News - 18.09.2019

Mustapha Kamel Nabli: Où en sommes-nous après ce premier tour des élections présidentielles en Tunisie de septembre 2019?

La Tunisie est fébrile, elle est prise de convulsions. La Tunisie est hystérique, elle est à bout de nerfs. La Tunisie est en labeur, elle enfante dans la douleur. Je suis persuadé que les Tunisiens se reconnaîtront dans cette métaphore décrivant la situation de la Tunisie.

Après cette journée historique du 15 septembre 2019, beaucoup de tunisiens sont aussi dans un état de choc et de confusion. Ils se demandent: ou est-ce que nous en sommes? Qu’est-ce-que la Tunisie est en train d’enfanter? Va-t-elle se remettre? Est-ce-que la Tunisie est sur la voie de la rémission ou bien de l’aggravation de la maladie? Sommes-nous partis pour une sortie de crise ou bien une entrée dans une autre période de dérapage et d’enlisement?

Je souhaite tenter de donner des éléments de réponse à ces questions en soulevant quatrequestions.

Est-ce que nous pouvons dire que la démocratie s’est ancrée en Tunisie?

La question de l’enfantement de la démocratie est fondamentale. Tunisie a été dans un processus de transition démocratique qui a commencé avec les élections d’Octobre 2011. Les sacrifices consentis pendant ces dernières années sont énormes, et on est en droit de se demander si cela valait le coup. Après huit années et plusieurs élections, est-ce nous pouvons dire que la Tunisie est devenue un pays démocratique, que la démocratie a atteint un degré de maturation qui nous permet d’anticiper une stabilité institutionnelle qui résout de manière définitive le problème de la légitimité du pouvoir, et d’ancrer les anticipations dans la volonté souveraine du peuple à travers des élections libres, transparentes et équitables.

Les élections de 2019 se distinguent de celles des années précédentes, car elles sont les premières où le pouvoir sortant est en concurrence avec d’autres candidats qui aspirent à le remplacer. C’est le test crucial d’une démocratie, qu’elle permette par un processus pacifique, électoral transparent, et équitable,une transmission du pouvoir d’un groupe politique à un autre. Si ces conditions sont réunies, on peut considérer que la démocratie est vraiment «née» et s’est enracinée dans le pays.

Le premier aspect est de savoir sile processus démocratique est ancré dans des institutions capables d’assurer son indépendance et sa transparence? La réponse est globalement positive. Le processus électoral et ses résultats ont montré que le pouvoiren place n’est pascapable de maitriser et de contrôler le processus et les institutions à son avantage. Malgré les moyens et efforts fournispar l’exécutif en place pour contrôler et influencer les résultats, il a échoué et a perdu les élections. Les diverses administrations ont acquis suffisamment d’indépendance et d’autonomiepour ne pas être de simplesinstruments de l’exécutif en place. Malgré un certain nombre de dérapages soulevés par les observateurs, on peut prendre acte du fait que le corps des gouverneurs, des délégués, des «omdas» ou des responsables de l’administration, ont compris que l’alignement avec le pouvoir en place n’est pas nécessairement dans leur intérêt. Les diverses tentatives du pouvoir en place d’utiliser ces organismes se sont avérés inefficaces. C’est un grand progrès pour la démocratie, qui doit consolider ces acquis par des mesures concrètes pour mieux protéger ces institutions contre leur utilisation partisane.

Ces appréciations s’appliquent dans l’ensemble à l’Instance Supérieure Indépendante des Elections (ISIE), les institutions de la sécurité nationale, ainsi qu’aux diverses autres structures administratives. C’est un acquis fondamental de la démocratie.

