News - 20.05.2020

Samir Allal: Apprendre de la crise sanitaire planétaire pour anticiper les prochaines

Pr Samir Allal. Université de Versailles / Paris - Saclay

«Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve» Hölderlin

I- La crise sanitaire planétaire est une crise complexe

La crise du coronavirus trouve ses racines dans des perturbations des écosystèmes. Elle a révélé les fragilités de notre monde, soumis à des risques globaux et bouscule le fonctionnement démocratique de nos sociétés. Cette « mégacrise » ou « polycrise », révèle les dangers d’un monde politiquement fragmenté où dominerait l’impuissance à agir de concert et nous oblige à repenser notre relation à la mondialisation et aux communs.

Cette crise planétaire bouleverse le fonctionnement de nos sociétés. Elle met à nu les affres de la mondialisation, les limites du modèle néolibéral et notre incapacité collective à anticiper. Quelques semaines ont suffi pour que le Covid-19 provoque l'effondrement de l’économie mondiale, même si son impact économique diffère d’un pays à l’autre.

La pandémie nous donne l’opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle. Elle est sociale et structurelle et en train d’infliger à notre monde des dégâts incommensurables. Mais, c’est aussi une occasion unique qui peut nous pousser à nous recentrer sur l’indispensable : le respect du vivant, la solidarité et la justice sociale.

L’enchaînement des conséquences économiques et sociales de cette crise planétaire et la détresse sanitaire et humaine qui en découleront restent encore à découvrir. Nous sommes sur un point de fragilité et de vulnérabilité qui nécessite de bousculer nos certitudes. Tout est lié : crise sanitaire, crise économique, crise sociale et crise écologique. Nous ne savons pas quand l’épidémie régressera et si le virus demeurera endémique. Les suites politiques, économiques, nationales et planétaires des restrictions apportées par les confinements sont encore incertaines.

Le pire n’est pas sûr mais l’improbable peut advenir. La pandémie du Covid-19 creuse en particulier, les inégalités face à la santé et exacerbe les multiples vulnérabilités de ceux qui sont en situation de précarité. Elle met en relief nos failles, nos excès, nos vulnérabilités. Cette profonde crise systémique peut très bien, par la combinaison d’autres crises, provoquer le chaos.

Aujourd’hui, la priorité est de soutenir des systèmes de santé sous tension et des millions de personnes durement touchées par les conséquences économiques de cette crise. Les besoins de protection et de résilience passent par davantage de coopération. L’interdépendance est inévitable. Les solutions du repli sur soi sont portées par des intérêts à court terme, égoïstes et mal compris.

II- Un coup de semonce qui peut être une chance si nous savons réagir

La crise sanitaire planétaire a mis en évidence les fragilités économiques, sociales, et politiques, d’un monde basé sur une production à flux tendus et sur une mobilité excessive. La globalisation marchande fragilisent les États et les sociétés. Le gigantisme du productivisme et du consumérisme saccage la planète, favorise les pandémies, épuise ou pollue les ressources, creuse les inégalités et modifie le climat.

Elle secoue tous les dogmes gouvernant l’économie et révèle les carences d’une politique néo-libérale ayant favorisé le capital au détriment du travail, et sacrifié prévention et précaution pour accroître la rentabilité et la compétitivité. Un simple effort de relance ne serait pas approprié à la nature et à l’ampleur des problèmes que nous traversons actuellement.

On ne réglera pas le problème sanitaire sans en traiter la cause, c’est-à-dire les perturbations que notre monde globalisé exerce sur les environnements naturels et la diversité biologique. Certains de ces dégâts sont irréversibles et iront croissant avec l’augmentation de la température moyenne. Les ravages infligés à la nature nous reviennent comme un boomerang.

Le coût de l’arrêt de l’économie par le Covid-19 est déjà très élevé, 12% du PIB en Europe, (60 milliards d’euros par mois de confinement pour la France). Mais le coût du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité sera le coût d’une pandémie mondiale renouvelée chaque année.

Les Nations unies estiment que la perte de productivité liée au changement climatique devrait coûter au niveau mondial 2 000 milliards de dollars (1 834 milliards d’euros) par an d’ici à 2030. Les récentes catastrophes liées au changement climatique ont déjà coûté plus de 2 000 milliards de dollars. Une chose est certaine : comprendre ces fragilités est essentiel pour faire de l’après-crise un vrai moment de bascule vers un monde plus durable, juste et résilient.

