News - 26.01.2020

Mohamed-El Aziz Ben Achour: les Andalous dans l’histoire de Tunisie

1. Aux origines de l’immigration

«Tel l’amant séparé de sa bien-aimée, la Religion Juste pleure sans cesse la perte de l’Andalousie conquise par les infidèles».

Ce vers de la célèbre Complainte andalouse (« Rithâ’u al Andalus ») d’Abou al Baqâ Al Rundi exprime avec éloquence la nostalgie arabe et musulmane, encore vivace aujourd’hui, d’un beau pays   perdu.  Ce souvenir douloureux de la mémoire collective, entretenu par la littérature, a cependant en partie occulté un aspect tout aussi émouvant et historiquement passionnant qui est celui de l’exode des populations musulmanes de la péninsule ibérique. En effet, au fur et à mesure que la reconquête chrétienne progressait, que des villes tombaient, des départs définitifs étaient enregistrés. Il convient de rappeler ici que cette reconquête commença assez tôt. Si la conquête musulmane de la péninsule ibérique et même au-delà des Pyrénées fut impressionnante (les Wisigoths sont écrasés en 711, Cordoue et Tolède sont prises  puis les deux années suivantes, Séville, Merida Barcelone et Saragosse; entre 715 et 734  Narbonne, Carcassonne et Avignon tombent à leur tour) et qu’elle donna rapidement naissance à une civilisation brillante à l’ombre de la culture arabe et islamique, il ne faut cependant pas oublier que la reconquête progressive de l’Espagne par les princes chrétiens commença au XIIe siècle (chute de Saragosse en 1118). Certes, dans un premier temps, les rois catholiques firent preuve de tolérance à l’égard des musulmans. Les talents multiples des élites arabes d’Espagne avaient rendu indispensable leur maintien en terre espagnole. Les mudéjars, comme on les appela désormais, étaient sollicités comme artisans d’art et comme bâtisseurs et décorateurs et ils donnèrent naissance à un art qui porte leur nom et qui perpétua, sous domination chrétienne, la superbe architecture musulmane d’Occident. L’Alcazar de Séville, reconstruit sur ordre de Pierre 1er en 1356, en constitue aujourd’hui encore un témoignage remarquable. Cela explique, en partie, l’attitude conciliante des nouveaux maîtres. Des départs en exil à destination de contrées musulmanes eurent cependant lieu. C’est ainsi que l’on retrouve, par exemple, des familles andalouses installées à Tunis dès l’époque hafside, au lendemain de la prise de Séville en 1248. Mais même après la chute de Grenade en 1492, l’essentiel des populations musulmanes demeurèrent en Espagne et furent autorisés à pratiquer l’islam et la langue arabe. Plus tard, cette politique de tolérance fut abandonnée et la pratique des religions juive et musulmane fut interdite et les fidèles de l’une et de l’autre forcés de se convertir à la foi catholique.

Malgré toutes les mesures prises, l’intégration de la communauté andalouse suscitait la méfiance des milieux religieux qui faisaient pression sur les pouvoirs politiques au nom de la politique mise en œuvre au XVe siècle de la «pureté du sang» (limpieza de sangre), à laquelle les «nouveaux chrétiens» ne pouvaient prétendre et qui faisait peser un doute sur la sincérité de leur foi. Les soupçons d’une fidélité secrète à la foi musulmane et malgré une conversion apparente au catholicisme alimentaient une méfiance de plus en plus forte et son cortège d’accusations de «complot» ou de «vie dissolue», etc. et les persécutions commencèrent. Le tribunal du Saint Office de l’Inquisition,créé en 1478, traquait les sujets d’origine juive (que l’on qualifiait péjorativement de marranes) et ceux de souche musulmane, les moriscos (terme par lequel on désigna, au lendemain de la chute de Grenade, les musulmans convertis sous la contrainte).

En 1502 est promulgué un édit qui impose aux mudéjars de Castille de choisir la conversion ou l’exil. Des communautés importantes de nouveaux convertis se maintinrent. Mais les entorses fréquentes aux promesses initiales relatives aux usages et traditions tels que la possibilité d’employer la langue arabe ou de voiler les femmes. On rapporte que des milliers de manuscrits furent brûlés. Ces mesures provoquèrent des révoltes dont celle de 1568. Finalement, en 1609, Philippe III décide l’expulsion (par voie de terre via la France et l’Italie et plus massivement par voie de mer) des moriscos. Ce drame humanitaire se prolongera jusqu’en 1614 en direction des pays du Maghreb et de l’Empire ottoman d’une manière plus générale. Au Maroc, les Morisques fondèrent la ville de Salé.