Mais cette appréciation est à nuancer par le deuxième aspect qui est celui de la performance des instances de régulation et de supervision des élections. On peut estimer que l’ISIE a assuré valablement un processus électoral transparent au niveau des inscriptions des électeurs et de l’organisation du scrutin. Mais on peut estimer aussi que l’ISIE ainsi que les autres instances n’ont pas réussi à imposer, par une application stricte de la loi, sans interférences politiques, les principes d’égalité des chances entre candidats en ce qui concerne le financement, l’accès aux médias et l’utilisation des moyens de l’Etat. Ces faiblesses sont dues à la fois à des lois inadaptées, souvent peu claires, mais aussi l’incapacité de ces autorités à exercer leur autorité et faire face aux lobbies et forces politiques puissants. Par exemple, une grande faiblesse a été le manque d’égalité entre candidats, avec deux d’entre eux ne pouvant pas mener leurs campagnes électorales, l’un étant en prison, l’autre en fuite pour échapper aux poursuites judiciaires. Il est évident que seule la justice est en position de se prononcer sur le bien-fondé on non de la poursuite judiciaire des deux candidats concernés. Par ailleurs ce ne sont pas la qualité et le programme de ces candidats qui sont en question. Mais étant donné que leurs candidatures sont légales et acceptées formellement par l’autorité électorale, ils avaient le droit de mener une campagne comme les autres. Toutes les raisons avancées, même judicaires, pour ne pas leur permettre d’exercer leur droit sont inacceptables. Le processus électoral de 2019 restera entaché de cette tare, qui pose le problème de l’indépendance de la justice comme un ingrédient essentiel du succès d’un système démocratique, et du développement tout court.

Le troisième aspect à apprécier concerne la nature du débat politique pendant la campagne électorale, ou plutôt le non-débat. Les candidats qui ont gagné les élections, avec l’un en prison ne pouvant s’exprimer et l’autre ayant poursuivi une campagne du silence qui consiste à ne pas s’exprimer et ne pas communiquer ouvertement. La communication est implicite, qui cultive l’ambiguïté, et l’attrait à des cibles variées. Ceci est possible avec l’utilisation intensive du digital plutôt que celui des médias traditionnels. Les moyens de communication dans le monde digital permettent d’amplifier les messages, de constituer des foules adhérentes. Cette utilisation du digital a été le fait aussi bien des candidats gagnants que par les autres. Le débat d’idées et la délibération démocratique n’ont pas eu lieu. Comme partout ailleurs une question reste posée: est-ce la démocratie gagne ou pas avec la domination du digital?

Le quatrième aspect à apprécier est celui du climat dans lequel se sont passées les élections. Il est certain qu’il a été souvent tendu, et que les attaques verbales entre candidats ont aussi été vicieuses et violentes, surtout dans l’espace digital. Mais il est aussi important de noter que dans l’ensemble on n’est pas rentré dans le processus dangereux de la violence physique, et qu’on soit resté dans un climat pacifique.

Le cinquième aspect est celui de la participation de la population qui doit montrer le degré de son adhésion et son engagement dans ce processus démocratique. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle nous ont donné une appréciation mitigée. Le taux de participation a été moyen, soit 49% des inscrits, qui est en baisse par rapport aux élections de 2014. Mais cette baisse résulte d’une légère augmentation des votants au premier tour (3465 mille en 2019 contre 3339 mille en 2014) alors qu’il a eu une augmentation considérable des inscrits 33%.
Pendant les dernières élections, seulement près de 40% de l’ensemble de la population en âge de voter s’est rendu aux urnes. Les 60% restants, soit ne sont pas allés voter ou bien ne sont même pas inscrits pour voter. Il y a eu une partie importante de la population, même parmi ceux inscrits dans les registres électoraux, qui a estimé que se déplacer pour voter ne valait pas le coup. Le message doit être clair : une bonne partie de la population a estimé qu’il existe une discordance fondamentale entre l’importance accordée au vote lors des présidentielles, et les prérogatives effectives limitées du Président de la République. C’est une carence majeure qui handicape le processus de mise en place de la démocratie, et qui nécessite une réforme constitutionnelle pour le résoudre.
La qualité du processus démocratique se mesure aussi par sa capacité à permettre une large population de la population. Les résultats du premier tour montrent que les deux premiers, qui sont appelés à s’opposer au deuxième tour, ont obtenu au total seulement près du tiers des votes exprimés. Les deux tiers des votants ne se retrouvent pas au second tour. Ce résultat est conforme aux règles et normes d’un processus transparent. Il est le résultat de la dispersion des voix et de la multiplicité des candidatures, reflétant la faiblesse du système politique dans son ensemble.

Dans l’ensemble le message essentiel est que la démocratie a avancé, et qu’elle s’instaure en profondeur en Tunisie, mais qu’elle souffre encore d’imperfections donttrois faiblesses principales. La première est la discordance entre la haute signification que donne le citoyen tunisien au poste de Président de la République et les prérogatives qui lui sont dévolues par la constitution. Les processus électoraux--présidentiel et législatives--s’en trouvent déformés, le citoyen restant incertain quant à la responsabilité du pouvoir. La deuxième faiblesse réside dans la question de l’indépendance de la justice et sa capacité à jouer un rôle d’arbitre et de modérateur équitable dans les conflits politiques. La troisième est la faible capacité des instances de régulation et de supervision des élections à appliquer la loi et imposer les règles du jeu de manière neutre et équitable au niveau de l’utilisation des médias, du financement et autres règles électorales.

