News - 11.02.2020

Les soldats israéliens qui tirent sur les enfants palestiniens n'encourent aucune sanction (Gidéon Levy)

De Paris, correspondance spéciale pour Leaders - Mohamed Larbi Bouguerra - Dimanche 9 février 2020, dans le cadre du «Maghreb-Orient des Livres», l’auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris, plein à craquer, a été le théâtre d’une rencontre animée intitulée «Juif, judaïsme, antisémitisme». Sous la délicate et compétente houlette de l’historien Dominique Vidal(1), Piotr Smolar, ancien correspondant du journal Le Monde en Israël(2) et Shlomo Sand(3), ancien professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Tel Aviv,  ont discuté de la question de la détermination de la judéité d’une personne par analyse de son ADN comme vient de l’autoriser la Cour Suprême israélienne. Y aurait-il donc une race juive ? En fait, on vise les 500 000 russophones dont la judéité est mise en doute par le Grand Rabbinat d’Israël qui décide en maître des mariages, des divorces, des enterrements…. On a aussi discuté des mariages mixtes « qui heurtent le peuple juif » à en croire Amir Peretz du parti travailliste et bien des responsables israéliens actuels mais mariages qui sont si fréquents parmi la communauté juive aux Etats Unis (60%) qui s’éloigne de plus en plus d’Israël. Ce pays ne fait plus consensus aux Etats Unis et sera présent dans les débats de la prochaine présidentielle.  Bernie Sanders n’exprime-t-il pas des réserves sur l’aide militaire accordée à Israël? On a discuté aussi de la société israélienne «éclatée en tribus» d’après le président Rivlin mais «soudée par l’école et le service militaire» semble-t-il. On a noté que le plan Trump vise à expulser 300 000 Palestiniens d’Israël alors que 10% de la population israélienne habite aujourd’hui en Cisjordanie (colonies) mais 38% des habitants de Jérusalem, des Palestiniens, n’ont aucun droit. On a discuté de l’absence de Constitution en Israël et de la non-définition de ses frontières. Mais là où les trois personnalités du panel semblent se rencontrer, c’est sur la question de la «déshumanisation des Palestiniens» et «leur ignorance» par la société israélienne.

Le texte qui suit de Gideon Levy illustre concrètement cette «déshumanisation» de millions de Palestiniens par notamment l’armée israélienne et rappelle ce mot odieux de Golda Meir: «Nous pouvons pardonner aux Arabes de tuer nos enfants. Nous ne pouvons leur pardonner de nous forcer à tuer les leurs. Nous n’aurons la paix avec les Arabes que quand ils aimeront leurs enfants plus qu’ils ne nous haïssent»  (Haaretz, 3 mai 2015).

Continuez a tirer sur les enfants palestiniens

«Les soldats israéliens tirent sur les enfants. Tantôt ils les blessent et tantôt ils les tuent. Parfois, la mort cérébrale est le lot des enfants, parfois ils finissent handicapés. Il arrive parfois que les enfants jettent des pierres aux soldats et parfois des cocktails Molotov. Ils peuvent parfois se trouver au milieu d’une confrontation. Ils ne mettent pratiquement jamais en danger la vie des soldats.

Parfois les soldats tirent délibérément sur les enfants et parfois ils le font par erreur. Parfois, ils visent la tête ou le haut du corps des enfants et parfois ils tirent en l’air; ils ratent et c’est la tête des enfants qui prend. C’est ce qui arrive quand le corps est encore trop petit.

Parfois les soldats tirent avec l’intention de tuer et parfois pour châtier et punir. Tantôt ils utilisent des balles classiques tantôt des balles recouvertes de caoutchouc. Ils tirent parfois de loin, parfois lors d’une embuscade et parfois à bout portant. Parfois ils tirent parce qu’ils ont peur ou parce qu’ils sont en colère ou parce qu’ils sont exaspérés ou parce qu’ils ont le sentiment qu’il n’y a pas d’autre option ou par perte de contrôle. Parfois ils tirent de sang-froid. Les soldats n’ont jamais l’occasion de voir leurs victimes peu après les avoir blessés. S’ils voyaient ce qu’ils ont fait, ils pourraient cesser de tirer.

Les soldats israéliens ont l’autorisation de tirer sur les enfants. Ce faisant, ils n’encourent aucune sanction. Quand un enfant palestinien est blessé par balle, il n’y a pas de quoi en faire un plat. Point de différence entre le sang d’un petit Palestinien et le sang d’un adulte palestinien. Ces deux sangs ne veulent pas grand-chose. Quand on fait du mal à un enfant juif, tout Israël est secoué; quand un enfant palestinien est blessé, Israël bâille. Il trouvera toujours, absolument toujours un moyen de dédouaner les soldats d’avoir tiré sur des enfants palestiniens. Mais Israël ne trouvera jamais, au grand jamais une justification au fait que les enfants caillassent des soldats qui effectuent un raid sur leur village.

