Opinions - 11.02.2020

La fonction de chef de gouvernement: Pour un vrai débat sur la «compétence» ou la compétence politique dans tous ses «états»

Depuis la révolution et chaque fois que notre pays est appelé à choisir un ministre, un chef de gouvernement ou une équipe dirigeante, un débat souvent tumultueux, chargé de démagogie et improductif autours de la notion de "compétence" est engagé. Un vrai casse tète! Il serait peut être utile de tenter un éclairage objectif sur ce concept générique et à forte charge polémique surtout à l'occasion de la nomination récente par le président de la république d'un président de gouvernement appelé à choisir son équipe dans un délai constitutionnel d'un mois après l'échec d'une première tentative réalisée par le parti Ennahda vainqueur des dernières élections législatives.

Plusieurs questions surgissent lorsqu’il s’agit de débattre de la question de la compétence  du personnel politique. Faut il appréhender cette notion avec la même logique, la même approche et les même outils proposés par les sciences sociales notamment les sciences de gestion, pour évaluer la performance du personnel des entreprises? Etant intimement lié à la notion de pouvoir, le champs politique serait il plutôt  soumis à d’autres règles et à d’autres considérations? En effet, la question du pouvoir qui définie l’essence du politique  et les discours démagogiques qui meublent le débat politique, privent  toute appréhension de la compétence du personnel politique de l’objectivité nécessaire..

Mais la démarche de transposition au domaine du politique de la littérature des sciences sociales traitant de la compétence, mérite bien d’être tentée.

Donnons tout d'abord une définition simple au concept de compétence.

On peut la définir comme l'ensemble des Savoirs, Savoir faire, Savoir être et Savoir faire -faire dont une personne dispose et mobilise à un moment donné dans un contexte précis afin d’atteindre un objectif prédéfini.. Ce qu’il faut surtout retenir est que la notion de compétence se définit dans le cadre de l’action et elle est en rapport avec un contexte.

Les savoirs constituent l’ensemble des connaissances acquises auprès des institutions éducatives et d’enseignement classiques qui sont aujourd’hui l’école primaire, le collège et l’université. Les savoirs faire sont la capacité à mettre œuvre les savoirs théoriques  dans le cadre de l’action. Il s’agit  de l’accomplissement d’une tache particulière dans le cadre d’un métier précis. Le Savoir être est la capacité à agir dans un contexte particulier tel un cadre conflictuel, une conjoncture de crise, un cycle de prospérité etc dans l’exercice d’une activité professionnelle précise… Enfin le Savoir faire – faire est la capacité à transmettre la compétence vers les autres et à les mobiliser dans le cadre de la réalisation d’une tache ou d’un métier. De surcroit il faut souligner que la compétence est soit technique soit comportementale et qu’en fonction des métiers et des situations, un dosage différent et variable de l’une ou de l’autre de ces deux dimensions est requis.

Remarquons également qu’il y a différents types de compétences pour un même métier: Des compétences clé ou cardinales (core compétences) c’est à dire indispensable à l’exercice du métier, incontournable et des compétences secondaires ou ordinaires. Et puis il y a des compétences stratégiques et des  compétences organisationnelles, celles propres à l’organisation, à l’institution: entreprise, parti politique, association, club sportif…  

On n'insistera jamais assez ici sur l'importance de la notion du "moment" et du "contexte" qui donnent au concept de compétence sa propriété distinctive qui est la relativité... car effectivement la compétence n'est jamais définitive ni absolue, elle est plutôt relative.

La "Compétence": Une notion relative!

Une personne n'est jamais définitivement compétente , à tous moments et dans tous les contextes. Par ailleurs, ignorer l’une des composantes de la compétence lors du choix des personnes pour des responsabilités précises ou encore négliger le dosage requis de l’une des deux dimensions définies (comportementale/technique)  biaise le processus de sélection des candidats en compétition et ne rend pas compte de leurs potentiel réel de compétence. Par ailleurs la notion de compétence n’est pas un concept figé, elle doit être appréhendée dans le cadre de l’action d’ou elle tire toute son essence.

Afin d’illustrer notre propos, nous prendrons l’exemple d’Air France. Vers les années 90 le transport aérien avait vécu une crise sans précédent qui avait provoqué une chute des prix historique et la  disparition d’illustres compagnies tels la belge Sabena ou la suisse Swissair et la fusion d’autres, telles Air France – KLM.