III- Les fonds utilisés pour sortir de la crise ne doivent pas entraver la transition climatique

L'ampleur des questions posées et des transformations à accomplir au sein d'un monde marqué par, la complexité et l'incertitude, demande une pensée globale, qui esquisse avec cohérence l’exploration pragmatique des chemins d’une transition écologique et sociale pour sortir de cette crise. Il faut éviter que les fonds utilisés pour sortir de la crise économique engendrée par la crise sanitaire entravent la transition écologique et l’amélioration des conditions sociales.

L’enjeu sera moins de parer aux effets rebonds du déconfinement que de garantir, en sortie de crise, une véritable prise en compte du défi social et climatique dans la relance économique. La qualité du service public, l’anticipation des risques sur le long terme, et l’exigence de solidarité ne sont plus négociables à l’issue de cette crise majeure.

Le capitalisme « financier » est viral dans tous ses états. Il a plongé le monde dans une crise sans précédent par son étendue, sa globalité et sa multi-dimensionnalité : sanitaire, économique, sociale et écologique, chacune de ces dimensions renforçant les autres. Nous sommes davantage dans la période du capitalocène que dans celle de l’anthropocène qui dédouane la logique du système et qui place abusivement tous les humains à égalité de responsabilité dans la propagation des pandémies et la dégradation climatique.

Cette pandémie est terrible, mais d’autres, demain, pourraient être bien plus létales. C’est un coup de semonce qui peut être une chance si nous savons réagir. En revanche, si nous ne changeons pas nos modes de vie et nos organisations, nous subirons de nouveaux épisodes, avec des monstres autrement plus violents que ce coronavirus.

La décélération spectaculaire à laquelle nous assistons est le résultat d’une action politique qui semblait pourtant si impuissante face à la crise climatique, aux marchés financiers ou à l’augmentation permanente des inégalités sociales. Tout à coup, nous réalisons qu’une action politique efficace est possible!

L’après-pandémie sera une aventure incertaine où se développeront les forces du pire et celles du meilleur. Le pire (crise de la démocratie, régimes néo-autoritaires, poussées nationalistes,…), n’est pas sûr et l’improbable ( nouvelle voie politique-écologique-économique-sociale guidée par un humanisme régénéré), peut advenir.

IV- Le pire n’est pas sûr et l’improbable peut advenir

Nous vivons un moment contradictoire. Le statu quo et le changement se disputent l’avenir. Difficile de savoir si, après les confinements, les idées de rupture vont prendre leur essor politique et économique, ou si l’ordre ébranlé se rétablira. Le monde va vers de nouvelles incertitudes. Il peine à être solidaire et à apporter une réponse coordonnée à la hauteur des défis. Les pays butent sur des problématiques de solidarité. Nous manquons cruellement d’une gouvernance des communs mondiaux, que ce soit sur les questions du climat, de la biodiversité ou de la santé.

Les Organisations internationales peinent aujourd’hui à organiser les décisions nécessaires à l’échelle globale (ONU, OMS, FMI, OMC, etc.).  La principale leçon de la crise actuelle réside dans l’extraordinaire inefficacité des structures du système multilatéral. Ce système a été fondé pour empêcher les guerres, régler les conflits de tous genres, pas pour gérer une crise sanitaire et climatique à l’échelle planétaire. Des voies alternatives pour reconstruire une mondialisation s’imposent aujourd’hui plus que jamais, centrées autour des vrais enjeux, santé, éducation, changement climatique, etc.

Le monde actuel, assigné à la rentabilité immédiate, est en train de s’effondre. Cette crise sanitaire, en passe de devenir, une crise économique grave met à nu la promesse de la mondialisation néo-libérale de réaliser la liberté et la justice par le « libre »-échange, la croissance et la consommation. Elle dévoile l’illusion qui repousse à l’infini les limites de la croissance et l’espoir fou de s’affranchir de la matérialité de l’existence. « Le temps du monde fini commence », écrivait déjà Paul Valéry en 1931.

S’inscrire dans le temps du monde fini, c’est reconnaitre que la Terre et ses éléments sont un patrimoine commun vital, opposer le « bien-vivre » au « toujours plus », conserver les biens communs et réinventer la démocratie et l’aspiration à l’universel. Sous les décombres souffle un autre imaginaire, fait de coopération au lieu de concurrence, d’une liberté retrouvée face à la « raison » économique et à l’asservissement de sujets renvoyés à eux-mêmes.

