News - 15.12.2019

Ammar Mahjoubi - Henchir el-Faouar: La cité antique des Belalitani Maiores

C’est en 1884 qu’un certain capitaine Vincent, chef du bureau des renseignements de l’armée française d’occupation, décrivit pour la première fois le champ de ruines de Henchir el-Faouar. Situées à une dizaine de kilomètres au Nord-Est de Béja, sur le versant de Jebel Bourjaa qui borde la route reliant Béja à Mateur, ces ruines surplombent la petite vallée de l’Oued Berdine. L’épigraphiste R. Cagnat y recueillit, en 1886, deux inscriptions, qui s’ajoutèrent aux trois textes épigraphiques déjà relevés par Vincent ; et c’est du mois d’août 1959 que date notre première reconnaissance du site archéologique. En explorant ses recoins, nous pûmes y relever deux autres inscriptions et déterrer la statue taillée dans le calcaire local et à peine enfouie d’un homme drapé, vêtu de la toge officielle. Livrée aux services du gouvernorat, elle fut entreposée dans son parc.

La première campagne de fouilles, au printemps de 1960, fut des plus fructueuses ; la mise au jour d’un autel dressé «sur l’ordre de Jupiter Sabazios», un dieu oriental mentionné pour la première fois par l’épigraphe de la province africaine, s’ajouta  à celle, fort importante, de deux textes épigraphiques qui identifiaient le site : ces décombres étaient les vestiges de la cité antique de Belalis Major. A la même date fut aussi exhumé un cube massif de marbre blanc, qui avait appartenu sans doute à un temple d’Apollon ; en effet, figurés en méplat sur ses deux faces contiguës, le corbeau sous une branche de laurier et le griffon devant un brûle-parfum constituent un ensemble d’attributs liés à ce dieu dans la tradition classique. Les résultats de cette campagne, en raison de leur importance, furent communiqués à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et publiés dans ses comptes rendus.

Se succédèrent ensuite, de 1960 à 1971, et après délimitation de la surface couverte par les ruines, huit campagnes de sondages et de fouilles. Le site s’étend sur une distance de 350 à 400 mètres dans les deux directions Nord-Sud et Est-Ouest, et couvre ainsi une superficie vaguement circulaire de treize à quatorze hectares. Clôturé et surveillé par un gardien, l’Institut d’art et d’archéologie (l’ex-INAA) y construisit une maison de fouilles où furent entreposés les objets exhumés par les campagnes successives. Ces travaux n’ont pas mis au jour, tant s’en faut, l’ensemble des monuments et de l’habitat de la cité. Ils ont montré, essentiellement, que sa fondation remonte à la fin du IIIe siècle avant le Christ, confirmant de la sorte les progrès de la sédentarisation et de l’urbanisation à l’époque punico-numide. De fait, révélés par les sondages, au niveau des couches les plus profondes, les sols de béton gris ou rose au-dessus de la terre vierge sont comparables à ceux qui revêtent les sols des habitations de Kerkouane ; tandis que la quantité considérable, dans les remblais, des céramiques provenant d’Italie du Sud et de Sicile témoignent de l’importance du commerce méditerranéen, dont les produits pénétraient à cette époque jusqu’au cœur du pays numide.

Les progrès de la romanisation peuvent être perçus grâce à l’évolution de la constitution municipale, que révèlent plusieurs inscriptions malheureusement incomplètes. L’installation d’un noyau de vétérans romains, gratifiés dans cette région très fertile de riches propriétés agricoles, avait d’abord attribué au bourg agricole numide de Belalis un statut de pagus, c’est-à-dire celui d’une petite mairie romaine rattachée administrativement à la colonie julienne de Carthage. Mais ce rattachement fut ensuite rompu, probablement à l’époque de la dynastie sévérienne : si bien qu’au IVe siècle, une inscription qualifie la cité de colonie, lui conférant ainsi un rang éminent dans la hiérarchie des communes romaines. Les marques de la romanisation dans l’urbanisme- tout comme dans le statut municipal- n’étaient pas en reste.

A l’époque antonino-sévérienne déjà, et dès le règne d’Hadrien au début du IIe siècle, le pagus avait commencé à se doter d’un parement monumental, qui ne tarda pas à lui conférer l’allure d’une cité romaine. Au centre de la bourgade fut aménagé un forum entouré par un portique ;  on construisit aussi une curie qui servit de temple dédié, probablement, à la Concorde et en même temps de siège pour le sénat local, comme n’avait pas manqué de l’indiquer l’inscription gravée sur la façade. La découverte d’un grand nombre de stèles dédiées à Ba’al Hammon-Saturne implique nécessairement l’existence d’un sanctuaire important, non exhumé encore, consacré au culte de ce grand dieu de la province africaine; tandis que l’adoption progressive du costume romain par les fidèles figurés sur les stèles, dont certains sont vêtus de la toge officielle, montre clairement les progrès de la romanisation dans tous les domaines.

D’autres temples, ou de simples lieux de culte, révélés par l’épigraphie, furent certainement consacrés aussi aux divinités gréco-romaines ; un Capitole, d’abord, pour l’adoration des trois grands dieux tutélaires de Rome, Jupiter, Junon et Minerve. Puis des sanctuaires dédiés à Apollon, Diane, Liber Pater, Mercure, les Dioscures… et d’autres encore consacrés probablement à des divinités orientales, comme ce Jupiter-Sabazios qu’un citoyen de Belalis avait vu dans son rêve. Un grand établissement thermal, entièrement exhumé, était ouvert sur le portique, au bord de la place publique ; tandis que d’autres thermes étaient édifiés dans les quartiers de la cité, comme celui dont le frigidarium, la grande salle froide, était orné d’une mosaïque figurant le labyrinthe franchi par Thésée, représenté en lutte avec le Minotaure.