Comment peut-on apprécier la performance du système démocratique?

Partout dans le reste du monde, dans les pays avancés comme dans les pays émergents, la démocratie est en question. Sa capacité à répondre aux aspirations de la population et d’assurer plus d’équité et d’harmonie sociale est mise en cause. C’est à la fois une crise de représentation, que celle de fonctionnement avec l’émergence des nouveaux modes d’interaction sociale et de diffusion de l’information.
Une appréciation d’ensemble de l’après le premier tour des élections présidentielles du 15 septembre 2019, permet de constater que le système démocratique encore naissant en Tunisie est en train de vivre pleinement les problèmes de la démocratie rencontrés par les pays démocratiques de longue date.

Bien qu’il soit le meilleur des systèmes politiques en général, le système démocratique peut produire occasionnellement le pire.

Il peut produire le meilleur, car nous constatons un progrès remarquable en Tunisie vers un ancrage plus profond de la démocratie et des libertés, par le fait que le « peuple » peut effectivement sanctionner la mauvaise performance du pouvoir en place. Il l’a fait avec force en rejetant les candidats qui ont représenté les partis politiques qui ont exercé le pouvoir pendant les dernières années. La sanction a été sévère et a même pris l’allure d’une «vengeance». Malgré les excès de la réaction, c’est un acquis important et fondamental qui est à préserver et à consolider, qui permet à la voix de ceux qui n’avaient pas de voix de s’exprimer.

Il peut produire le pire aussi, car il permet à ceux qui savent le mieux agiter la peur, ou mobiliser les émotions et les sentiments de gagner. Des mouvements «populistes» se sont imposés dans les dernières élections. Le débat rationnel et les choix raisonnés ont été évacués. Ce sont les mouvements de foule surtout dans l’espace virtuel, la désinformation, les images floues et les slogans qui ont dominé.Le champ virtuel permet à ces manipulations d’opérer avec force et de réussir. Les choix électoraux peuvent ressembler plus à des sauts dans l’inconnu, d’expression négative que de construction positive.
Lorsque la démocratie ne permet pas de faire émerger une gouvernance efficace, qui résout les problèmes de la population et répond à ses aspirations, les réactions peuvent être excessives et devenir même destructrices. Ceux qui ont prétendu que la démocratie se réduit à organiser des élections ce qui permet d’asseoir leur pouvoir vont avoir un réveil dur. La démocratie doit servir à répondre aux besoins du peuple, sinon elle sera rejetée et évacuée.

La démocratie est un système à accepter et appliquer dans son ensemble. On ne peut pas choisir d’accepter ce qui nous convient et rejeter ce qui ne convient pas. Il faut simplement tirer les conséquences et corriger les faiblesses du système qui le rendent susceptible à manipulation ou dérapage.

Comment apprécier le paysage politique après le premier tour de la présidentielle?

C’est un paysage politique nouveau qui commence à émerger en Tunisie, qui est déstructuré et complexe.Il n’y a plus de bipolarisation ni d’hégémonie. La fracture politique n’est plus centrée sur la question islamiste/moderniste, elle est devenue multi-dimensionnelle. Les partis politiques établis ont été laminés. Ce sont les indépendants et les mouvements populistes non-structurés qui ont gagné massivement. Le nouveau paysage politique est complexe car aucun de ces mouvements politiques n’est suffisamment cohérent et stable pour assurer une bonne gouvernance politique. La capacité à gouverner le pays se trouve encore plus compromise qu’auparavant.

Le premier aspect de ce nouveau paysage politique concerne les partis politiques existants, toutes tendances confondues, qui ont été laminés. Depuis bien longtemps que les sondages nous ont dit que les partis politiques et que le « personnel » politique n’avaient plus de crédibilité, et jouissent de peu de confiance auprès des tunisiens. Ces élections ont confirmé cette attitude avec force, avec un échec de tous les partis politiques structurés qui ont émergé depuis 2011. Ils ont été rejetés massivement, aussi bien ceux dans pouvoir que dans l’opposition. Le système des partis politiques a été mis à plat.

