Opinions - 09.05.2020

La femme tunisienne face à la Covid-19 et le confinement sanitaire

Par Ridha Bergaoui - Face à la pandémie de la Covid-19, la Tunisie comme la plupart des pays touchés a instauré le confinement sanitaire total. Hommes, femmes, petits et grands se sont retrouvés pour la première fois ainsi durant six semaines enfermés chez eux, parfois dans un espace assez restreint. Cette situation exceptionnelle a généré de nombreuses difficultés surtout pour les femmes qui devaient gérer à la fois le confinement, les responsabilités ménagères, les enfants oisifs, les difficultés financières, surtout si ces femmes se retrouvent sans emploi et sans aucune source de revenu, et bien d’autres difficultés. Certaines femmes sont obligées de travailler durant le confinement, malgré les menaces permanentes de contamination. Ces femmes mènent un double combat au travail et au foyer. A l’occasion de la fête du travail, un hommage est rendu à ces femmes tunisiennes, ces femmes battantes qui mènent une guerre sans relâche, qui travaillent  sans arrêt pour survivre. Ces femmes qui se sacrifient à chaque instant pour assurer le meilleur à leur descendance et aux autres d’une façon générale.

Les blouses blanches en premières lignes

Plus de 90 pour cent du personnel de santé est constitué de femmes. Médecins, paramédical, infirmières, ouvrières… sont restés dans les hôpitaux pour secourir les malades et alléger leurs souffrances. Au risque d’être contaminés et attraper le vilain virus avec toutes les conséquences dramatiques que cela puisse entrainer, aussi bien sur la personne elle-même que la famille entière et son entourage. Malgré le peu de moyens de protection sanitaire (bavettes médicales, gel anti-bactérien, tenues de protection…) ces femmes ont sauvé des vies et le nombre de malades secourus et guéris ne cesse d’augmenter. Un hommage particulier à celles qui étaient plus proches du public pour le rassurer et lui expliquer en des termes simples et parfois très touchants et émouvants la situation, pour le sensibiliser au danger qui le guette et lui expliquer les mesures préventives sanitaires élémentaires pour éviter la maladie. Docteur Sonia Ben Cheikh, l’ex-ministre de la santé par intérim et ministre de la jeunesse qui a mis en place la stratégie de la lutte et de la prévention avant même l’apparition de la maladie dans notre pays. Dr Insaf Ben Alaya, directrice de l’observatoire national des maladies nouvelles et émergentes, la lionne comme on la surnomme. Ses passages sur les plateaux de télé et à la radio ont été toujours suivis avec beaucoup d’attention par le public. On n’oubliera jamais ses larmes et ses émotions  pour supplier ses compatriotes à respecter le confinement sanitaire et rester chez eux pour éviter la catastrophe. Dr Jalila Ben Khlil et bien d’autres sont devenues des stars, écoutées et adulées pour leurs sacrifices et leur combat contre l’expansion de la pandémie. Plusieurs autres femmes, les « soldats de l’ombre » travaillent sans relâche pour combattre la pandémie et préserver notre santé. En hommage à ces anges gardiens et à l’occasion de la fête de l’indépendance, la BCT a mis en circulation fin mars un billet de banque de 10 dinars à l’effigie de la première pédiatre du monde musulman Dr Tawhida Ben Cheikh pour honorer nos courageuses femmes en général et le corps médical en particulier.

Les femmes rurales, souvent oubliées

Malmenées, exploitées et très mal payées, transportées dans des conditions lamentables au risque de leur vie, les ouvrières agricoles mènent toute l’année (durant l’hiver glacial et l’été brulant) un travail pénible, ingrat et parfois sale et repoussant. Ces soldats, invisibles pour les citadins, se battent toute l’année contre des conditions climatiques parfois très dures, travaillent le sol, entretiennent les cultures, ramassent les récoltes, transportent le bois pour le chauffage ou la cuisson… Ces femmes n’ont pas pris de congé, ne sont pas restées à la maison pour se reposer ou pour éviter le Coronavirus. Elles ont continué, au risque de leur santé et leur vie ainsi que celle de leur entourage, à travailler dur pour nous donner de bons et beaux fruits et légumes à manger durant notre confinement à la maison et assurer l’approvisionnement des marchés en ces aliments indispensables pour notre survie et notre bien-être.  

