Opinions - 29.02.2020

Taoufik Habaieb: Le succès est-il d’aller d’échec en échec?

Des députés qui s’injurient, une administration qui somnole (lorsqu’elle ne bloque pas) et un gouvernement qui fait du surplace (quand il n’échoue pas)! Un luxe que le peuple tunisien, appauvri et en souffrance, ne saurait se payer.

La Kasbah trouve finalement un nouveau locataire. Elyès Fakhfakh y arrive déjà épuisé. Et en sursis. Exténué par tant de compromis qui ont valu de justesse à sa coalition fragile une investiture…forcée à l’ARP. Sursitaire, l’épée de Damoclès d’une « motion de censure positive » pend au-dessus de sa tête dès le premier jour. Et il doit s’y prendre.

Jongler n’est pas un métier de chef de gouvernement. Coincé entre un Kaïs Saïed qui entend s’ériger en ‘’Président unique, fort et puissant’’ et un parlement bigarré, chahuteur et iconoclaste, Fakhfakh ne peut songer qu’à l’immédiat, l’immédiat pour tout horizon, avec l’espoir de durer. Quitte pour l’ingénieur industriel qu’il est à diriger une usine du superflu, de l’insignifiant, de l’éphémère.

Nous avons réussi une Constitution, mais nous avons échoué pour n’avoir pas su résoudre les problèmes des Tunisiens. Le président Mohamed Ennaceur ne pouvait faire meilleure amende honorable. Sans avoir pris le temps d’une pause en conférence nationale très élargie, pour convenir des choix essentiels et bâtir une plateforme commune solide, l’union nationale est factice. De circonstance et limitée à quelques partis politiques, sans les organisations nationales et la société civile, elle ne sera qu’une chimère. Un leurre qui coûte cher et plombe tout.

Comment peut-on demander à Fakhfakh de réussir, sans le doter d’une boussole qui indique le cap à atteindre, sans engagement collectif pour soutenir son avancée ? Les dés sont pipés. L’ARP est aux aguets et les Tunisiens, à la peine, n’ont plus de patience.

La Kasbah a toujours été la cour des miracles. Le palais de Hammouda Pacha (1630 -1631), Saryet el Mamlka, ou Dar El Bey, devenu en 1882 le siège du Grand Vizir (Alwazir al akbar), n’y a guère échappé. Ne serait-ce que depuis 2011. On y arrive par miracle, on s’en sort par un autre. Béji Caïd Essebsi, qui s’était retiré des affaires dès les années 1990, avait-il songé à revenir un jour au pouvoir, vingt ans après, comme en 2011? Hamadi Jebali ou Ali Laarayedh, du fond de leurs 16 années de prison, avaient-ils un jour espéré s’asseoir dans le fauteuil de Bourguiba, Ladgham et autre Nouira, en 2011 et 2013 ? Mehdi Jomaa, jamais encarté dans un parti politique, qui dirigeait six usines de par le monde, s’était-il vu dans un rêve officier à la Kasbah (2014) ? Habib Essid, rentré en Tunisie après avoir passé 10 ans à Madrid, avec un bref passage à l’Intérieur (2011), s’attendait-il à être arraché à son oliveraie de Borj El Amri, troquer sa tenue de «fallah» contre un costume de chef de gouvernement (2015-2016)? Youssef Chahed, jeune agronome, avait-il cru que son ambition suprême allait déborder jusqu’à la Kasbah et, plus encore, y inscrire un record absolu de longévité post-2011 (2016-2020)?

Ni un métier, ni un hobby, la fonction de chef de gouvernement est un sacrifice requérant talent, compétence et abnégation. On le devient souvent avec la même baraka, pour affronter le même enfer. Recalé à la dernière élection présidentielle, avec un score microscopique de 0,34% des suffrages, Elyès Fakhfakh débarque par la grâce de Kaïs Saïed. Son unique armure est sa détermination et de bonnes compétences dans son équipe.

Sans compréhension des grandes contraintes, ses grandes ambitions risquent de se fracasser rapidement contre les rochers de la réalité. Le risque qui guette le plus les gouvernants, à tous les niveaux, c’est le populisme pour compenser l’amateurisme, la fuite en avant pour masquer l’incompétence.

Entre ratages et rattrapages, comment conjurer cette spirale négative qui s’enroule sur la Tunisie? Sortir la Tunisie de son enlisement et la tirer vers le haut est encore possible. De justesse. Avant de se lancer dans le feu de l’action, c’est la réflexion qui prime, c’est le débat national inclusif, sans tabou et fécond qui doit l’emporter. Dans ces marécages d’invectives (à l’ARP et dans les médias), de recherche de prestige (passeports diplomatiques pour les députés…), seule une pensée moderniste, démocrate, consensuelle peut nous délivrer de la médiocrité et repositionner la Tunisie sur l’axe du progrès.

«Le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme», disait Winston Churchill. Retenons surtout l’espoir d’une solution et d’une union nationale élargie et renforcée, loin du populisme et de la centralisation des pouvoirs.

Taoufik Habaieb


 

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5 Commentaires
Les Commentaires
Youssef kraiem - 29-02-2020 08:56

Échec et mat,lorsqu'on hisse au pouvoir quelqu'un appartenant à un parti déchu et de surcroit crédité d'un score nul aux présidentielles, on ne pourra qu'accumuler les échecs malgré les compétences que compte le gouvernement de mr Fakhfakh.

makgech - 29-02-2020 11:29

pourvu donc que le pays ne perde pas son enthousiasme d'aller d'échec en échec !

GHALI - 29-02-2020 12:05

Tant que l'islam politique impose sa vision, la Tunisie s'embourbera de plus en plus.

Aziz - 29-02-2020 15:17

Toujours pleins de bon sens, je ne peux qu’acquiescer vos bonnes réflexions, vos pertinents remarques, et votre raisonnable analyse. ABJ

samir gharbi - 01-03-2020 13:24

A la réponse à la question, je dis oui. Je comprends bien ce que voulait dire l’homme d’Etat britannique Winston Churchill (1874-1965) : « Success is being able to move from failure to failure without loosing one's enthusiasm. » Que l’on peut traduire ainsi : « Le succès, c'est d'être capable d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme. » Le drame de la Tunisie depuis 2011 réside dans les faits suivants : - Les « hommes » (mis sur le devant de la scène publique) se sont trompés constamment et successivement, ils ont été changés à chaque fois, sans avoir la possibilité de corriger leur échec ; - les « hommes » (qui se cachent derrière le rideau, sans assumer la responsabilité directe) manipulent les premiers et continuent à le faire en choisissant leurs successeurs, sans jamais avoir à rendre de comptes ; - Résultats : le pays ne peut aller, dans l’état actuel du système, que de ratage en ratage sans « enthousiasme », et donc sans possibilité d’innover et de réussir. Les Tunisiens sont coincés dans ce « cercle vicieux », sans possibilité d’en sortir par la voie pacifique (élections), car le système d’alternance au pouvoir a été grippé par une Constitution et un code électoral dévoyés. - Faute d’un Etat de droit (qui sanctionne tous les fautifs sans exception), la crise ira de mal en pis. Churchill disait aussi : « On ne peut être tué qu'une seule fois au combat, mais plusieurs fois en politique. » Ceux qui nous dirigent depuis 2011 ne finissent pas de mourir (politiquement) sans céder leur place à du sang neuf qui piaffe d’impatience.

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