V- Vers une gouvernance polycentrique de la post-croissance

La crise sanitaire actuelle, marquée par un défaut d’anticipation majeure, appelle à une prise en compte du long terme et à une anticipation des risques et défis de notre temps : épidémies, inégalités, mais aussi crises violentes liées aux impacts du changement climatique et à la destruction de la planète. Le coronavirus nous donne l’occasion, et même l’obligation, de réinvestir l’idée de futur en tenant compte, d’une part de ce que nous voulons, et d’autre part de ce que nous savons déjà, mais aussi de ce que nous sommes en train d’apprendre grâce à ce virus.

La mise en cohérence des différents niveaux de gouvernance, guidée par une vision globale et éclairée par des cadres théoriques appropriées, devrait permettre à des politiques de transition (s) de monter en puissance pour provoquer à terme un indispensable basculement systémique. L’objectif est de rendre la société et l’économie plus résilientes face à d’éventuels nouveaux chocs, qu’ils soient sanitaires, climatiques, géopolitiques, économiques ou sociaux. La transition vers une économie bas-carbone et économe en énergie et ressources naturelles doit être au centre de toutes les reconstructions.

Ce changement de paradigme doit être totalement intégré dans la conscience collective pour être en mesure de construire des plans de résilience et de transformation efficaces sur le long terme. Reconstruire un monde plus durable ne pourra se faire qu’en imaginant des transitions progressives, certes les plus rapides possible : cela demandera un énorme effort collectif, rendu possible par l’inévitable réflexion sur la globalisation, le lien social, la coopération et l’échec du modèle néo-libéral.

VI- Assiste-t-on à une véritable prise de conscience de l’ère planétaire ?

La crise sanitaire planétaire et l’urgence climatique ouvrent des brèches pour faire avancer des propositions autour d’une économie non plus soumise aux lois du marché, mais à celles de la nature, tournée vers plus de solidarité et de coopération entre États. Les questions climatiques et sanitaires sont indissolublement liées. La force de l’habitude, nous pousse à garder une vision compartimentée des enjeux et à penser dans des silos séparés. Malheureusement, la pensée dominante est disjonctive et réductrice en politique et en économie.

Cette formidable carence conduit à des erreurs de diagnostic, de prévention, ainsi qu’à des décisions aberrantes. Ces carences dans notre mode de pensée, jointes à la domination incontestable d’une soif effrénée de profit, sont responsables d’innombrables désastres humains, de conflits et de guerre. L’obsession de la rentabilité conduit à des économies coupables pour les services publics de santé, de transport, de l’éducation ou de l’environnement. Le modèle de développement actuel n’est pas soutenable et chaque crise renforce les inégalités.

La cause principale de toutes les distorsions et toutes les destructions, se trouvent essentiellement dans la recherche obsessive et obligée de la valorisation monétaire, dans le cadre du marché compétitif. Avec l’idée d’anthropocène et les dévastations qu’elle annonce, nous prenons conscience que le temps historique et le temps géologique ne sont pas séparés. Aux XIXe et XXe siècles, le climatique et le biologique faisaient partie de ce que les économistes appellent des « externalités ».

Un après, où l’on se contenterait de maquiller en vert, en "durable" ou en éthique la même économie de marché, le même dérèglement climatique, les mêmes inégalités, la même violence nous conduira dans les mêmes impasses. Tout l’enjeu à venir réside dans notre capacité à conduire les changements radicaux que la situation appelle : une « souveraineté des communs mondiaux » ; une « révolution civilisationnelle » et cesser de considérer la croissance économique comme une fin en soi.

VII- Ne pas revenir à la normalité, la normalité, c’était le problème 

Face aux effets dévastateurs d’une mondialisation prédatrice en termes sociaux, humains et écologiques, une nouvelle économie s’impose porteuse de nouveaux rapports sociaux et d’une relation privilégiée avec la planète. Plusieurs travaux récents post coronavirus parlent d’une nécessaire transition d’un modèle unique mondial basé sur la croissance économique et fondé sur un endettement de plus en plus élevé et le pillage des ressources naturelles à une fédération décentralisée d’économies sociales et écologiques. La mondialisation se régionalise.

Les adjectifs se succèdent (développement humain, endogène, démocratique, solidaire, durable, …,) pour définir non plus un modèle de pensée unique et matérialiste mais des solutions complexes et en phase avec des sociétés elles-mêmes complexes.

La pandémie nous montre que l’heure est au retour massif de la puissance publique face au choc économique provoqué par la pandémie et au rôle renforcé du gouvernement dans la vie économique. La réhabilitation de son rôle stratégique doit préserver les fondements d’une action altruiste protectrice des droits et des libertés fondamentaux.