Les partis qui représentent le courant appelé démocrate/moderniste/centriste ont essuyé un échec cuisant. L’ensemble des nombreux partis et candidats appartenant à cette mouvance a recueilli 25% des voix exprimées. Le nombre de voix recueillies, soit un total de 863 mille voix pour 12 candidats, n’atteint même pas la moitié des voix obtenues par feu Beji Caied Essebsi lors du deuxième tour en 2014, et les deux tiers des voix obtenues lors du premier tour. La situation actuelle de ce courant politique représente l’héritage politique de feu Beji Caied Essebsi, soit un champ dévasté, un champ de ruines, fragmenté et caractérisé par la multiplicité de partis et de chefs ambitieux. Il avait toutes les possibilités d’occuper une place centrale dans le paysage politique. Le rassemblement et la moralisation de ce mouvement sont une nécessité qui était évidente pour tous. Mais il a été déchiré par les guerres intestines et fratricides, les efforts déployés pour se détruire réciproquement, les égos démesurés et les ambitions personnelles dévorantes. Son électorat l’a abandonné, et l’a même déserté étant devenu malade de ses luttes et divisions infinies. Son potentiel a été détruit et il a été relégué au second ou troisième rang en termes d’influence.Ceux appartenant à ce mouvement ont exercé le pouvoir ont montré une telle incompétence, une telle incapacité à rassembler, une telle arrogance et égoïsme et une telle mauvaise utilisation du pouvoir qu’ils ont été encore plus rejetés que les autres. Ils ont contribué à un pourrissement avancé de la situation. C’est le plus grand échec lors de cette transition démocratique en Tunisie : échec de ses dirigeants, de ses partis politiques et de sa démarche. Sa reconstitution et sa reconstruction sont une condition nécessaire à l’ancrage définitif de la démocratie et de sortie de la Tunisie de sa crise politique.

Ce mouvement doit recouvrer son rôle central dans l’échiquier politique du pays.

Le parti conservateur-islamiste Ennahdha, qui a dominé le paysage politique depuis la révolution, se trouve affaibli et perd une hégémonie instaurée depuis 2011.Le score de son candidat officiel s’est limité à 13% des voix lors des dernières élections. Il n’a pas cessé de perdre son électorat depuis 2011, et se trouve réduit à un parti politique similaire aux autres. Le mouvement a été associé par les électeurs aux échecs des dernières années et de la situation difficile du pays. Les ambiguïtés de ce mouvement, son action et de ses positions, qui ont été un perpétuel effort de « maitriser » le pouvoir, d’exercer le pouvoir effectif sans en assumer la responsabilité, ont fini pas exaspérer aussi ses adversaires que ceux qui lui ont fait confiance. Il est appelé à clarifier son positionnement et ses relations avec les divers groupes politiques, plutôt que d’essayer continuellement à maintenir sa domination. Sa stratégie ne marche plus.

Le reste du paysage politique comprend principalement une gauche totalement dévastée. Elle avait la chance de jouer un rôle actif d’opposition et de défense d’un projet de société alternatif. Mais elle a échoué, se figeant dans des modèles idéologiques, et dans des attitudes dépassées qui ont été délaissées par la population. Il s’en est suivi une fragmentation et des conflits internes qui limitent ses perspectives et son influence. Un petit nombre de partis ont essayé de développer un message cohérent et de mobiliser les citoyens par l’action directe. Ils ont réalisé quelques gains, mais sont restés marginaux.

Le deuxième aspect de ce nouveau paysage après les dernières élections politique est celui de l’émergence avec fracas des mouvements populistes. Leur émergence était prévisible étant donné le pourrissement de la situation politique et l’enlisement économique et social.Elle est similaire à ce qui s’est passé dans les pays avancés et émergents. La demande était latente et forte pour un mouvement populiste qui cristallise les rancœurs et les insatisfactions de la population, et qui sanctionne le « système existant ». Elle a été observée et reconnue dans les sondages et par les observateurs les plus avertis. L’offre n’a pas tardé à venir d’une multitude de candidats pour l’essentiel indépendants, ou appartenant à des partis créés récemment pour la circonstance. Les sept candidats en question ont des offres différentes, mais ont réussi à accaparer plus que 55% des voix exprimées.