A cette époque Air France traversait une crise qui menaçait tout simplement sa survie, il fallait trouver des compétences bien spécifiques. Des compétences de nature comportementale afin de réussir un processus de négociation avec les salariés et faire aboutir un plan de redressement couteux sur le plan social mais inévitable. L’autorité de tutelle décida de licencier le directeur général de l’entreprise Bernard Attali pourtant diplômé des grandes écoles et grand commis de l’état et le remplacer par Christian Blanc un professionnel des questions sociales. Le contexte conflictuel imposait donc des compétences spécifiques cohérentes avec les circonstances et la phase de vie de l’entreprise(1).

Compétence politique: Une littérature non achevée?

Si aujourd’hui la littérature scientifique du management des entreprises est prolifique sur le sujet du management des compétences et offre une large matière à réflexion pour traiter de ce concept, il n’en est pas pour autant de cette notion dans la doctrine de sciences politiques. Dans le domaine politique, L’intérêt doit se porter essentiellement sur les soft skills du candidat ,son savoir être et son savoir faire. Il est attendu du politique et surtout de celui qui exerce la plus haute responsabilité de faire face à un monde caractérisé par le chaos, l’imprévisible et  l’instabilité. Qui aurait pu prévoir par exemple que le gouvernement chinois serait confronté à l’une des crises les plus graves des dernières décennies avec l’épidémie du virus Corona alors qu’il venait juste de sortir d’un début de guerre commerciale avec les USA?

Il s’agit donc de gouverner dans un environnement de crise permanente  ou’ il est désormais difficile de planifier et ou’ l’homme politique doit faire converger des intérêts contradictoires et arbitrer entre des décisions souvent difficile à départager.

Le chef de  gouvernement  tunisien à l’épreuve de la «compétence»

Plusieurs raisons ont été évoqués pour expliquer l’échec sur le plan économique et social, des différents gouvernements qui se sont succédé depuis la révolution.

La plupart des explications à ces échecs étaient biaisées par les motivations idéologiques de leurs auteurs. Mais généralement, on s’accorde souvent sur l’incapacité des chefs de gouvernement successifs et des ministres à prendre des décisions, à assumer la Responsabilité, à affronter les obstacles de toutes sortes et surtout bureaucratiques, à faire face aux groupes de pression et aux centres de pouvoirs informels, à communiquer et à vendre leurs projets. Toutes ces défaillances relèvent de la dimension comportementale de la compétence.

En fait  tous les chefs de gouvernements et leurs ministres disposaient à priori des compétences techniques, du savoir technique requis pour leur poste à l’exception de certains d’entre eux qui avaient été choisis auparavant  pour des raisons partisanes alors qu’ il leur  manquait non seulement les compétences comportementales, mais également  le savoir faire défini comme l’expérience de l’action c’est à dire la mise en œuvre du savoir et ils étaient également limités sur le plan du savoir être défini comme étant la capacité d’agir dans des contextes différents stables et instables etc…

Sinon la plupart, étaient des diplômés des grandes écoles ou des institutions universitaires tunisiennes ou étrangères. Mais ce type de compétences ne leur a pas garantie le succès. En revanche là ou’ la compétence leur faisait défaut et les empêchait de réussir leur mission, c’est au niveau du comportemental et du relationnel. Car et si on se remet aux compétences qui avaient manqué aux précédents chefs de gouvernements et ministres, il y aurait lieu de citer, cette incapacité endémique à prendre les décisions difficiles, à appliquer la loi de manière différentiée, la difficulté de communiquer dans les moments difficile et de crise … Tout cela relève d’un gap de compétences comportementales et relationnelles relevant du domaine des Soft Skills. C’est ce que souligne Henry Bergeron Directeur de l’Exécutive Mastère Spécialisé en Management des Politiques Publiques à Sciences po- Paris. en énumérant quelques aptitudes requises des acteurs de l’action publique(2)

• Saisir et analyser la complexité institutionnelle et organisationnelle de leur contexte d'action (évolutions du contexte économique, transformations des alliances entre acteurs, développement de mode de production de l'action publique plus horizontaux, dans lequel l'État; fractionné en diverses entités, n'est plus nécessairement au centre (gouvernance), partenariats public/ privé, etc.);

• Comprendre la logique et les identités des acteurs, leurs fondements et leurs trajectoires;

