Opinions - 08.02.2020

Habib Touhami - La mort faussement annoncée de l’idéologie

Le monde politique et médiatique vit depuis une quarantaine d’années sous le joug d’une propagande effrénée annonçant la mort de l’idéologie. Cela a opportunément coïncidé avec le triomphe du monétarisme et de l’ultralibéralisme en économie; la faillite morale, politique et économique du modèle soviétique; la remise en question de la régulation étatique dans le champ social; la mainmise du mondialisme dans les échanges commerciaux et culturels; le primat donné aux technocrates et aux gestionnaires au détriment des politiques et des élus dans la conduite des affaires publiques et plus récemment encore la consécration des codes et des usages propres à la télévision et à l’Internet dans l’information  et le formatage du discours politique.

Mais de quelle idéologie parle-t-on exactement? Au sens général du mot, l’idéologie constitue «un ensemble plus au moins cohérent d’idées, de croyances et de doctrines philosophiques, religieuses, politiques, économiques, sociales, propres à une époque, une société, une classe et qui oriente l’action». Sous cet angle, la croyance dans les bienfaits du progrès scientifique et technique, l’écologie, le mondialisme, le nudisme ou le végétarisme procèdent de ce qui peut s’apparenter à une idéologie. Et si l’on doit ne retenir que la définition énoncée par Raymond Aron selon laquelle l’idéologie serait «la représentation globale de la société et de son passé», l’annonce de sa mort apparaît, au vu des faits et des considérations que l’on vient de souligner, comme fausse.

C’est que les sociétés humaines sont destinées à produire continuellement des idéologies et à en être influencées. Ainsi la disparition des deux idéologies politiques dominantes de la première moitié du siècle dernier, fascisme et communisme, n’a pas fermé définitivement la parenthèse idéologique comme on le croit mais a favorisé l’éclosion de deux nouvelles idéologies de «substitution»: attachement viscéral au modèle démocratique, réveil brutal des intégrismes nationalistes ou religieux. Même les hérauts chargés d’annoncer la mort de l’idéologie en conviennent indirectement puisqu’ils nous invitent malgré tout à «essayer de se remettre à penser», ce qui revient à dire qu’il faut continuer à penser et donc à produire de l’idéologie.

En politique, la stigmatisation de l’idéologie est devenue un artifice destiné, soit à masquer l’absence de vision claire dans l’action, soit à prévenir les attaques de l’adversaire en étant le premier à lancer l’anathème. Cette posture a engendré en Tunisie des conséquences néfastes. Le débat d’idées est devenu déconsidéré ou suspect, le corps électoral flottant. Les électeurs tunisiens, quand ils ne s’abstiennent pas en masse, passent d’un parti politique à un autre au gré de leurs sautes d’humeur du moment. Les majorités parlementaires se font et se défont à une vitesse et à un rythme jamais connus ailleurs. Au sein même du pouvoir, l’inconsistance et l’incohérence sont devenues la règle. Ce n’est pas parce que l’idéologie est devenue obsolète en politique que de telles dérives sont enregistrées mais parce que l’action politique accuse un déficit flagrant d’idéologie.

Qu’on le veuille ou non, tout est idéologique dans le gouvernement des  sociétés. La preuve est que les décisions qu’on présente comme techniques ou neutres cachent en arrière-plan une idéologie qui ne veut pas s’avouer comme telle. Choisir d’augmenter les impôts indirects au lieu d’augmenter les impôts directs pour combler un déficit budgétaire ne procède pas d’un choix technique ou neutre comme on le prétend mais bien d’un choix éminemment idéologique dans la mesure où l’on a délibérément choisi d’agir sur l’impôt le plus injuste et le moins redistributif. Dans un cas comme dans l’autre, c’est de la  représentation globale de la société  dont il s’agit en fin de compte.

Habib Touhami

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