Les diverses tendances de ce mouvement n’ont pas de programme précis ou des fondements clairs qui pourront guider leur action. Ils font appel à l’émotion, ils font des promesses, mais il est difficile de voir comment ils pourront les réaliser. Ce mouvement populiste est encore «immature» , car les deux conditions principales pour une grande réussite de tels mouvements ne sont pas bien remplies. Un mouvement populiste mature doit avoir un message clair concernant la «partie adverse ou ennemi», et avoir un «chef charismatique». Ces deux conditions ne sont réunies dans aucune des composantes de ce mouvement.

Il existe des éléments de discours qui définissent le «système en place» ou «les élites qui ont gouverné et se sont accaparé les richesses du pays» comme l’adversaire, qu’il s’agit de combattre. Les populistes rejettent le système en place dans son ensemble, comprenant à la fois les partis qui ont exercé le pouvoir et ceux de l’opposition. Mais les contours de leur message sont flous, se limitant souvent à l’expression de certaines «valeurs» comme la probité, la proximité du peuple ou l’empathie avec les pauvres et défavorisés. La personnalité des leaders est pour la plupart opaque, ayant une faible capacité de mobiliser les masses.

Ce mouvement a certes ramassé un nombre considérable de voix. Mais il n’est pas homogène, et même plus fragmenté que les autres courants politiques.Il existe plusieurs tendances, et il est représenté par plusieurs personnalités. Mais on peut distinguer deux principales tendances.

  • Il y a une tendance qui n’a pas de base idéologique, et qui a pour principal programme la redistribution. C’est celle représentée par Nabil Karoui, qui est soutenu principalement par la partie la plus pauvre, non éduquée et marginalisée de la population. Cette tendance est semblable aux mouvements populistes qui ont vu le jour en Amérique Latine, et qui se sont caractérisés par leur message plutôt redistributif. Ils aspirent à appliquer des programmes qui permettent la redistribution des richesses vers les moins nantis et les plus faibles.
  • La deuxième tendance possède une base idéologique plus forte qui est islamo-révolutionnaire, représentée surtout par Kais Saïed, mais incluant d’autres candidats dont les idées sont proches. Elle est ancrée dans un ensemble de valeurs d’anti-corruption, de rejet des élites et systèmes existants, avec un certain contenu de redistribution du pouvoir et des richesses. Elle combine ces valeurs avec un conservatrice du point de vue social.

Ces appréciations montrent que nous sommes en présence d’un paysage politique en reconstitution profonde, qui sera déterminante pour l’avenir de la démocratie et des possibilités de dépassement de la crise politique que vit le pays.La décomposition du système des partis, en même temps que l’importance du populisme vont rendre la tâche d’organisation de la vie politique extrêmement difficile. La gouvernance du pays en souffrira.

Où allons-nous et quelles perspectives?

Au vu de ces clarifications, où en sommes-nous et quelles sont les perspectives du pays? Plusieurs leçons et implications sont à relever et à méditer.

Il y a d’abord le message d’une partie importante de la population qui ne se reconnaissent pas dans le système politique en place, et qui ont exprimé leur adhésion au diverses offres populistes. Parmi les votants on estime l’ensemble de ces citoyens, à 1 million et 900 mille votants, soit presque 22% de la population en âge de voter ou 55% des votants. Il y a certainement d’autres citoyens qui n’ont pas voté qui partagent leur avis. La démocratie leur a donné une occasion pour s’exprimer et ils l’ont fait avec force, avec le rejet du système en place. Ces citoyens, pour la plupart parmi les plus pauvres et les marginalisés, parmi les jeunes et les femmes, se sentent «exclus» et non-représentés. Des études approfondies socio-économiques, culturelles et politiques sont nécessaires pour mieux comprendre cette population et ses motivations. Mais on peut d’ores et déjà affirmer que le caractère régional est complètement impertinent, car les résultats électoraux sont similaires dans toutes les régions du pays, et contiennent le même message.

Indépendamment de la personnalité et de la qualité des candidats qui ont obtenu leur vote, ce défi lancé par cette catégorie de la population à l’élite et à la classe politique doit être entendu.On peut même avancer qu’il s’agit d’une nouvelle « révolution démocratique » par les urnes, celle de 2011 ayant atteint ses limites ou même une impasse. Il reste à comprendre s’il s’agit d’une résurgence de la révolution de 2011, ou bien s’il s’agit d’une révolution différente avec des acteurs et des préoccupations différents. Mais le résultat est le même, soit une nouvelle rupture politique est enclenchée.

