News - 06.12.2019

Les œuvres complètes d’Ahmed Douraï révèlent un illustre précurseur tunisien

Beit El Hikma vient de publier, plus de cinquante ans après sa disparition, les "Œuvres complètes" de Ahmed Douraï en deux volumes (vol. I 602 p., vol. II, 589 p.). « Curieux pays qui donne naissance à des précurseurs qui excellent dans tous les domaines, puis les vouent à l’oubli, sans être célébrés, ni leurs œuvres propagées », écrit en préface, à juste titre le Pr Abdelmajid Charfi, président de Beit el Hikma ? Les manuscrits d’Ahmed Douraï et ses différentes autres œuvres avaient été longtemps en hibernation, poursuit-il, jusqu’à ce Mme Sihem Ben Ammar Belhédi, la nièce de son épouse, dans une première étape, s’y intéresse, déployant un grand effort pour les rassembler et procéder à les retranscrire en s’efforçant d’en déchiffrer certaines parties. La fille de l’auteur, le Pr Kalthoum Meziou, se montrera enthousiaste pour le projet et la publication des œuvres complètes de son père. C’est ainsi que le Pr Salem Ounaies a été missionné par Beit El Hikma de relire les compilations, procéder à l’établissement et la révision nécessaires, avant que le Pr Hela Ouertani établisse la biographie de l’auteur, et traité les annotations et références.

L'auteur, en dehors d'articles journalistiques traitant de sujets divers -droit musulman, droit positif et sujets de société- n'avait rien publié de son vivant. Deux ouvrages "La vie de Tahar El Haddad" et "Défense d'El Haddad" ont été publiés à titre posthume, respectivement en 1975 et en 1976, mais une grande partie de ses écrits est restée, jusqu'à nos jours, totalement ignorée.

Acteur et témoin de référence

Ahmed Douraï (1902- 1965) a reçu d'abord une formation zitounienne ; très critique envers cet enseignement traditionnel, il a tenu à acquérir une formation moderne au lycée Alaoui, il est ainsi devenu parfaitement bilingue. Il a entamé, par le suite, des études juridiques. Il a été oukil prés des tribunaux charaïques pendant le protectorat et a intégré la magistrature au moment de l'indépendance. 
Ahmed Douraï a été acteur et témoin de son époque.

Acteur, il a été de tous les combats, ses activités ont été politiques mais surtout syndicales et sociales, il était très impliqué dans de nombreuses associations caritatives et sportives.

Témoin, Ahmed Douraï utilise différentes formes d’expression : pièces théâtrales, roman, études, articles journalistiques… pour restituer, à travers l'ensemble de son œuvre, le contexte sociopolitique de l'époque et les débats intellectuels qui agitaient la société tunisienne. Mélange de fiction et de faits historiques, ses écrits décrivent les tiraillements politiques, les relations des uns et des autres avec les autorités coloniales et les autorités beylicales, la montée du syndicalisme…ils décrivent une bourgeoisie repliée sur elle-même et sur ses prérogatives, la recherche égoïste des intérêts personnels au détriment de l'intérêt général, mais également une partie de la jeunesse révoltée devant l'inertie des sociétés arabes, rêvant de changement, de renouveau, appelant à une relecture de la charia, à l'émancipation de la femme… Ce contexte, vieux de plusieurs décades, s'avère étonnamment actuel.    

Un visionnaire 

Une figure centrale plane sur une grande partie de l'œuvre, Tahar El Haddad.

Outre les deux ouvrages qui lui sont consacrés, Tahar El Haddad est évoqué à plusieurs reprises dans la pièce " Fi dar el ilm", adaptation en prose rimée des "Femmes savantes" de Molière. Ses propositions sont discutées, analysées par les protagonistes, critiquées par certains et défendues par d'autres. Il est également mis en scène et prend la parole dans "La vie pendant la première moitié du 20em siècle", mais il n'est pas le seul. Diverses personnalités de l'époque interviennent dans divers écrits Moheddine Klibi et Cheikh Ben Mrad mais aussi Ali Douagi, Ali Jendoubi, Khemais Tarnane…Abdelaziz Thaalbi, quant à lui, tient un discours dans "Nawadi el Attarine".

Aux côtés de ces personnalités historiques, on retrouve de nombreux personnages fictifs parmi lesquels on remarque des figures féminines. Ahmed Douraï, tout comme Tahar El Haddad, était un fervent défenseur des droits des femmes, la proximité de leurs points de vue est manifeste, mais alors que Tahar El Haddad a théorisé sa pensée, Ahmed Douraï a traduit la sienne à travers une série de personnages. Loin des stéréotypes de la femme passive et cloitrée, "dotée d'une faible raison", on trouve des femmes qui se battent et qui s'assument. On trouve cette veuve qui refuse la soumission économique à ses proches et qui travaille dur pour subvenir au besoins de ses enfants (Nawadi el Attarine), une épouse qui s'affirme et s'impose devant son mari et qui tient une sorte de salon littéraire (Fi dar el ilm), de jeunes femmes qui étudient, qui s'interrogent, qui participent aux discussions, qui ont leurs mots à dire (La vie durant la première moitié du 2em siècle). Parmi toutes ces figures féminines émerge Doniazed.

Personnage fictif (ou inspiré d'une figure de l’époque ?), Doniazed traverse l'œuvre théâtrale d'Ahmed Douraï. On l'y trouve enfant, adulte, instruite, engagée… Doniazed, probable incarnation d'une tunisienne libérée dans une Tunisie rêvée.


 

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