Opinions - 02.02.2020

Monia Kallel - Complots, conspirations : l'arme facile

«Rien n’est plus facile que d'entrer dans la dictature: rien n'est plus difficile que d'en sortir", écrit Jean D'Ormesson en précisant que la démocratie, ce moins mauvais des régimes, est en même temps le plus vulnérable. Pour se maintenir, la démocratie doit sans cesse lutter contre des ennemis plus forts qu’elle, mieux armés et moins scrupuleux. Ecrivain, penseur et journaliste, Jean D'Ormesson a tenté d'identifier ces "ennemis" dont certains sont externes et d'autres internes. Il cite le fanatisme nationaliste, le fondamentalisme religieux et les médias, la télévision en premier lieu. Ce contre-pouvoir, explique-t-il, est exercé par des journalistes qui ne «sont pas élus, ne sortent pas d'un concours. Grâce à Dieu, ils ne prêtent pas serment. Ils sont libres». Mais, c’est souvent le hasard (rencontre, amitié, préférences personnelles) qui joue un rôle considérable dans leurs choix.  «Quelque chose d'autre que la volonté populaire se glisse ainsi dans la Démocratie».

En Tunisie, le processus n'échappe pas à la norme. Depuis neuf ans, sa jeune démocratie vit au cœur des périls. Prise d’assaut par tant d’ennemis, elle tente de faire face à l'islamisme, au fanatisme, à l'ultra conservatisme, et de s’acclimater à une presse (écrite et audio-visuelle), désorganisée, débridée et grisée par sa soudaine liberté... Mais il est un autre ennemi non moins redoutable qui la guette, depuis le début, qui la mine et la lamine d’une manière insidieuse : le complotisme ou le conspirationnisme, cet état d’esprit qui consiste à trouver une intention cachée aux catastrophes, échecs, guerres,  attentats.

Alimentée par les réseaux sociaux (son réservoir, son moteur et son vivier), la rhétorique complotiste se développe à une vitesse vertigineuse et touche tous les domaines et secteurs d'activités. Des citoyens, des chefs politiques, des partis, voire tout le pays seraient  la cible d'une violente cabale menée par des forces occultes, qui, de l'intérieur et/ou de l´exterieur, ne visent qu'à leur nuire et à les détruire avec la complicité des médias et des critiques.

Le propre Le propre de l'imaginaire complotiste est qu'il simplifie le réel, (en en niant la complexité), et résiste à toute démonstration ou contre démonstration. Car tous les faits (invérifiables parce que approximatifs, incomplets, flous, ou faux) sont des signes qui peuvent dévoiler le complot, si on parvient à les décrypter correctement. Et ces signes sont mis en discours accusatoires fonctionnant comme des preuves irréfutables. Les analystes ont examiné ce discours, ses règles de fonctionnement, ses jeux et enjeux. En politique, l'accusation- victimisation sert à former et à consolider le groupe des adhérents-sympathisants ; pour se faire le discoureur durcit l'opposition eux/nous, et incite ainsi (indirectement)  à la mobilisation contre le groupe ennemi.

Pour accéder au pouvoir, au lendemain des événements du 17décembre-14 janvier de 2011, les islamistes ont trouvé dans la théorie du complot, et le rhétorique victimaire une arme facile et utile. Diffusés dans les médias, (publics et privés), les mosquées, les réseaux sociaux, les récits des uns et des autres sont sous-tendus par la même idée. Ben Ali, après Bourguiba, et derrière eux, les "orphelins de la France ", l'Occident et tous les mécréants, les ont persécutés en vue d’affaiblir et même d’éradiquer l'Islam, (ses symboles, sa langue, sa civilisation); cet Islam,  «en danger» qu'ils viennent, eux, ressusciter avec l'aide des fidèles-électeurs tous unis dans "le parti de Dieu" comme on l'a surnommé.

Il a été montré que l'imaginaire complotiste se fonde sur une vision mythique de l'Histoire étant donné que les actions des hommes n'y sont pas accidentelles, mais régies par une main invisible qui décide de leurs destinées. La "Providence sécularisée" (Emmanuel Taieb).
En l'an 9 dEn l’an IX de l'ère démocratique, cette rhétorique victimaire, usée jusqu'à la corde, et que mêmes les islamistes semblent avoir abandonné (au profit de la rhétorique révolutionnariste), trouvent un souffle nouveau chez certains  "modernistes-démocrates" qui se présentent comme la cible d'une entité mystérieuse (un « on » ou un « eux »), toujours évoquée, jamais identifiée d’une manière précise. Et chacun avance les signes, les récits, les explications (univoques et monocausales) qui travaillent l’image qu’il s’est forgé et qu’il cherche à transmettre à l’opinion publique. La stratégie est triplement payante : elle permet de se positionner dans le paysage politique, de  justifier  ses ratages, erreurs ou faiblesses, et de promettre un meilleur avenir: les choses s’arrangeront le jour où les mal intentionnés seront dévoilés, écartés, et leurs pièges déjoués. Le conspirationnisme, note un spécialiste, c’est  «le réenchantement désenchantant du monde».

L’interview du Président KS, cent jours après son entrée à Carthage, est traversée de bout en bout par cet imaginaire complotiste. Il évoque des lobbies, des forces cachées (intérieures et extérieures), qui freinent ses élans et qui l’empêchent d’honorer ses promesses électorales (qu’il n’a pas promises précis-t-il), et d’accomplir ce que le « peuple veut ». Pour le moment, et en attendant de vaincre le mal, le Président KS affirme qu’il tient à demeurer proche du peuple dont il reste le fidèle porte-voix; il continuera à habiter dans son quartier de Mnihla, afin de « sentir la pauvreté et la misère » de ses voisins.

Noble intention, et bel élan du cœur. Sauf que ce bon peuple qui n’a jamais reçu d’explications sur les complots, conspirations, hautes trahisons dont on lui a longuement parlé (l’ancien locataire de Carthage, M. Marzouki, notamment) et qui attend impatiemment la réalisation des promesses et « objectifs » de sa révolution » risque de ne plus croire, ni à ces récits, ni aux politiques qui les profèrent, ni mêmes aux institutions de l’Etat.

La démocratie, reconnaît Jean d’Ormesson, n’est pas «le cheval blanc de l’Histoire», et si elle suscite des adversaires si résolus, c’est qu’elle est souvent incapable de relever le plus grave défi de notre temps : la misère. 

Pourvu que les nouveaux dirigeants ne se laissent pas séduire par l’arme facile du complotisme et s’engagent dans la grande et rude bataille de la démocratie!   

Monia Kallel

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