Au IVe siècle, malgré la crise du monde romain, ses vicissitudes et l’instabilité du pouvoir au IIIe siècle, le forum et les établissements publics qui le bordaient étaient encore l’objet de l’attention et de la sollicitude des autorités. On restaura en particulier, comme le précisent encore les textes épigraphiques, la curie, pôle important de la vie politique et cadre de la vie sociale ; et entre les années 317 et 324, sous le règne conjoint de Constantin et de Licinius, les portiques autour de la place publique furent remis à neuf. Une salle hexagonale, qui était peut-être, en raison de sa forme, le tepidarium des thermes, fut aussi reconstruite ; et comme ne manqua pas de l’indiquer l’inscription qui surmontait l’entrée de la curie, c’était le proconsul, le gouverneur de la province en personne, qui avait présidé aux restaurations. Membre de l’opulente famille romaine des Caeonii, qui avait des biens fonciers considérables en Numidie, son nom est suivi de celui du légat Gezeius Largus Maternianus, son adjoint, qui était aussi le patron choisi par Belalis pour défendre ses intérêts. D’autres monuments publics furent aussi rénovés ou totalement reconstruits. Ce concours et cette intervention directe des autorités de la province, en appui aux donations des notables locaux, dont seul le curator reipublicae est actuellement connu, attestent que la tradition de l’évergétisme et de ses générosités n’avait nullement disparu et que Belalis Maior restait bien installée, à l’époque du Bas-Empire, dans son rythme de vie à la romaine.

Les changements véritables commencèrent au Ve siècle. Le paysage monumental ne cessa alors de se dégrader, les édifices délabrés ne furent plus réparés et ne tardèrent pas à changer de destination. Des murs de refend (coupant une salle en deux) subdivisèrent désormais les différentes pièces des édifices en bordure du forum, qui furent ainsi détournées, semble-t-il, de leur ancienne destination et devinrent, probablement, les locaux d’un ensemble d’habitations précaires. La place publique et les bâtiments qui la bordent n’assuraient plus le rôle qui leur était auparavant dévolu, car leur fonction politique, ses manifestations sociales et religieuses étaient comme attirées par un nouveau pôle apparu dans la cité, celui d’un quartier chrétien édifié au Nord. Dès la fin du IVe siècle, en effet, on y avait construit une cella trichora, dont les trois absides étaient ouvertes sur une salle oblongue, divisée en cinq nefs ; elle était flanquée, sur les deux côtés, de plusieurs salles décorées de mosaïques.

A proximité s’étendit tout un quartier de monuments chrétiens : une grande basilique à trois nefs, avec un baptistère desservi par des annexes aménagées pour les catéchumènes et aussi, très probablement, pour le tribunal de l’évêque. A cet ensemble de bâtiments, qui constituaient sans doute le groupe épiscopal de la cité, s’ajouta une autre église, plus petite, édifiée au Nord-Est du forum, dans un quartier où des locaux domestiques modestes avoisinaient des boutiques d’artisans. Plus loin, à la limite orientale du site, fut exhumée une bâtisse au sol pavé de dalles funéraires ; construite sur l’aire d’un cimetière antérieur, sa salle principale en forme d’exèdre était décorée d’une mosaïque dont la conception esthétique est des plus remarquables. Elle mélange, en effet, dans une réadaptation incontrôlée, les deux thèmes conventionnels des mois et des saisons, tournant ainsi le dos, en cette fin de l’époque antique, à tous les canons de la tradition classique. Malgré ces entorses, on constate cependant que le souvenir de l’iconographie hellénistico-romaine en ce Ve siècle, sous l’occupation vandale, était toujours vivace ;  alors que l’habitus de la forme antique était totalement perdu, que le dessin était devenu à deux dimensions et que toute figuration du volume avait disparu.

La même esthétique caractérisa le décor architectural. Bases, colonnes, pilastres, chapiteaux, taillés au Ve siècle, voisinaient avec les éléments décoratifs remployés, sans aucun souci d’unicité ; une base attique était placée côte à côte avec une autre corinthienne, une colonne était en marbre blanc et l’autre voisine en marbre vert…et, à chaque fois, un diamètre différent. Un seul impératif importait, celui des solutions pratiques, sans recherche d’homogénéité.

Vers la fin du VIe siècle et, surtout, au début du VIIe, le niveau du sol, nettement surélevé, fit disparaître sous les remblais le réseau des rues. La grande basilique voisine du trichore, ruinée sans doute après une période d’abandon prolongée, fut totalement reconstruite, avec un ultime remaniement qui affecta le chœur ; un sol de béton couvrit la mosaïque parvimentale ainsi que les sépulcres couverts de dalles tumulaires ou de mosaïques funéraires, avec des épitaphes dont l’une était datée du règne d’Héraclius. Des constructions précaires, souvent fondées sur des murs sous-jacents, avaient envahi les thermes et tous les locaux, dans le secteur du forum ; alors que nombre de tombes parsemaient les quartiers, nombre d’habitations rudimentaires obstruaient les rues.

C’est de cette situation dégradée à l’intérieur de tout le périmètre urbain qu’hérita l’occupation arabe au VIIIe siècle: d’un état urbain qui n’avait cessé de se délabrer depuis la fin du Ve siècle, avec des monuments publics en ruine, une voirie couverte de remblais, encombrée et obturée par les verrues des habitations précaires. Mais bien que ruiné et dans une décrépitude générale, le site de la petite ville antique ne fut pas abandonné; sur les décombres du quartier chrétien s’installèrent, après l’occupation arabe, un fortin et une série d’habitations contiguës, dont les vastes cours intérieures étaient bordées de chambres adossées à de fortes murailles extérieures.

A.M.


 

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