News - 18.01.2020

Samir Gharbi: Pourquoi la Tunisie n’a pas été invitée par l’Allemagne à la Conférence de Berlin sur le conflit libyen?

La question taraude l’esprit des citoyens tunisiens qui se sentent « humiliés ». Mais je peux vous dire qu’elle indiffère les dirigeants politiques du pays, qui n’ont rien fait pour convaincre l’Allemagne de les associer à la Conférence de Berlin (19 janvier) dont les débats intéressent aussi les citoyens tunisiens pour des raisons de sécurité et des raisons humaines…

Le pays accueille les Libyens – touristes et réfugiés – depuis 2011, ils accueillent aussi les réfugiés africains qui fuient le pays. Ils fournissent aux Libyens produits alimentaires, médicaments et autres produits de première nécessité. Les cliniques tunisiennes les soignent (parfois au prix fort), mais les hôpitaux publics aussi. Parfois les Libyens partent sans payer faute d’argent. Des factures importantes sont accumulées et attendent d’être payées un jour (les services de l’Etat en connaissent les montants).

Les Tunisiens sont effrayés par les conséquences du conflit sur leur sécurité et celle du pays : infiltration des terroristes, transferts d’armes et de munitions au profit des combattants jihadistes tunisiens…

Tous ses arguments ont été balayés par les Allemands ? Pourquoi ?
Pourquoi d’autres pays voisins – comme l’Egypte et l’Algérie – ont-ils été invités et pas nous ?

La Libye a des frontières terrestres sur plus de 4 300 km avec 6 pays : Egypte (1150 km), Tchad (1 050), Algérie (980), Tunisie (460), Soudan (380) et Niger (340). Elle a d’importantes frontières maritimes avec plusieurs pays, dont une importante avec la Tunisie (le fameux plateau continental pour le partage duquel un conflit armé a été évité de justesse du temps de Bourguiba).

En toute logique, la Tunisie aurait dû être invitée quelques soient les faiblesses de son gouvernement. Elle l’aurait par respect aux Tunisiens : pour les effets néfastes du conflit actuel sur notre pays ; pour le voisinage historique, les relations économiques et humaines ; pour le rôle déjà joué par la Tunisie depuis 2012 (accueil des réfugiés, transit humanitaire de et vers la Libye) ; pour le rôle joué pendant l’embargo aérien contre la Libye en 1992 (l’aéroport de Djerba avait servi de zone de transit pour tous les voyageurs libyens) ; etc.

Alors pourquoi ce déni allemand ?

Je tente une explication:

L’incurie de la diplomatie tunisienne depuis 2011;

L’implication de certaines parties politiques tunisiennes en faveur de tel ou tel clan en conflit;

Les séquelles de l’affaire de l’extradition en catimini par la Tunisie de l’ancien Premier ministre libyen (proche de Kaddafi), Baghdadi Mahmoudi, en juin 2012…

L’incapacité des dirigeants à convaincre les diplomates allemands (venus à Tunis) de la neutralité et de la capacité tunisiennes à apporter un « plus » à la Conférence.

Sur le dossier libyen, les autorités tunisiennes et les partis politiques influents tirent à hue et à dia : elles tergiversent sans cesse dans les coulisses…

Il est probable que les parties libyennes en conflit aient fait part aux Allemands de leur méfiance à l’égard d’une éventuelle participation tunisienne.

Le gouvernement allemand a pris soin de consulter, sur une base bilatérale, l’ensemble des pays impliqués. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, a séjourné à Tunis, les 27 et 28 octobre 2019. Il a eu des entretiens avec le président Kaïs Saied (voir lien). Heiko Maas a aussi discuté avec le ministre des Affaires étrangères, Khemais Jhinaoui. Le lendemain, 29 octobre 2019, on apprend que ce dernier, en poste depuis janvier 2016, a été limogé (ou qu’il a démissionné)… Sans aucune explication. Y a-t-il une relation de cause à effet avec la Conférence de Berlin ?

Le ministre allemand s’est également rendu à Alger. Et au final, c’est l’Algérie qui a été choisie pour participer à la Conférence de Berlin. Quant à l’Egypte, elle est impliquée – avec une position forte – aux côtés d’une partie prenante au conflit (le camp Haftar).

Que faut-il retenir de tout cela ?

L’esprit cartésien des Allemands: ils exigent la qualité et l’efficacité chez eux comme chez leurs partenaires. Cet esprit de rigueur doit inciter les Tunisiens à ne pas pleurnicher sur « Berlin ou pas Berlin », mais à se regarder en face pour faire leur autocritique sereinement et efficacement. Ils doivent surtout savoir peser sur l’après-Berlin: en négociant plus fermement que jamais les modalités de la sécurisation de nos frontières avec la Libye et, en cas d’aggravation du conflit, de l’accueil des réfugiés libyens et africains (organisation sur notre sol des secours, de l’hébergement, de l’alimentation et des soins). En mémoire, la Turquie a perçu 3 milliards d’euros (1e tranche) pour l’accueil des migrants clandestins de la part de l’Union européenne (accord de mars 2016).

Samir Gharbi

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2 Commentaires
Les Commentaires
bechir Cherif - 18-01-2020 15:17

Outre toutes ces raisons, c'est essentiellement de la sous-estime. Quand on voit ce qui se passe sous la coupole de l'ARP et le silence de la présidence sur plusieurs sujets et j'irais jusqu'à dire l'étoffe de certains....ils ont jugé que nos représentants ne sont pas a la hauteur. Pourquoi BCE était invité partout?

Samir Gharbi - 18-01-2020 18:38

Suite au communiqué des Affaires étrangères, qui révèle que la Tunisie a reçu une invitation à venir à Berlin le 17 (mais pourquoi donc l’info n’a pas été rendue publique de suite ?) et qu’elle a répondu par la négative aujourd’hui… Oui, les Allemands, qui ne sont pas assez diplomates, manquent d'expertise à la française. Ils se sont ravisés trop tard. Normal, que les autorités tunisiens, blessées dans leur amour-propre, refusent l’invitation. Je disais, en conclusion de mon article qui a précédé cette info, que l'Etat tunisien doit être ferme sur l'après-Berlin, pour protéger nos frontières (ce qu’affirme le communiqué) et nos intérêts. Le texte officiel tunisien en parle de façon diplomatique, mais, à mon sens, il manque de fermeté (à la Tunisienne). Il rappelle une position "officielle" vis-à-vis du conflit libyen. Mais tout le monde - et les Allemands aussi –savent que cette position officielle n'est pas celle, par exemple, de Rached Ghannouchi, allié de la Turquie...

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