News - 20.01.2020

Libye – La Tunisie et l’après Berlin : Quelle est notre position ? Quels sont nos intérêts ?

Alors que les chefs de la diplomatie des pays de l’Europe se penchent déjà depuis ce lundi sur les résultats de la conférence de Berlin de dimanche sur la Libye, l’ONU engage les préparatifs pour la tenue à Genève de la commission mixte militaire inter-libyenne chargée de l’instauration d’un cessez-le-feu permanent et des modalités de son respect. Tunis bruit encore de sa non-participation à Berlin, entre soutien à la décision du président Saïd de décliner l’invitation tardivement reçue vendredi, et regret d’avoir pratiqué la politique de la chaise vide.

En attendant une communication de la Chancelière allemande, Angela Merkel, c’est le président Emmanuel Macron, qui a eu la primeur en appelant dimanche tard dans la soirée, à son homologue tunisien, dans un geste perçu comme « amical de la part de la France ». Selon Carthage, le président français a fait part de «sa compréhension » de la non-présence tunisienne et tenu le président Saied informé de la teneur des discussions et de leurs aboutissements. La Tunisie a souligné, insiste le communiqué de la Présidence, l’importance de son association à toute future initiative.

Rien n’a cependant filtré quant à l’implication d’ores et déjà de la Tunisie dans le nouveau processus convenu à Berlin. Avant d’explorer ces perspectives, deux questions préalables sont à éluder.

La première, comment expliquer l’attitude de l’Allemagne en excluant la Tunisie de la conférence de Berlin, puis son revirement de dernière minute en  l’y invitant ?

La seconde, quelle est en fait la position, actualisée ou la même, de la Tunisie au sujet de la Libye ? Quels sont nos intérêts ? Avions-nous fait part aux parrains de la conférence de nos demandes ?

Mais, aussi, comment comptons-nous remonter la pente et reprendre notre position légitime et naturelle dans la recherche d’une sortie de crise durable en Libye ?

Questions à l’Allemagne

Surprise, offense, indignation : Les Tunisiens n’en sont pas encore revenus. L’exclusion de leur pays a été ressentie comme une offense à la dignité nationale et un acte fort surprenant qui rompt avec l’amitié traditionnelle et laisse perplexe de la part d’un pays qui s’est très activement dépensé, depuis 2011, en soutien de la transition démocratique et de la relance économique.
« Pourquoi l’Allemagne chercherait-elle à humilier la Tunisie et son peuple ? », répond à Leaders un analyste allemand, fin connaisseur du sérail, interrogé depuis Berlin. « C’est la première initiative diplomatique de grande envergure qu’entreprend l’Allemagne, depuis de longues années, dans la région, très complexe et très compliquée, poursuit-il. L’architecture n’était pas facile à fixer, avec des intérêts des pays participants qui ne sont pas tous convergents. Il fallait dès le départ, limiter le nombre des invités, se concentrer sur un dénominateur commun de décisions, acceptables par tous, et éviter tout déraillement. »

« Les grands axes prioritaires, souligne notre source, ce sont le cessez-le-feu permanent, l’abstention de toute ingérence extérieur dans le conflit armé et l’application effective de l’embargo sur la ventes d’armes aux belligérants. Avec d’autres mesures accessoires. Même ça peut paraître comme un tout petit pas, c’est, si on arrive à l’appliquer, une avancée significative. A aucun prix, Berlin ne pouvait prendre le risque d’élargir la participation, de crainte de difficulté à aboutir à l’accord escompté. Dans cette configuration, il n’y a pas que la Tunisie qui n’a pas été invitée dès le départ. La Grèce aussi, et vous en comprendrez les raisons, et bien d’autres pays. »

L’Allemagne n’avait-elle pas mesuré l’impact de sa décision sur l’opinion publique tunisienne ? « Certainement, répond notre source. Mais, elle a dû en prendre le risque, par rapport à l’enjeu central. » Quelles craintes pourraient susciter la position tunisienne ? Etait-elle alignée sur l’une des deux factions belligérantes, ou une grande puissance directement impliquée en Libye ? Si le président Béji Caïd Essebsi était encore au pouvoir, la Chancelière Merkel aurait-elle osé décider cette exclusion ? « N’étant pas dans le secret des Dieux, je ne saurais y répondre », nous dit-il.

