Opinions - 01.11.2019

Slaheddine Dchicha: Qui comprend Kaïs Saïed?

Depuis trois ou quatre décennies, la communication politique est devenue une discipline à part entière avec ses enseignants et ses chercheurs, ses experts et ses conseillers. Ses acquis et ses principes sont désormais pris en considération et les spin doctors et autres communicants qui entourent tout homme politique sont là pour veiller à leur application quasi-systématique.

Le principe le plus connu et le plus évident,  car issu de l’observation et de l’expérience,  concerne la langue et son usage. Il prescrit de moduler le niveau de langue selon l’interlocuteur et selon la situation de communication. Et de fait, afin d’être efficace : convaincre ses interlocuteurs et les gagner à sa cause, l’homme politique se doit de parler leur Langue et d’adopter un registre adéquat.  Et la vague populiste n’a fait qu’accentuer cette exigence puisqu’elle bannit « la langue de bois » et préconise le « parler vrai » opposé au jargon exclusif  « des élites ».

Dans les pays où il y a diglossie, l’exercice se complique. Outre le choix d’un niveau de langue adéquat, s’impose l’option pour une des langues en présence. En Tunisie, les leaders politiques et les  orateurs ont longtemps privilégié le « dialectal » quitte à le mâtiner d’une dose raisonnable d’arabe classique voire de quelques expressions et mots français. Et ce sont les Islamistes qui ont inauguré le recours systématique à « l’arabe classique », s’approchant ainsi du Coran et de « la nation arabe » et tournant le dos à l’Occident et au « Parti de la France »
Au grand étonnement des observateurs et des analystes, ce principe,  si évident et si familier, a  été superbement ignoré par le vainqueur des dernières Présidentielles tunisiennes.

La communication de Kaïs Saïed

Tout a été dit du candidat Kaïs Saïed. A quoi sont dues sa fulgurante émergence et sa notoriété soudaine ? comment ce modeste universitaire  sans parti,  sans programme et  sans moyens s’est-il imposé en éclipsant tous ses concurrents ?...mais la question,à notre sensla plus importante, reste : « comment opère le verbe de Kaïs Saïed ? »
Le « verbe » car Kaïs Saïed n’a recours à aucune communication non-verbale. Il se fige toujours dans une attitude statique, qui interdit toute gestualité, toute mimique  et tout sourire, ce qui lui a valu un surnom désobligeant qu’on répugne à mentionner ici...

En tout cas, il se dégage de l’ensemble une impression de sobriété, de sérieux et de conformisme, renforcée par le  sage et conventionnel costume, impression qui semble exclure tout humour et toute familiarité comme en témoigne le baiser que lui a presque  arraché son épouse,  le jour de son investiture.
Sur le plan verbal, cet homme qui semble hautain et en même temps modeste, a  choisi une fois pour toutes  une langue qui l’éloigne définitivement de la majorité de  son public,  « l’arabe classique » etalorsune série de  questionsde surgir :  « Comment a-t-il pu balayer son adversaire avec une majorité si écrasante ? », « Comment son  discours a-t-il été reçu ? », « comment a-t-il agi ? »…

Le retrait du sens

Comme tout Tunisien, il partage ce que le regretté Abdelwahab Meddeb* appelle « un universel islamique », ce vécu qui consiste pour le sujet tunisien de naître et de grandir en pratiquant comme « langue maternelle » le dialecte tunisien et à partir de quatre, cinq ou six ans de commencer à apprendre « l’arabe coranique » que l’on pourrait qualifier de la langue du père même si elle restepour lui  longtemps  incompréhensible :  « J’avais appris le Coran presque sans comprendre »** dit Meddeb et il poursuit: « …Aussi bien par la voix que par le graphe, le statut saint de la langue s’acquiert dès que le signifiant prime sur le signifié »**
Ce retrait du sens et cette prédominance du signifiant peuvent s’observer et se mesurer quotidiennement lorsqu’on assiste à l’émotion éprouvée par un profaneà l’écoute du Coran psalmodié ou de la déclamation d’un poème en arabe classique. La compréhension s’absente et prédomine alors l’émoi esthétiqueà l’instar de ce qui se passe à la vue d'une calligraphie dans une mosquée. La langue, que ce soit oralement ou visuellement agit alors de façon qui peut** être qualifiée d’abstraite comme une peinture qui ne renvoie pas à la réalité, qui n’a pas de référent.

Nous osons prétendre que c’est ce qui s’est passé et se passe encore avec Kaïs Saïed. Monsieur Saïed n’est pas seulement un Tunisien, il est aussi universitaire et juriste et lettré, et à ce titre il cumule trois voire quatre  jargons qui, en cas de mobilisation, rendent ce qu’il dit incompréhensible à une majorité de ses compatriotes.

