Opinions - 06.01.2020

Mohamed Salah Ben Ammar: Au-delà de Nos Oripeaux !

"Regarde-les donc bien ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui à ton retour de voyage trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué. Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis et pour qui, afin de comprendre avec humilité à quel point le hasard t'a favorisé par rapport aux autres." Stefan Zweig

Lors d’une soirée entre amis la discussion est venue sur la « pénurie » de main d’œuvre locale et le traitement réservé aux travailleurs immigrés en Tunisie. Un ami entrepreneur de son état nous a rapporté quelques anecdotes sur la vie ses ouvriers de chantier, Noirs. Ce phénomène prend de l’ampleur dans tous les secteurs et mériterait une attention particulière. Une main d’œuvre exploitée, sous payée, docile, travailleuse et officiellement clandestine, mais bien visible ! Deux problèmes s’intriquent ici racisme et exploitation de travailleur clandestins. Ainsi sur son chantier même après 4 ans de travail en commun, leurs collègues tunisiens refusent encore de s’asseoir à la même table qu’eux, les Noirs mangent seuls dans leur coin. Régulièrement ils se font arrêter quelques heures puis ils sont libérés…après avoir été dépouillés, étrangement les employeurs sont rarement inquiétés. Tous rêvent de partir, certains réussissent, il en a retrouvés quelques-uns sur FB, quelque part en Europe, les autres, il ne sait pas, ils sont peut-être morts en mer ajoute-t-il. Certains de ces ouvriers sont à l’origine des étudiants, d’autres footballeurs qui rêvent de devenir professionnels, quelques-uns ont réussi à signer une licence en faveur d’équipe locale. Une autre amie nous a rapportée l’histoire de sa femme de ménage Ivoirienne (étudiante à l’origine) qui vit clandestinement en Tunisie et qui avait peur de sortir dans la rue car elle se faisait régulièrement racketter par des voyous de quartier et elle n’avait jamais osé porter plainte ou même en parler. Bref chacun avait une anecdote à raconter. Ce n’est pas des faits divers isolés, ce n’est pas seulement des malentendus culturels, le mal est profond, il dépasse de loin le statut social de ces immigrés.

Les Noirs riches ou pauvres, nationaux ou étrangers sont logés à la même enseigne. Des lycéens fils de diplomates Noirs racontent que les taxis refusent de les prendre, pour arrêter un taxi ils sont obligés de demander à leurs copains tunisiens de le faire pour eux. Des médecins africains Noirs spécialistes, en stage dans nos hôpitaux rapportent des actes et des réflexions racistes. Lors de la crise Ebola, un foyer d’étudiants a failli fermer parce qu’une étudiante africaine Noire a eu de la fièvre suite à une angine. Une panique totale s’est emparée des responsables, cette étudiante vivait en Tunisie depuis 6 mois mais elle était Noire. Je passe sur les tests HIV et hépatite obligatoire pour les étudiants étrangers. Indéniablement le fait d'avoir une couleur de peau différente pose encore problème à certains !

Evidemment nous ne sommes pas la seule société au monde à être confrontée aux problèmes de racisme et de xénophobie mais cela ne nous dispense pas d’en parler pour lutter contre ces instincts primaires, le rejet de l’autre qui est différent. C’est un combat de tous les jours et il se fait sur les détails de la vie quotidienne. Ce long et difficile combat a commencé après la révolution. En effet, parmi les acquis d’une révolution que les réactionnaires dénigrent et les opportunistes dénaturent, figure en premier lieu la liberté. Elle a permis d’aborder des sujets jusque-là refoulés. Le 09 octobre 2018, un premier pas a été franchi avec le vote d’une loi condamnant la discrimination raciale. C’est un premier pas mais nous avons désormais des instruments pour punir les actes racistes.

Les stéréotypes incrustés dans notre culture ont la peau dure, ils se transmettent de génération en génération. Ceux de ma génération se souviennent encore du feuilleton ramadanesque Hadj Klouf, et de Marzouk un Noir serviteur bien sûr, fort sympathique. On ne voyait pas le mal, on le trouvait attachant…rien de méchant sauf que l’on projetait l’image du Noir naïf, serviable et en quelque sorte étranger dans son pays. Et c’est aussi une réalité nos compatriotes Noirs tunisiens souffrent aussi de ces comportements racistes. L’historien tunisien Salah Trabelsi est revenu dans le journal Le Monde du 24/2/19 sur les sources historiques de la discrimination dont sont victimes les Noirs (par ailleurs les Berbères ne sont pas en reste) en Afrique du Nord. « Durant des décennies, le sujet a été biffé de l’histoire commune. Qu’ils en soient natifs ou non, les Noirs au Maghreb font l’objet d’une déconsidération doublée de discrimination. Contrairement au reste de la population, ils sont les seuls à être perçus comme l’incarnation d’un groupe exogène, repérable à des caractéristiques ethniques et socioculturelles présumées distinctes. ».

