News - 08.05.2020

Ali Mhiri : Méditation d’un confiné Et les blouses vertes ?

Par Ali Mhiri - Dans quelques semaines, nous sortirons du confinement avec, je l’espère, le moins de dommages possibles. Tout au long de cette épreuve, nous étions livrés à nous-mêmes et nous avions eu largement le temps de nous adonner aux rêves, à la méditation, à l’espérance, au doute et aux multiples interrogations sur ce qui nous arrive, impromptu, et qui s’ajoute à notre situation déjà très difficile, eu égard aux indicateurs économiques/financiers, sociaux et environnementaux du pays, jugés catastrophiques par nos experts en la matière, depuis 2011.

Mais dans ce contexte, notre inquiétude est encore plus grande quand on songe à ce qui nous attend, nous tunisien(ne)s, quand de nombreuses voies nous préviennent que plus rien ne sera comme avant. Cela veut dire quoi au juste ? C’est que face au trépas, tant au niveau des citoyens qu’à celui des plus grands décideurs et « experts » de ce monde, on ose changer de convictions, de principes, de comportement et de paradigmes pour trouver une issue de secours par rapport aux changements impétueux qui bousculent le monde. Du moins apparemment…

Tout récemment, le psychanalyste et ethnologue français, Boris Cyrulnik, a déclaré que « pour la première fois dans l’histoire humaine, on fait passer la vie des individus avant l’économie… ». Une première, Non ?

Et de son côté, Jacques Attali, le chantre de la mondialisation/globalisation et l’instigateur de la gouvernance mondiale avec l’instauration d’un ‘’gouvernement mondial’’ basé à Jérusalem, il se convertit dans le même sens, sans vergogne, en déclarant qu’aujourd’hui, la grande priorité de l’humanité devrait être le financement de ce qu’il appelle « l’économie de la vie », c'est-à-dire les secteurs de la santé, l’hygiène, l’alimentation, l’éducation, la recherche, la sécurité, la culture, le digital, l’information et les énergies renouvelables. En somme, tous les secteurs auparavant considérés, aussi bien par lui-même que par la quasi-totalité des économistes favorables au néolibéralisme et à la mondialisation, comme étant non rentables et qui ne méritaient pas l’attention des politiques et des financiers du développement, sont désormais hissés au sommet des priorités. Si bien que tous les retournements de situation sont devenus possibles.

Dans cet ordre d’idées, et durant l’épreuve du confinement que nous vivons encore à ce jour, la plupart d’entre nous ont placé, dans la hiérarchie de leurs soucis immédiats, trois objectifs majeurs dont les deux premiers sont existentiels: se prémunir contre le COVID-19 pour la préservation du capital santé, voire la survie pour les personnes vulnérables, et assurer la sécurité alimentaire de la famille au jour le jour (quoi manger? comment s’en sortir avec le tarissement des maigres revenus et comment gérer le risque de la pénurie redoutée des denrées alimentaires de base).

Quant au troisième souci, il est d’une autre nature : comment gérer le temps, largement disponible, en restant à la maison. Le « tuer » pour certains, quitte à prendre des risques en allant déambuler dans la rue, de préférence là où il y a foule ? Ou bien le valoriser par diverses activités utiles? Il faut avouer à ce propos que certains ménages n’ont pas le choix entre ces deux options. Dans ce contexte, chaque ménage s’ingénie à gérer ces trois soucis selon ses propres convenances.

Si bien que la priorisation de ces soucis n’est certes pas la même pour tous. Deux catégories de citoyens se côtoient sans se comprendre : les confinés à ‘’l’aise’’ et les sans moyens de subsistance. Les premiers sont obnubilés, avant tout, par la préservation de leur santé ou par leur survie, face aux menaces de ce virus, alors que les seconds, les moins sécurisés, placent le gain de leur « pain quotidien » avant toute autre considération. Ceci à l’échelle familiale.

Quand au niveau national, nos gouvernants ont fait leurs choix en fonction de leurs approches et moyens et ils nous ont dicté, souvent à juste titre, la méthode à suivre pour nous épargner le pire, en espérant le meilleur pour notre pays.

Ceci, pour le présent. Mais qu’en est-il de ces priorités pour l’après Corona? Avons-nous profité du temps disponible actuellement pour réfléchir au moins aux deux priorités existentielles projetées pour les générations futures : la santé publique et la sécurité alimentaire, en capitalisant les enseignements tirés des revers de gestion de cette pandémie et en tenant compte des divers scénarii de l’évolution future des géopolitiques régionales et mondiales?