Avec la crise actuelle, l’Étatest de retour: c’est l’État budgétaire et monétaire et c’est l’État « patron » des services publics, en même temps que garant de leur ajustement à la demande sociale. Il est dirigiste, paternaliste, potentiellement autoritaire, éventuellement discriminatoire. Mais la notion de service public ne peut se laisser enfermer dans ces logiques verticales, et le pourra de moins en moins. La question est de savoir s’il s’agit simplement de la réponse conjoncturelle à un choc économique historique ou bien s’il s’agit de l’amorce d’un changement en profondeur.

Il faut faire face aux urgences (aide exceptionnelle de solidarité, soutenir le pouvoir d’achat des ménages à faible revenu, …). Mais, si l’on veut ne pas reproduire les crises, si l’on veut pouvoir retrouver une forme de sérénité vis-à-vis de l’avenir, il y a un modèle que l’on ne peut pas soutenir jusqu’à l’absurde et qu’il faut remettre à plat. Cette crise rend recevables des propositions qui semblaient totalement inatteignables jusqu’à présent. Le temps de l’État régulateur est revenu, mais sur des bases démocratiques, avec des citoyens qui doivent participer à l’énoncé de ces règles communes.

La priorité des priorités, c’est de s’attaquer aux rentes, d’aller chercher l’argent là où il est, de taxer de manière plus importante les revenus qui ne sont pas issus du travail, de mettre fin à ce capitalisme sauvage. Si on veut éviter les tensions sociales qui vont poindre demain, il faut redonner de l’équité. La décentralisation fournit la capacité d’expérimenter localement et de tirer parti de l’initiative locale ainsi que de la créativité humaine. Le rôle des collectivités locales, des ONG et des réseaux sociaux est central et déterminant dans cette nouvelle configuration.

VIII- Confronter les citoyens à la complexité des dossiers et faire jaillir une démocratie vraiment inclusive

Faut-il fermer les frontières physiques et économiques pour y arriver ? Alors que le repli national est le réflexe, compréhensible, la coopération internationale la plus large est la seule réponse pertinente. Sans tomber dans le piège des nationalistes et des protectionnistes, il faut trouver une nouvelle voie entre l’autarcie et le néo-libéralisme, confronter les citoyens à la complexité des dossiers et faire jaillir une démocratie vraiment inclusive.

Le vrai grand sujet est celui des inégalités que la crise révèle au grand jour et qu’elle va peut-être aggraver et la lutte contre le changement climatique. La dimension inégalitaire est très marquée à l’échelle internationale. Dans les pays pauvres et émergents, en plus des dégâts sanitaires graves que certains connaissent, s’ajoutent les dégâts économiques et climatiques. La peur peut générer soit de la violence, soit de l’audace.

L’enjeu est global et la réponse doit l’être tout autant. Aucun pays n’est en mesure d’apporter à lui seul les solutions à ces menaces transversales. La crise du coronavirus nous rappelle que les projets de coopération pour dé-carboner l’économie et les perspectives d’intégration doivent devenir les priorités de demain. Un changement de paradigme est nécessaire pour un partenariat Nord-Sud plus approfondi et opérationnel sur ces priorités.

Cette question est d’autant plus stratégique que l’interdépendance de coopération est aujourd’hui concurrencée par une interdépendance de menaces. Il est temps de réfléchir par exemple sur un axe intégré arrimant les deux continents européen et africain. A l’opportunisme politique de courte vue, il est temps d’opposer une vision solidaire claire et lucide basée sur le pragmatisme, l’audace et le courage.

La question des moyens est centrale et la redistribution des richesses devient par conséquent fondamentale. Elles doivent être inscrites au cœur de l’agenda international ainsi que dans les agendas internes de l’ensemble des pays. De fait, si nous ne planifions pas ensemble rapidement et de façon responsable une sortie rapide de l’économie carbonée, nous nous exposerons non seulement à un risque sanitaire accru mais également à une détérioration des situations climatique et géopolitiques.

Réécrire les perspectives d’un monde en égarement relève d’une responsabilité civilisationnelle où l’éthique et l’équité ont leur place. La solidarité et l’empathie sont les moyens et les finalités d’un ordre mondial mis en question. Rude épreuve d’une humanité qui se fend en angoisse et se perd en confusion. La gravité de la situation impose toutes les mobilisations.

Pr Samir Allal
Université de Versailles / Paris - Saclay




 

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