Opinions - 30.03.2020

Dr Mohamed Salah Ben Ammar: «Je reconnais en tout homme mon compatriote»

«Nos sociétés de confort ont oublié que la vie est une perturbation permanente. Que vie et mort, santé et maladie, bonheur et misère s’entrelacent sans que jamais la victoire des premières soit définitive sur les secondes» Hélène L’Heuillet

La crise Covid 19 m’a fait penser aux amérindiens morts d’épidémies de variole, de typhus, de grippe, de diphtérie, de rougeole, de peste, de coqueluche ou de rougeole! La rencontre entre les amérindiens et des virus et bactéries, inconnues en Amérique, a tué 80% d’entre eux.

Le vieux monde a lui aussi été disséminé par des épidémies de peste, de choléra, de grippes sous toutes ses formes. Elles ont fait des ravages et modifiée la face du monde.

"Faut-il nous remémorer l'hiver 1969-1970 quand le virus H3N2 tua 31.226 personnes en France…Cette pandémie meurtrière, surnommée - grippe de Hong-Kong, fit un million de morts dans le monde… Les réanimations débordaient de malades des de 20,30 ou 40 ans qui arrivaient suffoquant et cyanosés aux portes des hôpitaux. A Lyon, on entassait les morts au fond des salles de réanimation sursaturées…Les journaux n'en faisaient pas leur une, les radios et la télévision évoquent la grippe sans plus alarmer la population. Les réseaux sociaux n'avaient pas encore couvert la planète de leurs fausses nouvelles anxiogènes circulant encore plus vite que l'agent infectieux lui-même…" Guy Vallancien.

Des similitudes persistent, comme en 1919 lors de la pandémie de grippe espagnole, nous ne disposons ni de vaccin ni de traitement pour le Covid 19. Rien de nouveau sous le ciel diront certains. Oui et non. Le sentiment d’impuissance et de fragilité des humains face aux malheurs est le même depuis des siècles mais et c’est à mon sens la plus grande source de frustration, nos sociétés pensaient être toute puissantes face à la maladie, d’avoir au moins maitrisées les maladies infectieuses. Et voilà qu’un simple virus tue et chambarde l’ordre économique et financier mondial, menace les acquis démocratiques, sociologiques ! Nos vies confortables sont menacées et nous sommes toujours incapables de prédire l’avenir. En fait ce n’est pas tout à fait vrai, depuis plusieurs années nous savons que la famille des coronavirus provoque et provoquera des épidémies répétées mais la menace n’a pas été prise au sérieux. Il en est de même pour certaines zoonoses et d’une façon plus globale d’autres maladies humaines émergentes.

Le choc Covid 19 a fait surgir le meilleur et le pire chez les hommes.

Le confinement de milliards de personnes donne une impression de fin du monde, les supermarchés, les magasins d’alimentations ont été pris d’assaut par des personnes soucieuses de faire des réserves de nourriture. Il a été naïf de penser que le confinement est uniquement physique, que nous sommes tous connectés et donc tous égaux devant une telle mesure ! Nous verrons que ce n’est pas tout à fait vrai. En revanche nous réalisons que notre autonomie se construit sur notre dépendance aux autres. Notre vulnérabilité est mise à nu par notre forte interdépendance. Une leçon d’humilité.

Nous redécouvrons que notre liberté est une articulation entre des intérêts particuliers, les nôtres et des intérêts collectifs, ceux de nos proches mais pas uniquement, ceux des voisins, des pays limitrophes mais aussi lointains. Nous découvrons que vulnérabilité individuelle et collective sont intimement intriquées.

L’impact du confinement est différemment vécu. Les sociétés du nord où liberté est synonyme d’absence d’entraves acceptent désormais que leur liberté individuelle soit sacrifiée devant l’urgence sanitaire, mais comme nous l’avons vu se cloitrer avec ses proches est pour beaucoup plus qu’une épreuve physique, psychique et sociale. En face naturellement nos sociétés dites orientales ou du sud où nous vivons les « uns sur les autres », où la communauté a plus d’importance que l’individu, où règne une forme d’autoritarisme patriarcal, ces sociétés ont beaucoup plus de mal à accepter les règles d’éloignement social.

Des familles disséminées à travers le monde vivent dans l’angoisse de l’atteinte d’un être aimé à l’autre bout de la planète, du décès d’un parent. L’indiscutable devient sujet à controverses, des rites funéraires ancestraux sont remis en question, des deuils impossibles. Le confinement imposé par l’épidémie coronavirus accentue tous les jours les inégalités sociales. C’est les plus vulnérables qui payent le prix le plus fort. Les médias ne le disent pas assez. Les riches ont fui dans leurs maisons de campagne, ou se prélassent dans leurs jardins avec leurs ordinateurs sur les genoux. Ils peuvent se permettre de faire du télétravail, pas les travailleurs manuels. Les familles qui vivent à 7 ou 8 dans un deux pièces cuisine et de qui on exige un confinement strict de 45 jours ou plus n’ont ni les ressources matérielles pour résister à la crise, ni l’espace nécessaire pour vivre à 8 dans 30 m2. A ce propos la culpabilisation au nom du civisme n’est pas la meilleure façon de rétablir la confiance. La stigmatisation des écarts de conduite des plus défavorisé, des autres, des étrangers mine la solidarité nécessaire.