Des ouvrières dans les usines de produits de première nécessité

Des ouvrières des usines pharmaceutiques, de l’agro-alimentaire… ont également continué à travailler dans des conditions difficiles de transport et des règles sanitaires contraignantes (port d’un masque, lavage fréquent des mains, distanciation sanitaire…). Les tunisiens n’oublieront jamais ces 110 ouvrières qui se sont confinées volontairement durant six semaines, loin de leurs familles, dans une usine à Kairouan, pour fabriquer des masques destinées aux soignants des hôpitaux tunisiens. Elles travaillent de longues journées de 10 à 12 heures pour confectionner avec beaucoup de soin, de motivation et de volonté des bavettes, accessoires indispensables pour le personnel hospitalier et devenu, avec la crise, denrée rare, difficile à acquérir. Les usines pharmaceutiques et de l’agro-alimentaire n’ont pas arrêté de tourner non plus. Les femmes étaient là pour fabriquer médicaments et autres produits ou des pates, farine, semoule et conserves dont nous avons besoin tout le long de cette pandémie.

Des femmes partout et dans tous les secteurs vitaux

Dans les pharmacies, les grandes surfaces, les banques, les compagnies aériennes qui ont rapatriés nos compatriotes bloqués à l’étranger dans les divers coins du monde, certaines administrations, les centres d’appels… des femmes courages et ponctuelles sont là pour nous servir, toujours au risque d’attraper, et de contaminer famille et proches,  la terrible maladie qui nous angoisse tous et nous fait peur.

Les femmes au foyer

Elles sont parmi celles citées plus haut qui se rendent tous les jours au travail durant le confinement, elles n’ont pas de travail, elles sont salariées et ont été appelée à rester chez elles, elles ont un travail occasionnel ou travaillent dans le secteur informel et parallèle. Toutes ces femmes se retrouvent à la maison, en famille pour affronter à plusieurs (parents, conjoint, enfants, frères et sœurs…) la rude épreuve du confinement total obligatoire, parfois dans des conditions de promiscuité intolérables.

Ces femmes doivent faire face toutes seules à de nombreux défis. Il y a tout d’abord les travaux ménagers courants, les repas à préparer, le linge à laver… Les mâles du foyer sont généralement très peu enclins à aider et préfèrent s’adonner à la flemme. Il y a aussi les gamins de tous les âges, turbulents, bruyants et parfois coléreux et agressifs qu’il faut occuper et calmer. Parfois les parents sont là aussi avec leurs besoins spécifiques, leurs exigences particulières, surtout s’ils souffrent de maladies ou de handicap. Enfin il y a le mari qu’il faut satisfaire et veiller à son confort et   bien-être. Cette situation amène fréquemment à des tensions, du stress, de la frustration et peut donner lieu à des crises menant à la violence. La femme, fatiguée, épuisée et à bout des nerfs se retrouve face à toutes ces difficultés, dans un état physique et psychique parfois critique, frôlant la psychose et la déprime. Face à un homme peu compréhensif et exigent, la situation dégénère rapidement  et c’est généralement la femme qui en subit les préjudices. La montée fulgurante de la violence contre les femmes ainsi que les viols durant le confinement est remarquable non seulement en Tunisie mais partout dans tous les pays. Toutes les classes sont touchées par cette calamité.

Par ailleurs, la femme se retrouve parfois dans des situations ingérables, surtout dans le cas de difficultés financières. Que se soit  le mari, le père ou le soutien de famille qui est au chômage non payé ou qu’il a été privé d’une source de revenu, surtout s’il travaillait dans le secteur parallèle, ou bien que la femme elle-même se retrouve sans emploi et donc sans revenu, la famille est sans ressources pour faire face aux dépenses diverses comme le loyer et les frais annexes à payer, la nourriture à assurer tous les jours, les frais de soin et autres. Certes l’Etat a mis au point un programme pour aider ces milliers de familles nécessiteuses et dans le besoin. Ces aides restent insuffisantes face au cout de la vie sans cesse croissant. Les choses se compliquent encore avec l’arrivée du mois sain de Ramadan et l’approche des fêtes de l’Aïd où les besoins et les dépenses culminent.

Des inégalités des sexes

Comparée à d’autres pays musulmans, arabes ou africains, la Tunisie a fait un long parcours depuis l’indépendance et se retrouve à un niveau d’égalité entre les sexes intéressant. Toutefois de nombreuses inégalités persistent encore.  Malgré les réussites scolaires et universitaires, où les filles s’accaparent toujours la tête des promotions, que le pourcentage des femmes au lycée et à l’université soit plus élevé que celui des garçons, que les filles se retrouvent majoritaires dans les filières nobles comme la médecine, pharmacie, chirurgie dentaire…, que des secteurs entiers soient presque exclusivement réservés aux femmes comme les crèches et jardins d’enfants, l’enseignement primaire et même secondaire, les secteurs de soins, les banques…,  la femme n’a pas encore la place qu’elle mérite dans notre société et des écarts importants existent encore sur le plan professionnel entre les femmes et leurs homologues masculins.