Depuis six mois, un enfant du nom de Abderrahmane Chataoui est en convalescence dans un centre de rééducation à Beit Jala. Depuis dix jours, un de ses proches, Mohamed Chataoui est au CHU Hadassah Ein Karem à Jérusalem. Ils sont tous deux originaires du village de Qaddoum en Cisjordanie. Les soldats israéliens les ont atteints à la tête. Ils ont tiré de loin, des balles réelles sur  Abderrahmane alors qu’il se tenait sur le seuil de la maison d’un ami. Mohamed a été atteint par une balle recouverte de caoutchouc tirée du haut d’une petite colline proche alors qu’il essayait de se cacher des soldats au bas du monticule. L’armée a affirmé qu’il mettait le feu à un pneu.

Abderrahmane, 10 ans, paraît plutôt petit pour son âge. Mohamed, par contre, fait plus que ses 14 ans. Ce sont les enfants de la dure réalité que vivent les Palestiniens. Tous deux sont entre la vie et la mort. Leur vie et celles des leurs sont détruites et fracassées. Le weekend, le père d’Abderrahmane sort son fils de Beit Jala une fois par semaine pour le conduire au village de Qaddoum. Le père de Mohamed ne s’éloigne pas l’entrée de l’unité de soins intensifs de Hadassah Ein Karem. Il y est seul, face à son fils et à son destin. Aucun de ces enfants n’aurait dû être ainsi visé. Aucun de ces deux enfants n’aurait dû être touché à la tête.

Suite à la blessure à la tête d’Abderrahmane, le bureau du porte-parole de l’armée a déclaré «au cours de l’incident, un mineur palestinien a été blessé». Le porte-parole a encore affirmé qu’«une réclamation est connue à propos d’un Palestinien qui a été blessé par une balle recouverte de caoutchouc» s’agissant du cas de Mohamed. Ce bureau a l’habitude de ce type de plainte. Le porte-parole de l’armée est la voix de l’armée israélienne qui est l’armée du peuple. Par conséquent, le porte-parole de l’armée parle au nom d’Israël.

Les porte-paroles publient leurs déclarations à glacer le sang du haut d’une nouvelle tour de bureaux à Ramat Aviv près de Tel Aviv où leur bureau a récemment déménagé. Ils désignent sous le vocable de «mineur palestinien » un garçon de dix ans et notent «qu’une réclamation palestinienne est connue» s’agissant d’un gosse qui lutte pour sa vie parce que des soldats lui ont tiré une balle dans la tête. La déshumanisation des Palestiniens a ainsi atteint l’armée israélienne puisque même les enfants n’éveillent plus de sentiments humains comme le regret ou la pitié…

Le bureau du porte-parole de l’armée fait bien son boulot. Ses déclarations reflètent bien l’esprit des temps et des lieux. Nulle place ou raison d’exprimer le moindre regret pour avoir logé une balle dans la tête d’un enfant; nulle place pour la pitié, des excuses, une enquête ou une sanction et bien entendu pas la moindre compensation. Tirer sur un enfant palestinien est jugé comme moins grave que de tirer sur un chien errant pour lequel il y a encore une chance que quelqu’un entame une quelconque enquête.

Le porte-parole de l’armée israélienne fait savoir: continuez de tirer sur les enfants palestiniens.»

Haaretz, 10 février 2020.
Traduit de l’anglais par Mohamed Larbi Bouguerra.

1- Dominique Vidal, «Antisionisme= Antisémitisme. Réponse à Emmanuel Macron», Nouvelle édition augmentée, Libertalia, Paris, 2019.

2- Piotr Smolar a publié «Mauvais juif» aux Editions Equateurs/ Humensis , Paris, 2019. «Comme correspondant du Monde depuis 2014 en Israël, il a assisté à la mise sous tension identitaire de la démocratie, à la montée de l’intolérance et à la polarisation du débat public.» (4ème de couverture)

3- Shlomo Sand est un écrivain prolifique. On citera son ouvrage «Comment j’ai cessé d’être juif» Flammarion, Paris, 2015. On peut y lire p. 112 : «En Israël, être «juif», c’est avant tout ne pas être arabe.» Ce qui confirme l’article de Gideon Levy. 

 

 

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2 Commentaires
Les Commentaires
Touhami Bennour - 11-02-2020 22:22

"Continuer de tirer sur les enfants palestiniens" dirait le porte parole de l´armée israelienne. Bien sûr c´est de la terreur ou la puerre de guerilla. La guerre Classique et longue est fini maintenant, il n´ya plus de volontaires pour la maner. Je ne sais pas si les arabes on tiré les mêmes conclusion que Trump, lui il l´a dit et ne veut de guerre avec l´Iran, le temps de Bush est révolu. Que faire alors! La terreur, non pour vaincre mais pour faire peur.

Larbi BOUGUERRA - 12-02-2020 21:31

A M.Bennour Le problème est qu'il s'agit d'ENFANTS! Epargnés dans toutes les cultures et civilisations et protégés par "les lois de la guerre" comme on dit. Il s'agit en fait d'un pur et simple GENOCIDE à bas bruit du peuple palestinien. Israël, dans ce but, essaie tous les moyens: l'eau polluée à 90% à Gaza donc CANCER, interdiction d'exporter les produits palestiniens donc FAMINE, prisons pour casser le moral et éliminer la RESISTANCE, destruction des écoles et des maisons pour contraindre au DEPART et semer l'IGNORANCE….Les sionistes ont plus d'une corde à leur arc protégés qu'ils sont par Trump et certains pays de l'UE.

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