Opinions - 01.05.2020

Dr Mohamed Salah Ben Ammar: Saisir le Kairos pour un vivre ensemble plus juste

«Telle est notre chance : avoir encore un peu de maîtrise. S’offrir une occasion à moindre coût de redécouvrir les bienfaits de la solidarité, des services publics, de l’État de droit et social combinés, articulés, alliés de toujours, qui ne sont rien l’un sans l’autre.» Cynthia Fleury

Peu réalisent que nous vivons depuis trois mois des moments déterminants pour notre avenir. Le monde d’après ne saurait ressembler au monde d’avant, crient à tue-tête les médias ! Souvent ils oublient d’ajouter qu’il sera impitoyable pour les plus faibles.

Le krach du 24 octobre 1929 a été suivi par ce qui a été appelé la grande dépression, la crise économique de 2008 a été suivie d’une grande récession et il ne faut pas se leurrer, les conséquences de la crise de 2020 seront terribles pour les plus vulnérables. La suite sera faite de de chômage et de dégradation de qualité de vie.

Plusieurs raisons nous font penser que nous n’avons rien appris du passé. A nouveau nous risquons de passer à côté de l’opportunité qui s’offre à nous pour changer.

Sur fond de crise écologique chronique menaçante un virus de 100 nanomètres provoque en ce moment, la plus grande crise sanitaire universelle des temps modernes. En réalité si la date de l’épidémie n’était pas connue, sa survenue était inéluctable. Les leçons du passé n’ont pas été retenues. N’avons-nous pas été confronté au MERS-CoV en 2012 ? au H1N1 en 2009 ? au H5N1 en 1997 ? Et s’il est difficile de prévoir quand surviendront les prochaines épidémies N1N2 ou H5N2 ou SARS-CoV 3, leur survenue ne fait aucun doute.

Il a fallu plus de 250 000 morts pour que la bêtise et la courte vue des ultralibéraux qui dirigent une grande partie du monde en ce moment, les Trump, Bolsonaro, Johnson, Orbàn, Duterte, Netanyahou, Poutine and Co soient démasquées. Leur aveuglement mercantile les a fait parler de grippette saisonnière que les chaleurs de l’été emporteront ! Il fallait oser mettre en compétition l’économie et la santé alors qu’elles sont complémentaires, mais c’est trop compliqué pour eux ! Ils sont aujourd’hui embourbés dans des explications farfelues. Le drame est que le Covid 19 n’ouvrira pas forcement les yeux de leurs électeurs.

L’histoire nous apprend aussi que les sorties de crises profitent souvent aux plus puissants. Avant la crise les cinq hommes, les plus riches au monde, détenaient à eux seuls plus de 500 milliards de US$. Rien qu’en spéculant en bourse, ils pouvaient gagner quelques millions de dollars en quelques minutes. Eux ont compris que la crise actuelle était une chance pour leurs affaires. «Aux États-Unis, alors même que 26 millions d’Américains ont perdu leur emploi en quatre semaines, la fortune cumulée des milliardaires a augmenté de 308 milliards de dollars.» Nicolas Celnik. Nul doute que cela sera le cas dans tous les pays du monde. Sacrosainte loi du marché impose !

Pourtant, les millions de nouveaux chômeurs et les familles sans ressources sont pris en charge par les systèmes publics, par l’Etat, ceux qui fustigent à longueur de journée les institutions publiques s’en sont certainement rendu compte ?

Et nous avons vu en ces temps d’épidémie refleurir de nobles intentions comme «La société plutôt que le profit au cœur des décisions des entreprises».
La santé et l’éducation ont repris comme par enchantement toute leur importance dans les médias. La recherche scientifique autre fois traitée comme un appendice décoratif de l’enseignement supérieur est devenue un secteur stratégique. L’autosuffisance agroalimentaire autrefois moquée a été mise au même niveau que l’armement ! Mais nous n’avons pas tous la même lecture de l’égalité des chances, tout le monde la défend mais elle est comprise de façon différente.

A ce stade nous sommes en droit de nous interroger sur la sincérité des uns et des autres quand ils parlent du renouveau de l’« l’Etat providence » et fustigent la dérégulation source de tous les malheurs ?  S’agit-il d’une posture passagère, de circonstance autrement dit ou d’une réelle prise de conscience de l’importance du rôle de l’Etat, des institutions, du bien commun ?