Beaucoup militent pour nous culpabiliser et nous faire oublier nos origines berbères avec souvent des ascendants Noirs. Ils veulent imposer à nos sociétés une identité et une culture officielle uniforme et unique. Ceux qui contestent un tant soit peu cet uniformisme sont traités de renégats, de traitres et de vendus. Pour Salah Trabelsi « ce complexe obsessionnel témoigne d’une dépersonnalisation morale et culturelle…Ils montrent le caractère prégnant dans la culture arabe d’une négrophobie doctrinale, agrémentée d’une haine de soi. ». A ce stade vient à l’esprit du lecteur l’exemple de Bilal, l’esclave abyssinien noir, rendu libre suite à sa conversion religieuse ! Est-ce à dire que ce n’est qu’à travers la conversion à l’Islam qu’un Noir peut devenir un homme libre ? Il est tout aussi vrai que la Tunisie a aboli l’esclavage en 1846 deux ans avant la France mais de toute évidence la discrimination raciale a survécu à cette abolition.

Peut-être une meilleure connaissance de l’Afrique sub-saharienne permettrait d’éclairer les esprits. Ils découvriront à quel point ces sociétés sont attachantes, combien elles sont riches, d’histoire, de cultures, d’art, et de valeurs. « L’Afrique berceau de l’humanité a une foisonnante diversité : diversité des foyers d’hominisation aux temps les plus reculés de la Préhistoire ; diversité culturelle illustrée par les quelque 2 400 langues parlées ; diversité économique et politique millénaire ; diversité des formes d’interaction entre africains et avec le monde extérieur ; ces diversités sont le fruit de l’histoire ». Une histoire riche, trop longtemps ignorée. Il suffit de s’en donner la peine pour découvrir combien les africains sont raffinés. Partout sous cette poussière rouge caractéristique de l’Afrique sub-saharienne, on perçoit dignité et fierté et même l’extrême dénuement de certains endroits n’arrive pas à rompre le charme d’une beauté omniprésente, la nature est belle, les femmes, les hommes, les enfants sont beaux.
Pour les simples à qui une couleur de peau dicte des conduites, le président poète, normalien Léopold Sédar Senghor chantre de la négritude répond dans son poème « Femme Noire » gazelles aux attaches célestes écrit-il:

« Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle. »

Que l’on soit Noir, Blanc, Jaune, Rouge ou Incolore s’exiler à la recherche d’une vie meilleure est une souffrance, traverser le désert et la mer au péril de sa vie est une rébellion contre un destin injuste. Ces ingénieurs, enseignants, footballeurs, ouvriers ont fui la misère et la guerre, ils sont l’espoir de leur village, de leur famille, leur détresse devrait interpeller ce qu’il y a de plus humain en nous. Plus encore ne soyons pas hypocrites, cette main d’œuvre est devenue essentielle pour beaucoup de secteurs qui ont besoin d’elle pour continuer à produire. L’Etat doit mener la lutte contre toutes les formes de racisme et de xénophobie et doit garantir les mêmes droits à tous, sans distinction. Rappelons-nous que 10% de nos concitoyens vivent à l’étranger et que ce qui est détestable chez les autres l’est chez nous aussi. On n’aime pas que nos compatriotes soient traités comme des parias. Il doit en être de même pour tous ces travailleurs immigrés que nous côtoyons tous les jours sans les voir.

« Regarde-les bien, ces hommes entassés à l'arrière du bateau et va vers eux, parle-leur, car cette simple démarche, aller vers eux, est déjà une consolation ; et tandis que tu leur adresses la parole dans leur langue, ils aspirent inconsciemment une bouffée de l'air de leur pays natal et leurs yeux s'éclairent et deviennent éloquents. » Stefan Zweig

Mohamed Salah Ben Ammar




 

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