Pour ce qui est de la santé, nous vivons déjà l’effet de coup de fouet donné par cette pandémie aux sociétés savantes des pays qui «savent et qui cherchent» et qui se sont engagés résolument et illico presto dans une course effrénée vers la boîte de Pandore, à savoir le «remède universel, préventif ou curatif» susceptible de, sinon éradiquer ce virus, du moins maîtriser ses effets dramatiques à l’échelle planétaire…

Il est donc très probable qu’après cette dure épreuve, les ‟politiques de santé publique‟ de la plupart des pays seront revues, tant bien que mal, après le constat flagrant des limites de l’état des lieux et de son incapacité à satisfaire la demande de bonne santé pour tous. J’ose espérer que la Tunisie ne fera pas l’exception dans ce domaine et nos spécialistes sauront guider nos politiques vers une vision pertinente de long terme d’un «système de santé publique» adéquat. Ce sera un des grands chantiers de la reconstruction de ce secteur au cours de l’actuelle décennie. Toutefois, il ne devrait pas être le seul.

C’est qu’il en existe bien d’autres, tous aussi vitaux les uns que les autres et qui devraient être conçus et mis en oeuvre en vue de réaliser un «projet de société» équitable, rêvé par la jeunesse de tous les temps. Parmi ces chantiers, inévitablement en bonne place, celui de la sécurité/souveraineté alimentaire et par voie de conséquence, celui de la contribution de notre agriculture à la réalisation de cet objectif. Il n’est un secret pour personne aujourd’hui, producteurs comme consommateurs ainsi que les stratèges en la matière, que notre secteur agricole actuel ne sera pas en mesure, loin s’en faut, d’assurer, comme il se doit, toutes les fonctions qui sont les siennes (économique, sociale et environnementale).

A ce propos, plusieurs études récentes confortent ce diagnostic et formulent les mêmes propositions classiques de réforme des divers outils et mesures d‟encadrement et de soutien de ce secteur (administratif, juridique, financier, social…), mais sans toutefois sortir des approches réactives classiques du pilotage à vue du court terme (mis à part le secteur de l’eau avec l’étude « Eau 2050 » en cours de réalisation).

Telles qu’elles sont conçues, c’est à dire des solutions aux difficultés du moment, sans projection dans une vision de long terme visant un cap à atteindre à une échéance bien déterminée, ces propositions ne me semblent pas en mesure de conférer à notre agriculture la capacité de lever les contraintes structurelles qui l’handicapent lourdement, ni relever les défis de plus en plus nombreux qui menacent sa durabilité sur le long terme.

Profitant du temps qui nous est imposé par le confinement, je me suis adonné à me pencher de nouveau sur cette problématique que j’ai traitée il y a plus d’une année dans un livre*2où j’ai développé une vision de long terme de ce que pourrait être cette agriculture, en tenant compte des contraintes nationales et des menaces et risques exogènes (d’avant le Covid 19). Mais face à la nouvelle donne de la crise sanitaire et ses impacts sur les géostratégies régionales et internationales en matière de politiques agricoles et de commerce des denrées alimentaires, il m’était apparu nécessaire de me lancer le défi de soumettre ma propre vision par rapport aux conséquences des changements attendus, particulièrement au niveau planétaire (Réchauffement de la planète, démondialisation, récession économique, protectionnisme, soutiens inconsidérés à l’exportation, pénurie de denrées alimentaires, volatilité du marché…). Il s’agissait pour moi de réévaluer mes propositions relatives au changement de paradigme de rupture avec l‟agriculture qui a entretenu la misère rurale dans nos campagnes (surexploitation de nos ressources naturelles et maintien des agriculteurs et de l’ensemble de la population rurale dans un cercle vicieux d’appauvrissement), et de sa transformation en une autre agriculture autrement plus performante et durable.

Ce nouveau paradigme est basé sur l‟innovation technologique et passe par la soustraction de l’ensemble des systèmes de production agricole de la contrainte de l‟aléa du déficit croissant du bilan hydrique qui caractérise notre région aride, grâce à l’adoption du nexus ‟ énergies renouvelables eau-agriculture‟. Ce dernier rend possible la conversion des monocultures pluviales en systèmes diversifiés, intégrant les cultures fourragères et l’élevage, et leur glissement vers des systèmes biologiques, pour faire en sorte que toutes les années soient de bonnes années agricoles (stabilisation des productions, augmentation des rendements) au profit, d’abord, des exploitants agricoles et de leurs salariés, donc du développement rural dans son ensemble, ensuite, de tous les segments des filières agricoles et agro-alimentaires, et par voie de conséquence de l’ensemble de l’économie nationale.

Dans cette orientation, l’avenir de notre agriculture, ancrée dans son contexte aride, sérieusement menacée de surcroît par le réchauffement climatique, sera exprimé en termes de maîtrise des énergies renouvelables pour mobiliser de nouvelles ressources d’eau non conventionnelles de qualité et leur valorisation optimale en irrigation complémentaire déficitaire des systèmes de culture pluviaux.