On les retrouve aussi à Tlemcen et Oran. Mais c’est la Tunisie, grâce à l’intelligence d’un prince avisé, Othman Dey (1593-1610), qui accueille le plus grand nombre d’exilés.

2. L’installation en Tunisie

On estime le nombre des arrivants à environ 50 000 âmes. Sans doute informés des intentions royales, certains moriscos avaient quitté l’Espagne avant l’édit d’expulsion. Selon l’historien J.D. Latham (1983), les premiers documents attestant leur présence à Tunis remontent à 1607, date à laquelle un certain Fernandes de Leon était déjà arrivé avec cent neuf «Grenadins». Mais l’arrivée en masse eut lieu en 1610 et s’étala sur quelques années. Outre la sagacité de Othman et de son successeur Youssouf Dey, la conjoncture était favorable pour l’accueil d’un nombre relativement élevé de réfugiés. Une crise démographique consécutive à la peste de 1605 avait fait chuter le nombre d’habitants et laissé en friche bien des terres. Les morisques - que l’on continuait de qualifier d’«andalus» ou, selon la prononciation locale, «andlus» - furent encouragés à fonder des colonies dans la vallée de la Medjerda, au Cap Bon, dans la région de Bizerte et dans les environs de Tunis. Dans la capitale, ce furent les plus habiles en matière d’artisanat et de commerce qui malgré des difficultés de tous ordres finirent par s’imposer et dominer certains secteurs de l’économie urbaine. Ces difficultés étaient financières bien sûr. En la matière, l’Etat porta secours aux nécessiteux de manière directe ou - comme c’était fréquent à l’époque -  par l’intermédiaire d’un saint personnage Sidi Belghîth al Qashshâsh, bienfaiteur des morisques.

Mais même pour les moins dépourvus, l’intégration à la société tunisoise ne fut pas facile: l’hispanisation s’exprimait dans les patronymes (ainsi,dans un document français de 1610, étudié par l’historien André Raymond (2006), des moriscos de Tunis se nomment,  malgré l’ajout d’un prénom musulman (Hassan, Idriss ou Ali), Diego Hernandez, Bastian de Qaravachail, Alonso Castelayno et Domingo Peres. On rencontrait aussi à Tunis et ailleurs d’autres noms qui ont perduré Merichko, Sancho, Moro, Nigro, Jourchi, Cardenas, Balma, Balensian, Malqî, Tagarîn...). Elle s’exprimait aussi dans la manière européenne de se vêtir, de parler le castillan ou encore l’attachement à des usages hispaniques. Tout cela constituait autant de facteurs de méfiance et de rejet de la part des autochtones. La réussite des nouveaux venus suscitait en outre la jalousie et le mépris. «Un morisque, rapporte le père trinitaire Francisco Ximenez dans son journal d’un séjour en Tunisie au XVIIIe siècle, se plaignait qu’après avoir été rejetés d’Espagne parce qu’ils étaient des maures, ici [à Tunis] on les prenait pour des chrétiens et tout le temps on leur répétait pour les offenser chrétiens fils de chrétiens.» (Mikel de Epalza, 1980 et 1983).

Mais d’une manière générale, l’intégration fut une réussite. «Leur réussite, écrit A.Raymond, dans leurs diverses entreprises et la puissance qu’atteignit vite leur communauté, leur tendance à se replier sur eux-mêmes ne pouvaient que soulever de la jalousie de la part de la population locale.» Même si sous le règne de Youssef Dey, diverses exemptions furent annulées, la communauté morisque continuait de prospérer. Ceux qui, dans les années 1620, arrivèrent à Tunis via la ville marocaine de Salé (fondée par les morisques), et avaient, de ce fait, déjà acquis une culture arabe et musulmane par l’affiliation au mouvement confrérique soufi, eurent plus de facilité à s’intégrer dans une ville comme Tunis. Ce fut le cas du cheikh Sidi Mhammad Ibn Achour. Ses contemporains, les chroniqueurs tunisiens Al Wazir al Sarraj et Hussein Khouja, nous apprennent qu’il naquit à Salé en 1620, quelques années après l’arrivée de ses parents chassés d’Espagne par «fidélité à l’islam» et qu’il se fixa à Tunis où il mourut en 1698, entouré de la vénération de tous  en raison de ses «karamât-s», c’est-à-dire les signes tangibles de sa sainteté de walî après une vie consacrée à la prière et à l’enseignement du soufisme selon la voie de Sidi Belhassen al Chadoulî. Il gagnait sa vie comme artisan dans un métier développé par les «andalous», la fabrication et le commerce des fameux bonnets tunisois (chéchias) et dont nous reparlerons plus loin. Citons également le cas de Sidi Daoud al Salâwî, ou encore celui d’un autre soufi morisque, Sidi Mansour al Nachâr.

