Opinions - 16.01.2020

Mohamed Kasdallah: Assurer seul sa défense ?

Beaucoup de tunisiens, classe politique  comprise, ont cru que pour avoir éliminé un certain nombre de terroristes sur leur sol, le terrorisme est en voie d’être éradiqué et la paix  s’est durablement installée avant que la montée des tensions dans la sous-région les ramène à la raison.

La guerre, ou pour être plus moderne, la conflictualité, a un bel avenir  dans  notre région et les rapports humains demeurent des rapports de forces.

Aujourd’hui, le feu est à nos portes avec le va-t'en-guerre d’Erdogan qui veut embraser la Libye après avoir occupé une partie de la Syrie. Les militaires turcs reviennent en Afrique du Nord,  et c’est La Libye qui leur servira  de «porte d’entrée». Le prolongement des troubles dans ce pays frère, la situation au Sahel et notamment au Mali, mais aussi au Niger, au Burkina, connait un regain de violence. Cette aggravation de la situation en Lybie et au Sahel, intervient dans un contexte mondial explosif. A nos frontières de plus en plus de forces étrangères interviennent  soit directement  comme la France soit plus discrètement comme la Russie, le Soudan ou l’Egypte.

Dès lors, raisonner seulement neutralité en acceptant le nanisme politique et militaire est une faute. On ne peut penser Sécurité sans réaliser sa maturité stratégique. Car depuis que le monde existe, l’histoire est ainsi faite: Les valeurs ne valent que par la puissance de l’épée. La voix ne porte qu’en fonction du calibre des canons.
Or aujourd’hui, privée de puissance militaire crédible, la Tunisie est un pays aphone. Son absence à la réunion de Berlin en est la meilleure illustration.

Une Armée maghrébine est –elle la solution?

Elle est plutôt une Vision mais une vision à très long terme. En effet, une armée nationale est nécessairement une armée de citoyens: tant qu’il n’y aura pas de citoyens maghrébins, il n’y aura pas d’armée maghrébine. Nous n’avons pas le luxe du rêve. Les perceptions des menaces, les intérêts stratégiques et  les cultures opérationnelles sont trop divergents  pour que les pays du Maghreb acceptent d’une seule voix de subordonner leur défense à la mise en commun de moyens dont ils auraient perdu la liberté d’emploi.

Le réalisme veut donc que l’on parte d’un noyau de nations souveraines capables de compromis stratégiques et d’érosion de leur autonomie au nom d’un intérêt supérieur accepté et dépassant les égoïsmes nationaux. Ce qui suppose une conscience claire et un volontarisme sans faille.

Nécessité d’un plan stratégique en vue d’un conflit majeur

Le contexte régional est marqué par une forte instabilité. Le spectre d’un conflit majeur doit être à présent envisagé d’où la nécessité d’un plan stratégique qui tirera les conséquences de la mutation profonde et rapide de la conflictualité.

Trois priorités devraient être prises en compte dans ce plan:

La première porte sur l’élévation du niveau d’exigence de la préparation opérationnelle. Cela va augmenter le rythme de la préparation alors que le plan de charge des Unités de combat est déjà très lourd.
La seconde priorité est que les unités doivent disposer de moyens matériels nécessaires et suffisants pour leurs missions. Il nous faut être en capacité de sur classer un adversaire asymétrique. Nous devons faire preuve d’imagination dans ce domaine.

Enfin la troisième priorité qui est en réalité la première, concerne le personnel qui constitue notre plus grande richesse. Nous devons assurer à nos soldats une excellente condition physique, cela suppose une hygiène de vie: alimentation, sport, sommeil. Il leur faut aussi et surtout une bonne condition mentale parce que, quelle que soit leur niveau et leur fonction, ils peuvent se trouver en situation d’isolement. Ils doivent alors être capables de prendre les bonnes décisions, parfois en quelque secondes, pour accomplir leur mission et assurer leur sécurité ainsi que celle de leurs camarades.
Nos décideurs sont appelés à ne plus se laisser piéger par l'image d’Epinal du «soldat sous qualifié» effectuant un métier facile laquelle ne correspond évidemment pas du tout à la réalité.
En tout cas, il me semble que nos hommes (mais aussi nos femmes) ont besoin de considération à la hauteur de leur engagement et de leur sacrifice. Nous devons veiller à bien les traiter en termes de rémunération et de soutien  moral.

J’espère de tout cœur que nous sommes encore loin d’un conflit dit «majeur» car j’ai bien peur qu’avec un conflit «dur» l’attrition de nos forces soit rapide vu le format actuel. Sans oublier que la majeure partie de notre armée est dispersée aux quatre coins  de la république.

Par ailleurs et malgré la  guerre civile qui se profile à nos portes, des médias propagandistes nous chantent la gloire du grand leader sur l’air de «tout va bien, madame la marquise»!
Du coup, ça sent plutôt la foutaise que la planification stratégique! A Dieu ne plaise que cela soit !

Colonel(r) Mohamed  Kasdallah


 

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