Dans cette vision, l‟aridoculture qui a prévalu jusqu‟ici dans les zones arides avec succès dans un contexte social déterminé a atteint ses limites de viabilité. Elle devra, inexorablement mais progressivement, céder la place à de nouveaux systèmes de production diversifiés intégrés, moyennant une intensification raisonnée conduisant à terme vers ce que l’on pourrait appeler « l‟oasis pluviale », en mesure de satisfaire les exigences de la société rurale d’aujourd’hui et de demain.

A ma grande satisfaction, le résultat de cet exercice de réévaluation de la pertinence des propositions faites, était très concluant, me semble-t-il : la vision développée s‟est avérée en mesure de réaliser, dans une large mesure, la transformation radicale du destin des exploitants agricoles et de l‟ensemble du secteur, avec une perspective de durabilité assurée (sécurité alimentaire du ménage de l’exploitant agricole, conservation des ressources naturelles, développement rural inclusif et une forte contribution à la croissance de l’économie locale…) même dans le nouvel environnement mondial.

Ainsi, sur le plan stratégique, cette vision épargnera au pays deux risques majeurs :

La forte colère des populations rurales et des agriculteurs dont le droit au développement socio-économique et culturel local (fléau de l‟émigration et de la „‟désagricolisation‟‟ de nombreux terroirs…) est loin d‟être acquis.

L‟exacerbation de l‟aridité du climat liée au réchauffement climatique qui ne manquera pas de creuser davantage le déficit hydrique de la plupart des régions, aboutissant à la faillite de nombreux systèmes de productions très vulnérables…)

Cette vision suppose impérativement une révision des politiques agricoles pour placer les agriculteurs et leurs exploitations agricoles au centre de leurs objectifs et pour épargner à nos producteurs le poids de la politique de stabilisation des prix des denrées agricoles au profit des consommateurs. Ce sera alors une politique qui intègre tout le secteur dans une économie rurale solidaire et sécurisée par la puissance publique.

La faisabilité de cette vision sur le terrain par les agriculteurs avait été testée par l’agriculteur sur ses terres, avec des résultats très positifs, validés par les structures régionales du Ministère de l’Agriculture et les parties prenantes locales. Cette démonstration n’a pas échappé à la vigilance de petits exploitants ouverts à l’innovation, armés de leurs savoir-faire et toujours en quête de nouvelles perspectives pour s’en inspirer et l’implémenter sur leurs exploitations, dans leurs contextes.

C’est dire que cette vision va à la rencontre de la reconnaissance de “l‟économie de la vie”, largement prônée de nos jours comme étant une nécessité vitale, particulièrement dans nos régions arides et semi-arides. Comme elle répond, également, à l’appel lancé tout récemment (avril 2020) par seize membres de l’Académie d’Agriculture de France pour “la reterritorialisation des diètes locales“ afin d’assurer l’autonomie alimentaire locale et la réappropriation de la diète méditerranéenne par des produits de terroirs de qualité, échappant aux risques des chaînes globales de valeurs financiarisées dominées par les maillons les plus forts. Néanmoins, cette vision reste, plus que jamais, ouverte aux échanges commerciaux librement consentis avec nos divers partenaires régionaux et internationaux, en mettant en valeur nos avantages comparatifs.

En conclusion, l‟heure est grave! La crise sanitaire qui nous a surpris, en même temps que les autres pays, nous incite plus que jamais à la réflexion sur les multiples risques et menaces auxquels sera de plus en plus confrontée notre agriculture. Plus qu’un besoin ! Il y a urgence à repenser ce secteur primaire dans le cadre d‟un projet de société compatible avec le nouveau monde qui se dessine et qui n’attend pas les retardataires. Pour revenir au confinement et dans un élan volontariste, il y a une opportunité offerte aux parties prenantes de la société civile pour démarrer un débat citoyen sur la rénovation de ce secteur en vue de préparer une alimentation saine accessible à nos futures générations et une vie digne et stable à nos agriculteurs dans leurs terroirs. Et cerise sur le gâteau, à ce prix, cette vision contribuera, en outre, à ancrer notre futur « système de santé publique » sur l‟intégration du trinôme « agriculture propre- alimentation de qualité- bonne santé pour tous ».

Dans quelques jours, dans quelques semaines, nous sortirons du confinement après avoir pris conscience du rôle vital joué par les blouses blanches dans la sortie de cette crise, rôle reconnu unanimement et salué, à juste titre, dans l’accomplissement de leur devoir national. Mais allons-nous nous rappeler, après cette crise et dans la sérénité, aux bons souvenirs des blouses vertes, agricultrices, agriculteurs et leurs salarié(e)s qui nous nourrissent tous les jours, à longueur d’année et toute la vie, et qui paient, depuis plusieurs décennies, une grande part du coût du développement de notre patrie?

Ali Mhiri

 

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