• Élaborer des scénarii de changement qui se fondent sur pareil diagnostic organisationnel, et à ne pas surestimer l'importance des seules difficultés techniques;

• Mobiliser autrui et susciter la coopération des forces vives des organisations et des acteurs du champ de politique publique concerné autour du projet de changement;

• Savoir négocier les projets de changements, et piloter ces négociations;

• Accompagner les possibles transformations des projets de changement, tout en maitrisant, cependant, le destin et l'économie d'ensemble des réformes pour qu'elles ne soient pas vidées de leur substance 

S’il s’agit simplement de vérifier si  ces aptitudes se retrouvent dans le profil de compétences du chef de gouvernement désigné, la tache  aurait été simple. Mais l’exercice est plus compliqué car non seulement il faudrait énumérer les deux types de compétences requises( techniques / comportementales)mais également les pondérer dans l’absolue et les pondérer également en fonction du contexte actuel politique, social, économique du pays ceci afin de les traduire en exigences conformément aux attributs de la fonction de chef de gouvernement. A titre d’exemple, il est  requis d’un chef de gouvernement sur le plan technique: 

- Un niveau de culture juridique (droit constitutionnel et administratif surtout, mais aussi du droit international au moins au niveau des principes fondamentaux);   

- Une culture générale et un savoir dans le domaine Macro - économique (niveau élevé) et non pas micro car il ne s’agit pas de gérer une entreprise ou de superviser l’introduction d’une entreprise en bourse. 

- Une culture étendue dans le domaine des finances publiques. Pas besoin d’être un expert pourtant. Mais là ou’ notre intérêt doit se porter c’est surtout: dans le domaine comportemental- relationnel
- Techniques de communication (niveau élevé) et surtout techniques de négociation qui est une compétence clé (cardinale) située au cœur du métier du politique et indispensable dans un cadre démocratique pour gérer les rapports avec l’environnement( son propre parti, les alliés, l’opposition, les partenaires sociaux, la société civile, les organisations internationales, les pays étrangers…etc..)

- Capacité à gérer une équipe (niveau élevé)

- Persévérance, ténacité, capacité à résister au stress, à la pression, leadership, charisme, aptitude à fédérer, capacité à prendre des décisions réfléchies dans un cadre stressant…

D’autres compétences aussi indispensables, qui relèveraient de l’esthétique sont recherchées par les tunisiens chez leur premier dirigeant: Une certaine beauté et un charme physiques, une proximité intellectuelle et sociale et une culture contemporaine indispensable.

On n’imagine pas en effet aujourd’hui un chef de gouvernement inculte dans le domaine sportif, celui du Football en particulier ou n’ayant pas une culture artistique traduite par une connaissance de l’actualité du monde culturel et des tendances artistiques et une passion pour un genre musical: Classique arabe ou occidental, Jazz, Rock, malouf etc Le peuple doit pouvoir se reconnaitre dans son dirigeant à travers sa culture dominante et ses sous cultures.

Telles sont quelques compétences à exiger d’un chef de gouvernement à ce moment précis de la vie politique de notre pays. Ces exigences sont appelées à  changer d’une époque à une autre et d’une conjoncture à une autre.

Evaluer la compétence du personnel politique est certes une tache ardue mais pas impossible. Des outils systématisés tels des questionnaires-tests (hors chef du GNT), un référentiel des emplois et compétences politiques ainsi qu’un dictionnaire des compétences peuvent être conçus avec l’apport des professionnels de la politique, des citoyens s’exprimant à travers la société civile et des journalistes.. Mais l’évaluation la plus incontestable des politiques  est celle exprimée par la volonté populaire à travers les mécanismes démocratiques des élections qui cautionnent ou rejettent tel ou tel personnage politique ou tel ou tel parti.

Noureddine Horchani
Ancien Enseignant Science po
Université de Tunis  

1) Revue l’Expansion- l’Express du 19-11-92.
2) Henry Bergeron et Patrick Castel: Sociologie politique de la santé  Ed : Presses Universitaires de France (2015)


 

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1 Commentaire
Les Commentaires
mohamed sellami - 14-02-2020 09:39

pourquoi ne pas parler de " créativité ", tout court. Etre créatif, c'est être efficace. Efficace, c'est capable de résoudre tout problème. N'est ce pas ce qu'on attend de nos politiciens en Tunisie ?

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