Blogs - 07.01.2020

Hédi Béhi: avons-nous vraiment besoin d’une seconde révolution?

Trois mois à peine après son investiture,le président de la République est déjà sous le feu nourri des critiques. Un éminent historien spécialiste de l’antiquité prétend même déceler chez lui des relents de césarisme, cette  dictature qui s’appuie sur le peuple et qui finit par conduire le pays à la ruine par la décomposition des institutions de l’Etat. Fort de ses 72% de voix à l’élection présidentielle, le chef de l’Etat n'est pas à l'abri de la tentation. Pour le moment, il n'a qu'une ambition, permettre au peuple d'avoir voix au chapitre. Bien avant son élection, il n'avait cessé de flatter le peuple. Lors de la commémoration de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid le 17 décembre dernier, il avait improvisé un discours d’une rare violence. Emporté par la foule, composée surtout de jeunes, il avait mis en garde contre les complots qui se mijotaient dans des chambres obscures.

Ces propos montrent à l’évidence qu’il a bien du mal à troquer son «treillis» de révolutionnaire contre le complet-veston de président de la République. Austère, n’aimant pas la vie de palais, ni les honneurs, il veut s'essayer à ce qu'on a appelé dans les années 60; le «leadership héroïque» où l’accent est mis sur la dramatisation de la politique, les mesures spectaculaires et les changements drastiques. Saïed aime les harangues. Sa rhétorique révolutionnaire séduit les jeunes, ses envolées lyriques les remuent, son discours égalitariste les enthousiasme. Comme un leitmotiv, le slogan "Achaab youride" revient dans sa bouche. Mais au fond, tout cela sonne creux. Pour le moment, il n'a rien à leur offrir, sinon des chimères. Dans son rapport au peuple, il y a du Bourguiba, mais un Bourguiba irrationnel, qui s’adresse aux sentiments et non à la raison. Pour les mobiliser, il fait dans le complotisme. Ses propos à Sidi Bouzid ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd. Comme aux premières heures de la révolution, un groupe de jeunes, prenant au mot le président, investira quelques jours plus tard le siège du gouvernorat de Tataouine et obligera le gouverneur à quitter les lieux. IIs l’accusent de «comploter...contre la région». Un retour à ce dégagisme qui a failli saper au début de la révolution les fondements de l’Etat. Mais ce n’est rien à côté de ce qui nous attend.

Kaïs Saïed envisage sérieusement une réforme révolutionnaire, la république des conseils qui évoque la république des soviets. Pour Lénine, cette réforme était destinée à être «l’embryon d’un second pouvoir et l’incarnation de la conscience révolutionnaire des masses et les familiariser avec la gestion de l’Etat». Il voulait faire en sorte que même une cuisinière devait être capable de diriger l'Etat. Saïed, moins ambitieux, cherche à donner au peuple beaucoup plus d’occasions de s’exprimer, d'être maître de sa destinée, d'imposer même ses solutions. Ce sera la mesure-phare de son quinquennat pense-t-il. Ne ratant aucune occasion pour en parler, il  en attend beaucoup, même si elle a été très vite abandonnée dans sa patrie d’origine. L’idée centrale qui sous-tend cette initiative est que tout doit procéder du peuple, parce que le peuple connaît instinctivement ses intérêts.Le pouvoir émane du peuple, mais il doit aussi gouverner.

Le père de cette réforme s’appelle Ridha Chihab El Mekki alias Lénine. Il est le mauvais génie de Saïed et fait partie de cette espèce en voie d'extinction qui s'accroche encore aux vieilles lunes du marxisme-léninisme. J’ai cru rêver l’autre jour en l’écoutant parler de cette réforme et ses différentes étapes sur une chaîne de télévision. Si j'ai bien compris, nous en aurons pour 365 jours d’élections en une année. Saïed, lui, est convaincu qu’elle sera une révolution dans la révolution. Celle qui donnera du contenu à sa formule favorite, "Echaab yourid".

H. Béhi

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