 2009).

Le sanglier est malgré tout consommé dans de nombreuses civilisations, notamment emblématique des banquets gaulois, mais le coran en interdit explicitement la consommation (sourate El-M’aida, sourate El baqara).

«Certes, il vous est interdit la chair d’une bête morte, le sang, la viande de porc et ce sur quoi on a invoqué un autre qu’Allah» (verset 173 de la sourate 2).
L’interdiction alimentaire ne doit en aucun cas justifier le mépris ou la maltraitance de cet animal, d’autant plus que l’Islam lui confère le statut de créature, tout comme les êtres humains.

« Nulle bête marchant sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne soit comme vous en communautés... » (verset 38, sourate Al An-aam 6).
A travers les civilisations et jusqu’à nos jours, le sanglier continue d’incarner le mythe du sauvage dans l’imaginaire populaire et son image oscille entre le courage et la brutalité.

Quelques particularités biologiques du sanglier

Nous faisons le point sur les principales particularités du sanglier afin de mieux cerner son comportement naturel.
C’est un ongulé artiodactyle (c’est-à-dire doté de sabots) doué d’une forte capacité neurocognitive malgré une vue limitée. Sa longévité est d’une moyenne de 10 ans.

Animal monogastrique, le sanglier possède un régime omnivore à dominance  herbivore. Sa ration est composée de 10 % de protéines animales récupérées directement du sol (insectes, vers de terre, mollusques, amphibiens, rongeurs). A défaut de bien voir, son flair remarquable l’aide dans la recherche de la nourriture enterrée (racine, tubercules, champignons…) à laquelle il accède en fouillant l’humus et en remuant le sol. Ce comportement permet par la même occasion l’aération et la régénération du sol mais peut causer des dégâts pour les cultures et les prairies, voire les constructions (canalisations, barrières…).
La qualité de son odorat a été démontrée par la comparaison des génomes porcins, humains et d’autres mammifères : il est en effet apparu que les porcs possèdent le plus large répertoire de gènes codants pour les récepteurs olfactifs. Par contre, il exprime moins de gènes codants pour les récepteurs du goût amer que les humains (Martiens et al. 2012). Ceci lui confère la capacité d’ingérer toutes sortes de déchets alimentaires considérés comme répugnants pour l’homme.

Le comportement social du sanglier est dominé par une organisation matriarcale avec un comportement grégaire et c’est la femelle qui dirige le groupe constitué en moyenne de 3 à 7 marcassins (parfois issus de deux portées successives). Le mâle géniteur se positionne généralement à la fin du groupe. Les vieux mâles vivent de façon solitaire et cèdent la place aux jeunes mâles plus combatifs et qui présentent un fort potentiel reproducteur.

La femelle très prolifique peut avoir deux portées par an quand les conditions sont propices. La gestation dure trois mois, trois semaines et trois jours et les naissances ont lieu préférentiellement au printemps.

Le sanglier possède une silhouette massive avec des pattes courtes et robustes. Il se déambule calmement et adopte un comportement de fuite à grande vitesse dès qu’il s’aperçoit d’un danger. Il est capable de détecter les prédateurs à plus de 100 m de distance grâce à un odorat très performant et une ouïe très développée. A moins que ses petits ne soient menacés, il optera pour la fuite, souvent avant même qu’il n’ait été repéré par l’intrus.

Il aime se vautrer dans les marres et la boue, ce qui lui vaut d’être qualifié à tort d’animal sale et souillé. En fait, plusieurs études se sont intéressées à ce phénomène fréquemment observé chez les mammifères des pays chauds, et il est apparu qu’il s’agit d’un comportement physique de thermorégulation qui permet de lutter contre la chaleur chez les animaux qui ne transpirent pas ; un rôle de lutte contre les parasites tels que les tiques semble également probable. Enfin, la recherche de racines ou les comportements de marquage par frottements de leurs glandes pourraient contribuer au fait qu’ils se salissent fréquemment.

Par conséquent, le sanglier se frotte également contre les arbres pour se débarrasser des débris de boue séchée et des parasites et marquer son territoire en dégageant des phéromones. Un proverbe créole illustre bien ce fait « le  sanglier sait contre quel  arbre se gratter».

D’un point de vue écologique, il est à noter que ce comportement favorise par la même occasion la pollinisation et l’ensemencement, en faisant tomber les graines ou permettant le transport vers d’autres sites.

Indépendamment de toute interprétation religieuse, la quasi-absence d’élevages de porc dans les pays musulmans, peut constituer un avantage tant pour l’animal que pour l’environnement ! L’élevage de porc est très polluant pour la nappe phréatique et contamine l’eau en raison de la richesse de son lisier en phosphore et en nitrates.

Risques encourus et moyens  de protection

Avec le confinement général et strict imposé par la crise sanitaire Covid-19 depuis le mois mars 2020 et la restriction voire l’arrêt de la chasse, on a vu s’accroître le nombre et les fréquences d’incursion des sangliers dans les zones périurbaines voire même dans les cités à la recherche d’une nourriture accessible et abondante dans les décharges et les poubelles. Tout ceci se passe souvent sous le regard des chiens errants avec lesquels ils cohabitent et partagent les ressources des poubelles.

Les risques sont d’ordre sanitaire et physique.

Les sangliers peuvent héberger de nombreux agents pathogènes plus ou moins dangereux qui sont transmissibles aux porcs domestiques et à l’homme. La déforestation, le morcellement des terres agricoles et l’urbanisation anarchique amplifient les probabilités de contact des sangliers avec l’homme et les animaux domestiques. Les principales maladies qui peuvent être transmises par le sanglier sont :

La trichinose et la cysticercose qui sont des maladies parasitaires causées par des vers suite à l’ingestion de viande de sanglier non soumis à un contrôle vétérinaire. Elles ne sont pas spécifiques aux suidés mais se retrouvent chez d’autres espèces herbivores comme le cheval et la gazelle.