Visiblement, il est conscient de ce qu’il fait puisqu’il choisit les mots les plus rares et les images les plus recherchées et il les déclame en exagérant systématiquement les voyelles longues donnant  à son élocution des airs de récitation, de… psalmodie.

Il y a fort à parier que ceux qui l’ont compris parmi ses innombrables électeurs sont rares, mais ils lui ont fait confiance. Espérons qu’il leur rendra la politesse en leur parlant leur langue !

Slaheddine Dchicha

*Abdelwahab Meddeb, Le Pari de civilisation, Seuil, 2009, pp. 15-20.
**Page 17  
     

 

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3 Commentaires
Les Commentaires
abderrazak - 02-11-2019 10:10

A mon avis si NT ne s'était dispersé et si ses dérivés se sont rassemblés au premier tour des présidentielles et des législatives , ni KS ni Nahdha n'arriveront premier. Mais la "providence" en a voulu autrement et c'est une leçon pour les prochaines échéances si toutefois le pays restera,d'ici-là, encore debout.

ridha - 02-11-2019 13:48

les paroles, les verbes et leurs prononciation, on vous les laisse, on veut des action, les discours de Bourguiba sont dépassés

hassen zenati - 02-11-2019 22:10

On a rarement vu des Tunisiens parler la langue du Coran, sauf dans les circonstances qui relèvent du rite, et dans les mosquées. Cela fait belle lurette que l'arabe en usage en Tunisie est celui qui se rapproche le plus de celui qu'on peut qualifier d'arabe Sadikien ou celui enseigné à Alaouia. Il est le même que l'arabe standard recommandé par l'Unesco pour l'enseignement dans l'ensemble des pays arabes. Il est aussi celui qu'on lit dans tous les journaux écrits de l'aire arabe, de l'Océan au Golfe. Mais si à chaque fois on lance à la figure des gens "l'arabe coranique" comme une insulte, c'est pour diaboliser une langue et imposer qu'elle soit remplacé par une autre, en l'occurrence le français. Toutes les langues du monde se pratiquent à des niveaux différents s'étageant entre la langue savante et la langue populaire. Ces différents niveaux ont cependant un point commun : ils puisent dans le même registre lexical, se réfèrent à la même syntaxe et utilisent la même grammaire. En Tunisie, ce qu'on appelait Al Darija, la langue maniée avec un grand talent et une grande subtilité par le défunt Abdelaziz El Araoui, celle des dramatiques de Hamouda Maali ou des émissions poétiques populaires de Mokhtar Hachicha, est en train d'être étouffée par un idiome hybride infâme, franco-arabe, comme le veut la loi de Gresham en matière monétaire : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Il suffit de tendre l'oreille à certaines radios pour se rendre compte que l'on est désormais loin, très loin de la Darija tunisienne. Ces radios nous servent une sorte de sabir, de créole ou d'espéranto du plus mauvais goût, tantôt arabisant les verbes français et d'autres fois francisant les substantifs arabes. Une charabia "rakika", abrutissante et réductrice de la pensée, mais qui permet aux néo-acculturés de la francophonie de proclamer, pour s'en excuser, avec un brin de snobisme de surcroît, qu'ils n'ont pas appris pas l'arabe, ne le connaissent pas. Lorsqu'on ne maîtrise pas l'arabe on ne travaille pas dans un médium s'adressant à des Arabes, comme lorsqu'on ne connait pas le français, on n'est pas admis dans les rédactions d'organes de presse français. Même chose pour l'anglais, l'italien, l'espagnol, l'allemand, le flamand etc. Il faut nourrir de gros complexes pour s'en accommoder. En utilisant l'arabe "classique", que l'on peut aussi mieux qualifier d'arabe correct, Kaeës Saëd fait un pas dans la bonne direction. Il faut qu'il soit suivi d'autres, notamment l'interdiction par la loi de la langue hybride dans les média, la publicité et l'environnement urbain en général. Certaines réclames, comme celles concernant les lessives, les couche-culottes, les téléphones mobiles et les cosmétiques, sont particulièrement révoltantes. Dans un pays qui a adopté l'arabe depuis quinze siècles et dont la constitution proclame que l'arabe est la langue nationale et la langue de l'état, c'est la moindre des choses que l'on fasse respecter la loi. Cela n'exclut pas l'ouverture la plus large possible à d'autres langues, en particulier celles qui portent le mieux aujourd'hui les savoirs comme l'anglais, l'espagnol ou l'allemand.

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