Si l’exode andalou évoque généralement chez nous la tragédie vécue par les musulmans, il faut cependant rappeler que l’expulsion frappa aussi, et massivement, les juifs d’Espagne et du Portugal.  Dès 1492 et la chute de Grenade, ils furent chassés et beaucoup trouvèrent refuge en Turquie ottomane ; puis lors de l’expulsion des moriscos en 1609-1610, car eux aussi furent soupçonnés d’être restés secrètement fidèles à la religion hébraïque malgré une conversion apparente au catholicisme. Venus le plus souvent via Livourne (où les ducs de Toscane les avaient accueillis), ces Gorneyim ou Granas (c’est-à-dire venus de Legorn-Livourne) constituèrent rapidement l’élite juive commerçante puis intellectuelle moderne de Tunis. Leurs liens avec les communautés juives d’Europe dont Amsterdam contribuaient à leur prospérité et à leur penchant pour la culture occidentale.

Pour revenir aux réfugiés morisques, si, comme nous l’avons vu, l’installation à Tunis ne se fit pas sans difficultés, dans les colonies andalouses, les choses furent plus faciles.  Les deys leur accordèrent des exemptions fiscales qui  contribuèrent à leur prospérité économique, cependant que la cohésion de la communauté assura longtemps le  maintien des usages espagnols (dont la langue qui demeura en usage jusqu’au XVIIIe siècle). Rapidement les terroirs où le pouvoir les avait installés se développèrent et donnèrent naissance ou assurèrent l’essor des bourgs et des villes. Ainsi, dans la vallée de la Medjerda, les agglomérations de Djedeïda, Sloughia, Medjez El Bab, Guirch el Oued et Testour. Visitant cette dernière ville en 1724, le voyageur français Peyssonnel écrit: «Je crus tout d’abord avoir été transporté en Espagne. J’entrai par une grande rue bien alignée qui aboutissait à une place au fond de laquelle est la principale mosquée (…) Les maisons sont bâties à l’européenne avec des fenêtres sur la rue, couvertes de briques rondes comme en Provence. «Quant à Francisco Ximenez, il fait mention dans son journalz des courses de taureaux  à l’espagnole organisées sur la  grande place» de Testour. Dans cette ville emblématique de la présence morisque en Tunisie, l’organisation urbaine jouissait d’une certaine autonomie et les édiles reproduisaient un modèle de gestion qui leur était familier. Voici ce que nous en dit le Père Ximenez: «Le pouvoir est entre les mains des maures andalous. Ils ont un cheikh qu’ils appellent gobernador, des conseillers et un alguazil à la manière espagnole.» Mais avec le temps, la spécificité andalouse tendit à s’estomper «plusieurs parmi les maures andalous sont des Tagarins et des Aragonais. Mais de nombreux arabes sont venus par la suite vivre avec eux et déjà, dans l’état actuel des choses, les familles espagnoles et arabes se sont mélangées entre elles par l’intermédiaire des mariages. C’est pour cela que leurs fils perdent progressivement la langue espagnole. Il n’y a que les vieux qui le parlent bien et couramment.»
On retrouve aussi les morisques à Bizerte (ou, comme à Tunis, ils créent un nouveau quartier, Houmet el Andalous). Des communautés villageoises sont fondées dans la région et contribuent grandement à son essor: Qal’at al Andalous, El Alia, Metline, Menzel Djemil. Autre zone d’installation des «Andalous, le Cap Bon: à Nabeul, Grombalia, Soliman, Nianou, Belli, Turki, Menzel Bou Zelfa, ou encore Dar Chaabâne. On les rencontre bien sûr dans la campagne autour de Tunis: à l’Ariana, La Manouba,  à Carthage, La Marsa, la Soukra où les moriscos seraient venus rejoindre des Andalous installés depuis l’époque hafside dans cette ceinture de jardins autour de la capitale. A Tunis même, leur présence contribua à l’essor urbanistique; la rue des Andalous dans la médina et, à Bab Souika, le quartier des Andalous  (Houmet al Andalus), Al Bîga et Tronja.