Les maladies virales zoonotiques d’origine porcine sévissent surtout en Asie du Sud-Est. C’est le cas de la peste porcine classique, la peste porcine africaine, la grippe porcine et de la maladie due au virus Nipah. Des foyers de peste porcine endémique ont été signalés chez nos voisins en Sardaigne. La transmission serait favorisée par les mauvaises conditions d’hygiène dans les élevages et du non-respect des normes sanitaires de transport et d’abattage des porcs (Organisation Mondiale de la Santé Animale, OIE).

Contrairement à ce qu’on pense, le sanglier est un animal craintif et n’est pas particulièrement agressif : il ne réagit par l’attaque que quand il se trouve directement menacé et qu’il n’a pas de voie d’échappatoire. Il faut donc éviter de se rapprocher trop de lui et veiller à lui laisser l’éventualité d’exprimer son comportement de fuite pour retourner dans son milieu naturel. Avec ses 100 kg et ses crocs puissants, le sanglier s’avèrera très dangereux et imprévisible en face d’une personne qui cherche à lui bloquer la route ou d’attraper sa progéniture : il est par conséquent important de bien sensibiliser les jeunes et les enfants des zones limitrophes qui souvent n’hésitent pas à courir derrière un groupe sans prendre conscience du risque encouru.

Par ailleurs, les accidents de la route et de collision de voitures ne sont pas rares dans les zones occupées par les sangliers : ils peuvent soit endommager les véhicules et en blesser les occupants lorsqu’ils sont percutés, mais également être impliqués dans des sorties de route lorsque le conducteur est surpris et n’arrive pas à les éviter.

Le ravage des cultures est observé dans le milieu rural et constitue un drame pour les agriculteurs, surtout parce qu’ils ne se contentent pas de brouter mais parce qu’ils déracinent et tuent de nombreuses plantes. Ils peuvent également déterrer et casser des canalisations ou des barrières, générant des réactions d’aversion violente à leur encontre de la part des personnes touchées.   

Les sangliers étant des animaux dotés d’une bonne capacité neurocognitive, ils sont capables d’apprentissage et d’enseignement à leurs pairs. Cette faculté rend possible l’élaboration de plusieurs mesures de protection qui peuvent être adoptées à court, moyen et à long terme. Elles visent grâce à une approche équilibrée à maintenir les sangliers dans leur milieu naturel et d’éviter leur présence dans les zones périurbaines et agricoles.   
Parmi les mesures de lutte, nous citons:

La gestion et le ramassage systématique des ordures dans les villes qui représentent une source de nourriture alternative au milieu forestier. Bien qu’il soit plutôt nocturne, le sanglier sauvage apprend à cohabiter avec l’homme y compris pendant la journée et dans le contexte de dépotoirs permanents, les sorties diurnes se multiplient.

L’édification de murs en béton sur certaines portions des parcs et des réserves naturelles permettant de les dissuader d’accéder aux zones habitées et les orientant vers des espaces naturels. L’utilisation de clôtures électrifiées peut être une alternative pour un particulier souhaitant protéger son jardin ou son champ.

Le renforcement de la garde professionnelle des forêts et des parcs naturels pour veiller sur la mobilité des sangliers.

La mise en place d’une chasse programmée et écologique, ciblée dans les zones de conflit sans s’introduire dans les habitats naturels préservés tels que les aires protégées. En effet, une destruction massive de sangliers pourrait avoir un effet de rebond avec un repeuplement rapide dans la mesure où la population restante tire un meilleur profit de la nourriture et des conditions propices du milieu (Zhang,  2000).

Des méthodes répulsives à base d’odeur (camphre, ….), d’ultrasons, d’épouvantails ou de chiens peuvent être appliquées. Certains pays, à l’instar du Japon, ont adopté une solution en lien avec la technologie par la conception de robot-loup. Le robot simulant un loup (taille, fourrure, yeux) est placé dans les zones critiques pour repousser les sangliers grâce à des cris préenregistrés et une alerte qui se déclenche lorsqu’un l’animal approche. Ces méthodes coûteuses sont à évaluer sur le long terme car les sangliers sont capables d’apprendre et détourner ces pièges (Rapport ENTE, France, 2018).

Bien que cette espèce soit largement répandue, ses populations évoluent en parallèle avec les populations humaines et de fait, des études scientifiques doivent être engagées pour suivre la dynamique des populations de sangliers en réponse à l’anthropisation et pour évaluer son impact sur la biodiversité en Tunisie. Pour cela, une gestion adaptative, concertée et partagée entre les différents acteurs (forestiers, associations environnementales, vétérinaires, agriculteurs, chasseurs…) est nécessaire pour garantir l’efficacité d’un programme de régulation des populations de sangliers.

In fine, l’enjeu de la démarche de gestion des populations de sangliers est de préserver la biodiversité et les écosystèmes forestiers tout en limitant au maximum les risques encourus pour l’homme et les dommages à l’économie agricole. Il est toutefois important de souligner que dans la société moderne, consciente de la place de l’homme sur la planète, le respect et le bien-être de la vie sauvage doit aujourd’hui plus que jamais peser dans la balance bénéfice-risque. Les conséquences de l’impact des interventions irrespectueuses de l’homme sur la nature ont été démontrées de façon exemplaire par la pandémie mondiale de 2020 et doivent rappeler que l’homme et l’environnement sont intrinsèquement liés, et bien au-delà du seul domaine de préservation d’un patrimoine.

Ouajdi Souilem
Professeur de Physiologie et de Bien-être animal à l’Ecole Nationale de Médecine Vétérinaire de Sidi Thabet


 

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