Au cours des dernières décennies nos sociétés ont laissé se creuser des inégalités sociales révoltantes. Des écarts de 15 ans ou plus d’espérances de vie, peuvent exister entre deux quartiers d’une même ville. La proportion des étudiants issus de la classe ouvrière est anecdotique. L’ascenseur social s’est bloqué ou l’a été sciemment. Il fallait accepter sa condition car « Le marché sélectionne les meilleurs, les bâtisseurs et si vous échouez c’est parce que vous êtes un incapable». Pourtant il suffit de s’arrêter un instant pour comprendre que «…le capitalisme produit mécaniquement des inégalités insoutenables, arbitraires, remettant radicalement en cause les valeurs méritocratiques sur lesquelles se fondent nos sociétés démocratiques.» Thomas Piketty.

Sous le masque d’une trompeuse justice sociale des mondes parallèles évoluent au sein de la même société. La marchandisation de biens communs creuse les écarts, la culture, l’éducation, les transports, la santé, tout y était bon à vendre. Aujourd’hui enseignement primaire, secondaire et supérieur se vendent à prix fort. Des universités connues pour la valeur de leurs diplômes s’implantent là où elles pensent pouvoir trouver des clients solvables. Il en est de même pour de grandes institutions de soins internationalement reconnues. Les systèmes publics ont été livrés à la loi du marché, ils ont été vampirisés, leurs meilleurs éléments sous-payés dans le public ont été aspirés par les institutions privées. Souvent ils gardent un double emploi qui se fait au détriment du secteur public ou la sécurité de l’emploi est assurée. C’est ainsi que la solidarité sociale s’est brisée.

La grande révolution technologique a fait le reste. La fracture numérique entre les couches sociales a relégué ceux qui n’en avaient pas les moyens des siècles en arrière.

Les déceptions alimentent la colère sociale et remettent en cause la démocratie représentative. A juste titre, parfois, elle est perçue comme une technique de soumission des masses. Une fabrique du consentement. Les taux d’abstention aux élections, l’image du politique dans l’opinion publiques, le vote même pour les démagogues populistes illustre cette défiance envers les institutions et les structures de l’Etat. A l’évidence nos démocraties représentatives sont malades.

Dans ce contexte l’ampleur de la crise nous impose de changer rapidement de modèle de développement. La démocratie participative doit prendre plus de place dans nos mécanismes de gouvernance. Elle est encore à ses premiers balbutiements. Elle fait enocre figure d’originalité et pourtant l’avenir passe par elle.

La nécessité d’avoir des institutions solides est actuellement fortement perçue, il faut saisir le moment. « Nous avons une forme de chance au sens où si nous acceptons la responsabilité collective et la discipline, si nous produisons un comportement collectif coordonné et stratégique, nous réduirons considérablement son impact délétère. » Cynthia Fleury

Nul doute que l’envie de changer notre modèle de production, de mettre en avant le respect de l’autre, de la nature et des valeurs de responsabilité commune est sincère lors des moments d’angoisse. Mais il ne doit nous échapper, que l’innovation, la recherche, le droit à l’erreur, le respect de la nature ont un coût. Ce cout n’est pas clairement prévu dans la valse des sommes astronomiques actuellement mobilisées. Il est peu probable que les moyens nécessaires au changement soient mobilisés dans un second temps.

Souvenons-nous la crise du Covid 19 sera un non-évènement comparée à la catastrophe écologique qui menace la terre.

Nos sociétés d’après la crise sauront-t-elles s’adapter et trouver une voie de développement harmonieuse loin des conceptions ultra-libérales, néolibérales ou encore collectivistes qui ont toutes montré leurs limites.

Dès à présent, les uns et les autres affutent leurs armes pour être les plus forts après la reprise. La prise de conscience si sincère soit-elle ne se traduira dans les actes que si elle est imposée par un rapport de force favorable. Peut-être pouvons-nous saisir une ultime chance à travers les réseaux sociaux, la mobilisation de société civile pour peser sur le futur, pour faire vivre à la sortie de cette crise nos rêves de solidarité, de justice sociale, d’équité, d’égalité des chances. C’est maintenant qu’il faut agir.

Bonne fête du travail !

Dr Mohamed Salah Ben Ammar

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