3. L’apport des Andalous et des Moriscos à la Tunisie

Nous avons dit plus haut que les Andalous étaient arrivés par étapes à Tunis et ce, dès le règne des sultans hafsides. Dans ce milieu naquit en 1332 l’illustre Ibn Khaldoun dans une famille de lettrés et de hauts fonctionnaires de l’Etat hafside, originaire de Séville et fixée à Tunis au lendemain de la chute de cette ville en 1248.

Les morisques, une fois installés, eurent à jouer un rôle politique dans une Tunisie en cours de réorganisation politique au lendemain de la conquête ottomane de 1574. Ainsi émergea au XVIIe siècle la figure imposante de Mustafa de Cardenas, titulaire de la charge de cheikh des Andalous, riche propriétaire à Grombalia mais aussi marchand d’esclaves, négociant en gros et intermédiaire incontournable grâce à ses capitaux et relations en Europe, armateur corsaire, il ne tarda à exercer sur le dey Youssouf une grande influence avant de connaître la disgrâce et l’exil en 1654. Un autre aspect méconnu est le rôle joué par des dignitaires moriscos dans la consolidation du pouvoir du bey Husseïn Ben Ali, fondateur en 1705 de la dynastie husseïnite: tel ce Mahmoud «descendant des maures andalous chassés d’Espagne, nous dit  Francisco Ximenez, et qui était le khaznadar du bey qui gouvernait selon ses conseils» ou encore Soleiman Chérif Qastalli «de la famille des Contreras de Alcala de Henares», conseiller du bey, armateur corsaire et grand propriétaire d’esclaves. Un saint personnage «Sidi Cadder [Abdelkader] ben Achor Andalous» (fils de Sidi Mhammad dont nous avons déjà parlé), jouissant d’une certaine influence auprès du bey, intervint positivement, à la demande des prêtres de Tunis pour faire renvoyer le responsable du fondouk des captifs chrétiens. C’est ce même «Sidi Cadder» que l’on retrouve parmi les membres de la délégation envoyée par le bey au djebel Ouesslat pour parlementer avec le rebelle Ali Pacha.

Dans le domaine des sciences religieuses et des lettres, les moriscos donnent à Tunis et au pays des historiographes comme  Al Wazir al Sarraj, des imams de la Zitouna tels que  Mohamed Al Andalousi ou Hammouda al Rikli qui fut aussi cadi sous le règne de Ali Pacha, des maîtres tels les cheikhs Mohamed Kwinkâ, Soulaïman Al Kafîf, Mohamed El Hajjâm, des professeurs et des magistrats dont la lignée des Ben Achour à Tunis, les Madhour à Soliman. On trouve aussi des cheikhs de confréries religieuses comme les Al Cherif Hachem al Andalousi, qui se succédèrent à la dignité de cheikh des cheikhs de la Aïssaouia. Aux XIXe et XXe siècles, des descendants de morisques contribuèrent à l’essor des disciplines religieuses et des lettres ainsi qu’au mouvement de réformes: le poète, mystique et réformiste Mahmoud Kabadou (Quevedo), le poète Abdelrazzak Karabaca (Caravaca), les cheikhs Tahar et Fadhel Ben Achour, figures de proue de l’islam tunisien savant, tolérant et réformiste et d’une identité arabe ouverte sur le monde pour ne citer que les plus célèbres.