Pour un même travail, surtout chez le privé, la femme est moins bien payée que son collègue homme. Ce sont les hommes, parfois moins diplômés ou moins expérimentés, qui raflent les promotions. Les postes de décisions sont réservés en premier aux hommes. En politique, dans les partis, à l’assemblé ARP, dans le gouvernement… la femme est très mal représentée. La parité et l’égalité hommes/femmes reste théorique et loin d’être atteinte malgré les efforts de la société civile et des organisations féministes. Dans l’administration les postes clés sont détenus par les hommes (directeurs généraux, PDG des sociétés nationales…), les représentants des autorités régionales (gouverneurs, délégués, omda) sont essentiellement des hommes. Malgré la réussite universitaire, le taux de chômage des filles diplômés du supérieur est le double de celui des garçons. Même dans les grandes sociétés privées on préfère recruter un garçon plutôt qu’une fille. Si on recrute une fille généralement elle est sous-payée et exploitée.

Cela ne veut dire nullement que la femme est moins compétente que l’homme, mais que généralement les hommes refusent de lui donner sa chance. Il a été démontré au cours de la pandémie actuelle Covid-19 que les pays qui s’en sortent le mieux sont ceux qui sont gouvernés par les femmes : Allemagne, Corée du sud, Danemark, Finlande…  Dans les postes clés et pour les grandes responsabilités, les femmes réussissent mieux que les hommes parque tout simplement elles ont plus de mérite et qu’elles doivent travailler et se sacrifier plus que les hommes pour s’imposer et arracher le poste.

De la volonté politique pour avancer

La femme Tunisienne ne cesse de s’imposer et de grignoter de nouveaux espaces de liberté et d’égalité avec  son homologue homme. Elle a toujours fait preuve de courage, de discipline, de compétence, de volonté. Son arme infaillible est l’éducation et la réussite scolaire. Il faut combattre à tout prix l’abandon scolaire aussi bien pour les filles que les garçons et ne pas se décourager malgré un marché de l’emploi actuellement très restreint et morose. Il faut que notre système éducatif et nos établissements d’éducation, d’enseignement et de formation retrouvent leur éclat et brillent de nouveau pour éclairer les esprits et rehausser le niveau intellectuel de la société. Cette école nous l’avions connu et vécu au lendemain de l’indépendance avec le grand bâtisseur de la Tunisie moderne  le Président Bourguiba. C’est à lui également que la femme tunisienne doit son émancipation et la place conséquente, qu’elle occupe dans la société, tant convoitée et jalousée par des femmes de nombreux pays. C’est aussi à Bourguiba qu’on doit notre système de santé, de nos jours essoufflé et qui a besoin d’être rénové. Les campagnes de vaccination des jeunes et moins jeunes à tout azimut effectuées les services sanitaires ont permis de réduire très sensiblement la mortalité enfantine et neutraliser des maladies  mortelles comme la tuberculose, le poliomyélite, la rougeole … Il semble même que le vaccin de la tuberculose, le BCG que nous avons tous subi lorsqu’on était jeune (et qui est abandonné dans de nombreux pays développés du fait que la tuberculose a été éradiquée chez eux) a contribué beaucoup dans la résilience de la population tunisienne contre les attaques du coronavirus.

Sexe faible, sexe fort

Face à la pandémie et au confinement, la femme tunisienne s’est montrée patiente, digne et forte. Qualifier les femmes de sexe faible, n’a aucune justification. La femme tunisienne représente le sexe fort et ce sont les hommes plutôt qui représentent le sexe faible, susceptibles, rétrogrades  et bourrés de complexes. Les chances (ou la malchance) d’attraper et de tomber malade par la Covid-19 est la même chez l’homme ou la femme. Toutefois la mortalité est beaucoup plus importante chez l’homme que chez la femme (la mortalité chez les hommes était de 67% en Italie, 64% en Chine, 63% en Espagne…). Les scientifiques l’expliquent par la présence chez les femmes de deux chromosomes X, porteurs de l’immunité, la présence des œstrogènes, le taux de tabagisme élevé chez les hommes, les mauvaises pratiques des règles sanitaires par les hommes… Par ailleurs il est connu que l’espérance de vie à la naissance chez la femme est plus élevée que chez l’homme. En Tunisie, elle est d’environ 78 ans pour les femmes contre 74 seulement pour les hommes.

Toutes ces données confirment que c’est la femme qui est le sexe le plus fort et non l’homme.

Pour terminer ce proverbe de Réda Boukredman « La femme est une flamme allumée qui réchauffe et alimente le monde des hommes ». C’est bien la femme tunisienne qui se sacrifie et se consume pour le confort et le bien-être des enfants, du mari, des parents, des proches et de tous les autres. Cette femme mérite toute notre admiration et notre soutien pour avancer et s’imposer encore et encore pour le bien des hommes, de la société et du monde entier.

Professeur Ridha Bergaoui
 

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