L’inaction imposée actuellement par le confinement nous fait prendre conscience que l’humain vaut autrement que par ses actions ou les profits qu’il génère.

Impuissants, confinés nous réalisons que notre société de consommation est malade. Notre planète est malade de notre avidité de production. Nous sommes malades de notre soif de profits, des injustices que nous côtoyons à chaque instant sans les voir et même si les manifestations d’empathie, de soutien, de partage, de mise en commun, créées par le confinement sont réellement impressionnantes, elles ne seront jamais la solution à nos dérives.
Une des plus grandes injustices est peut-être celle faite à nos anciens, les plus âgés. Ils payent le prix fort de la pandémie. La mort, l’isolement, la peur…Non productifs, ils ont été les grands oubliés du progrès. Soudainement on prend conscience à quel point notre société néglige ses devoirs envers ceux qui l’ont servie. Pour eux tout est problématique, leur déplacement, leur santé, leur cadre de vie.

De proches amis brillants par ailleurs pouvaient au cours de la même semaine aller donner une conférence 30 minutes à Tokyo, puis une autre de 30 minutes à Washington deux jours plus tard et revenir le vendredi soir pour passer le week-end avec leurs enfants. Est-ce raisonnable ? Quelle est cette société qui utilise ses énergies fossiles sans discernement ?  Brutalement nous réalisons la folie de nos modes de vie actuels. Le profit, une mondialisation sans limite nous ont entrainés dans une voie autodestructrice.

Les images de la terre la nuit à partir d’un satellite m’ont toujours interpellé. Elle nous montre des villes illuminées toute la nuit. Des milliards de voitures circulent jour et nuit, des embouteillages monstres sont quotidiens de Lagos à Ho Chi Minh ville. Et en 2050 l’immense majorité de la population mondiale vivra dans des villes. Des cités comme Tokyo ou Delhi compteront plus de 30 millions d’habitants. Plusieurs dizaines de villes compteront plus de 20 millions d’habitants. La croissance anarchique des villes dans les pays pauvres est la plus inquiétante. L’hygiène, la gestion des déchets, le non-respect des règles du cadastre y sont la norme. Le confinement pose la question de comment ont été pensés les espaces communs, les espaces de vie personnels. Certains diront que l’immense majorité des humains vivra dans des clapiers de 30 ou 40 étages.

Population urbaine en % d’après la Banque Mondiale

Laissons aux conspirationnistes, négationnistes et autres complotistes, les discours eschatologiques ! Ceux qui pensent détenir la vérité absolue auront beau décliner sous toutes les formes leurs fonds de commerce, la réalité leur revient à la figure comme un boomerang. Leur discours est ridicule devant l’ampleur du mal.

La vérité est que le Covid 19 a proliféré sur 30 ans d’abandon de la santé publique par les Etats. Un crash sanitaire menace notre monde. Nos politiques découvrent enfin que la santé est un bien commun non réductible à la marchandisation. Il est frappant de voir tous les dirigeants du monde confesser leur faute vis à vis de la santé. Ils réalisent enfin combien le capital humain est précieux. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) était au bord de la banqueroute dans l’indifférence générale.

L’épidémie a souligné le rôle des soignants dans la société. Pour le Covid 19 ils se sont mobilisés et sacrifiés, ils sont morts par centaines, des dizaines de milliers ont été contaminés.

Une fois sortis de la crise nous devons évaluer l’impact de l’abandon de la santé publique par les politiques, non pas pour juger mais pour éviter les erreurs du passé.

Apprendre à construire un comportement collectif face aux défis qu’affrontent nos sociétés sera l’un des acquis de cette période pour les sociétés intelligentes. Car le Covid 19 n’est ni la première ni la dernière menace que nous aurons à affronter.

«La société ne va pas de soi. Elle se doit, pour maintenir une cohésion sociale, d’être réglementée par des lois, organisée autour d’un pouvoir régulateur, un pouvoir politique.

Or, qui dit réglementation dit nécessairement contraintes, obligations, devoirs.» la-philosophie.com

Aujourd’hui ils ont beau fermer les frontières, la communauté de destin de tous les humains s’impose comme une vérité première. La cohésion sociale est plus que jamais évidente, elle prend une dimension transnationale. L’homme, animal social, réalise sa dépendance par rapport à l’autre. Notre besoin de solidarité internationale pour survivre est plus fort que jamais.

«Je reconnais en tout homme mon compatriote» :plus que jamais  Montaigne n’a été aussi vrai et les peuples des civilisations différentes ne sont pas des barbares.

La fermeture des frontières est plus que jamais d’actualité mais qu’on le veuille ou non devant le mal, les nations, les continents ne veulent plus rien dire. Nous sommes tous sur la même barque. La souveraineté nationale sur laquelle ont longtemps joué les nationalistes devient un concept caduc. Celui qui fabriquera le premier le vaccin sera bien obligé de le partager. Une étrange tension existe entre une démondialisation imposée par les évènements et le sentiment de communauté de destin de toute l’humanité, nous ne sommes qu’au début d’une ère nouvelle.

A ce stade il est peut-être opportun de revenir sur cette réflexion de Jacques Attali

"l'Histoire nous apprend que l'humanité n'évolue significativement que lorsqu'elle a vraiment peur". Faisons-en sorte que cette évolution soit bonne pour tous les humains.

Mohamed Salah Ben Ammar

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