Aussi intéressant qu’il puisse l’être, cet éclairage, indépendant, ne saurait satisfaire les Tunisiens, qui attendent désormais des explications officielles de la part de l’Allemagne. Il est vrai que la préparation de la conférence de Berlin, entamée depuis des mois, a coïncidé avec le décès du président Caïd Essebsi, l’élection à Carthage du président Saïed et au Bardo du président Ghannouchi et le « limogeage » du ministre des Affaires étrangères, KhemaiesJhinoui. La diplomatie allemande, très active et très appréciée en Tunisie a-t-elle entrepris avec ses partenaires européens, toutes les démarches nécessaires auprès des nouvelles autorités pour leurs expliquer le contexte de cette décision et recueillir les attentes de la Tunisie. Aussi, l’envoi tardif de l’invitation n’était-il qu’un simple faire valoir pour acculer le président Saied à la décliner, et lui faire ainsi la responsabilité de son « absence » ? Les questions sont essentielles et méritent éclaircissements auprès des officiels, comme de l’opinion publique.

Questions à la Tunisie

Venons-en à l’attitude tunisienne ! Applaudie par une très large frange de la population, la décision du président Saïed n’a pas manqué cependant de susciter des avis contraires. « L’isolement est la pire des stratégies dans les relations internationales, explique un politiste. L’offense était grande, mais, en diplomatie, il faut savoir s’en relever, rebondir, renouer les alliances distendues et surtout faire prévaloir ses intérêts. A présent, les jeux sont faits : rebondissons ! »

Evidemment, nous avons d’autres regrets à exprimer. La diplomatie tunisienne a offert l’image d’un corps figé, depuis le « départ » de Jhinaoui, fin octobre dernier. Au-delà d’une question de personne, bien que significative dans ce cas précis, les faits révèlent un immobilisme quasi-total, notamment sur la Libye (à l’exception de l’accueil par le chef de l’Etat de représentants de tribus). Pourtant, le nouvel élu à Carthage ne manque pas autour de lui de diplomates qui connaissent le dossier libyen.

Président en exercice du sommet de la Ligue des Etats arabes, Kais Saied n’a ni convoquéle secrétaire général de la Ligue, Ahmed AboulGheith, ni demandé à voir un autre acteur significatif, GhassanSalamé, représentant spécial du secrétaire général de l’ONU et Chef de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL). De même, les trois ministres des Affaires étrangères de Tunisie, Algérie et Egypte, qui s’étaient constitués en groupe de liaison pour coordonner les positions de leurs pays, ne se sont pas réunis depuis des mois.
Rien ne sert à présent de regarder dans le rétroviseur. Essayons de voir nos intérêts. Evidemment la Tunisie est concernée, au tout premier plan par la situation en Libye, pays voisin immédiat. Qu’il s’agisse de considérations sécuritaires (le risque d’une guerre à nos frontières, d’infiltration de terroristes, de passage d’armes, de stupéfiants et de produits de contrebande...), humanitaires (flux de migrants et de réfugiés ‘déjà plus d’un million et demi de Libyen sont accueillis en toute hospitalité depuis des années), économiques (échanges commerciaux, investissements, emplois...), les implications sont aussi multiples qu’importantes.

Tout en affirmant notre position de principe, érigée en véritable doctrine par Béji Caïd Essebsi, il appartient à la diplomatie tunisienne de s’exprimer sur deux grandes lignes directrices.

La première, c’est de saisir toutes les opportunités possibles afin d’associer la Tunisie aux différents mécanismes de suivi de la Conférence de Berlin, et de s’impliquer dans les nouvelles initiatives qui seront prises.

La seconde, consiste à présenter des demandes urgentes pour:

le renforcement de la sécurité / défense à nos frontières mais aussi à l’intérieur du pays,

le soutien à l’implantation d’une zone franche sur les frontières pour subvenir à l’approvisionnement de la Libye en produits alimentaires, pharmaceutiques, et autres, avec un mécanisme de subvention / compensation de ces produits,

l’appui à la gestion des flux migratoires actuels et futurs, avec l’octroi de budgets conséquents et de moyens appropriés, etc.

Cela exigeun déploiement rapide et efficace de notre diplomatie, une forte réactivation de nos réseaux, la reprise des concertations avec nos partenaires algériens, égyptiens, et d’autres pays, l’accomplissement de notre mandat à la tête de la Ligue arabe, au sein du conseil de Sécurité de l’ONU, et bientôt à la tête du Sommet francophone, ainsi que l’affirmation de notre rôle dans différentes autres instances (Union africaine, OCI, etc.)
 

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