S’il est un domaine sur lequel l’empreinte des Andalous et morisques a été particulièrement bénéfique à la Tunisie, c’est bien celui des techniques agricoles. Des familles anciennement installées avaient déjà fait profiter le pays de leurs talents en matière d’arboriculture et de jardins et palais de villégiature. Au Bardo (domaine sultanien dont il est fait mention dès 1420), par exemple, dont le nom viendrait de l’espagnol pardo (pré) ou encore à Al Abdilliya de La Marsa (XVIe siècle), témoignage d’une architecture d’agrément qui porte la marque des pavillons de plaisance de l’Espagne musulmane. C’est aux morisques que nous devons l’introduction des charrettes et chariots (carreta) ainsi que l’essor de la culture de l’olivier et des arbres fruitiers, la sériciculture et l’amélioration des techniques  d’irrigation. Un autre domaine dans lequel les réfugiés morisques ont excellé est celui de l’artisanat et du commerce. C’est à eux que Tunis doit le perfectionnement de la fabrication du produit-phare des exportations tunisiennes jusqu’aux années 1830 - 40: la célèbre chéchia. Grâce à une production sophistiquée, étudiée par l’ethnologue Sophie Ferchiou (Importation des matières premières d’Europe: laine de Ségovie et plantes tinctoriales d’Espagne de France et du Portugal, chardon séché de la région de Bizerte, répartition du travail entre le souk, les maisons particulières (travail féminin du tricot), le Batàn, moulin à foulon, retour au souk), elle était  non seulement vendue sur le marché local mais aussi largement exportée dans tout le pourtour de la Méditerranée. Le rôle décisif des morisques dans les progrès techniques introduits est attesté par le vocabulaire d’influence castillane de la profession (cabissa banco, Brinsa, Batân…). La réputation bien établie de ce produit assura la prospérité des grandes familles andalouses qui dominèrent longtemps la gestion des souks, la corporation des chaouachias et le tribunal de commerce (al Ashra al Kbar), les familles Louzir, Laroussi,  Haddad,Toumi, Qastalli, Lakhoua, notamment. Les «Andalus» contribuèrent également au développement du tissage de la soie, parfumerie, céramique et divers métiers liés à l’architecture et au décor.

Dans l’urbanisme, l’architecture et le décor: dès l’époque hafside, Tunis se dote d’un monument religieux (zaouia) dédié à un personnage à la fois artisan céramiste et saint mystique, Sidi Qacem al Zaliji. Où les influences hispano-arabes sont nettes. Testour aura ainsi sa grande mosquée, son minaret et son mihrab inspirés de l’art espagnol et dont l’architecte, nous dit l’historien Ahmed Saadaoui, est un certain Mohamed Taghrînû «Le Tagarin». C’est encore à un morisque ( Mohamed Al Andalousi Ibn Ghâlib, que nous devons le beau portique extérieur de la mosquée Zitouna (XVIIe siècle). La famille Nigrû donna bien des bâtisseurs dont les architectes de la mosquée de Hammouda Pacha et du minaret de la Zitouna tout comme leurs collègues les Ben Sabeur, eux aussi andalous. Les fondations morisques donnèrent à leurs habitants l’occasion de renouer avec le style en vogue dans la Péninsule. Le lecteur s’interrogera sans doute ici sur l’apport des Andalous dans le domaine musical. On connaît,en effet, l’empreinte de l’Espagne musulmane sur le malouf. Son introduction en Tunisie est cependant davantage liée à l’arrivée des premiers réfugiés venus au temps des hafsides que des moriscos qui n’étaient plus en contact avec la culture arabo-islamique.

D’une manière générale, les réfugiés andalous et morisques ont contribué à une prospérité tunisienne après les graves désordres consécutifs à la chute des Hafsides et le duel hispano-ottoman. En termes de civilisation, leur communauté a constitué un indéniable apport sous la forme d’une sédentarité rurale novatrice et, dans le monde urbain, à un supplément de citadinité, à un moment où la vieille culture tunisoise subissait les effets de l’âpreté des autorités issues de la conquête de 1574. Nous pouvons dire à la suite de J.D.Latham que les Andalous ont constitué une «force vitale à l’œuvre dans la société tunisienne. (…) nous devons rester conscients de la réalité et de l’importance de la contribution des Andalous à l’évolution de la Tunisie.» Ajoutons que trente-cinq ans après l’arrivée des Turcs, l’arrivée des morisques a contribué au maintien de l’équilibre propre à la Tunisie entre Orient et Occident. Il n’est pas exagéré de dire que la présence andalouse a été un contrepoids d’Occident à une ottomanisation qui eût été sans doute plus poussée, et une orientalisation plus massive dont ne voulaient ni la société ni les grands deys et les beys.

Mohamed-El Aziz Ben Achour

 

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