Nous sommes loin de sortir de la phase de transition démocratique, mais plus proches d’une répétition de la phase d’après la révolution de 2011 qui est porteuse aussi bien de risques majeurs que d’un potentiel de progrès et d’acquis. C’est un nouveau pari qu’ont pris les Tunisiens, qui certes ouvre des horizons de changement, d’essayer d’autres solutions ou approches, mais il est risqué. La Tunisie restera fébrile, hystérique, et en labeur. Le temps de la reconstitution et consolidation de l’Etat est différé, les perspectives de résolution de la crise politique se sont éloignées, et les risques d’aggravation de la situation économique et sociale se sont renforcés. Il y aura une augmentation des incertitudes, une plus grande instabilité, et un manque de confiance renforcé!

La deuxième leçon est que l’ensemble du paysage politique qui a émergé du vote du 15 septembreest lui-même aussi porteur de grands risques et dangers. Il est hautement probable que ce paysage émergeant et nouveau sera complété et confirmé lors des prochaines élections législatives. Il est le plus plausible que les diverses composantes de la famille centriste/moderniste ne feront rien pour rassembler leurs forces ou même essayer de coordonner leur action dans les législatives. Cela s’appliquera aussi pour les partis de gauche. La combinaison d’une grande faiblesse des partis politiques et d’une domination du paysage par des mouvements populistes forts, mais qui n’ont ni une vision ni un programme de sortie de la crise, est plus qu’inquiétante et porteuse de danger. Les groupes populistes ne sont ni cohérents ni structurés. Ce sont des groupes qui n’ont pas l’expérience de l’exercice du pouvoir, et dont la capacité à gérer l’Etat est pour le moins incertaine. Les personnages qui les représentent ne semblent pas porter de visions ou programmes clairs pour répondre à la demande de leurs électeurs. Ils ne font que cultiver le flou et les messages faisant appel à l’émotion et aux sentiments. Combien de temps faudra-t-il pour que les électeurs se rendent compte et que l’heure de vérité sonne ? Le coût de l’apprentissage risque d’être élevé pour le pays.  Une période d’instabilité politique accrue s’ouvre, avec de grandes difficultés à gouverner le pays.

Les risques et les dangers sont d’autant plus importants que la situation géopolitique est très mouvante et l’instabilité régionale est grande, surtout avec la situation critique en Libye.

La troisième leçon à méditer est que le succès des populistes est aussi bien le résultat de la demande d’une partie des citoyens à rejeter le système, que celui de la faiblesse et d’irresponsabilité de la classe politique actuelle. La voix des autres 78% de la population en âge de voter, qui n’ont pas voté pour les populistes, a été perdue: celle de ceux qui n’ont pas voté ou celle de ceux dont le vote s’est dissipé dans la multiplicité exagérée des candidatures éliminées. En particulier, l’élite politique de la famille centriste/moderniste a failli lamentablement et s’est fait abattre sur l’autel de ses égoïsmes, son manque de vision et de son incompétence politique. La reconstruction de cette mouvance est une priorité, qui doit partir des valeurs fondamentales à porter, pour arriver à une construction institutionnelle moderne à la mesure des enjeux et des défis de la Tunisie d’aujourd’hui et de demain.Cela a été évident depuis longtemps, mais devient encore plus urgent après ces élections. Continuer à essuyer des échecs successifs sans tirer les conséquences est un crime envers la Tunisie.

Il y a, enfin, la nécessité de reconnaitre que la grande leçon des dernières élections est que le système politique est en faillite, il ne répond pas aux besoins de la Tunisie. Il est dysfonctionnel et incapable de résoudre les problèmes fondamentaux de la Tunisie. Par système politique nous entendons l’ensemble des mécanismes établis par la constitution dont surtout la répartition du pouvoir au sein de l’exécutif et la nature du régime politique, le fonctionnement des institutions dont la Parlement et la Présidence, les partis politiques, le système électoral ainsi que les valeurs et normes qui les régissent.Les dernières élections ont montré la gravité de la situation à propos de ces questions, et l’urgence de résoudre les problèmes posés. Mais il semble plus douteux que jamais que des progrès puissent être réalisés dans ce domaine.

La Tunisie n’est pas prête à affronter ses défis économiques et sociaux. La divergence entre le processus de transition politique ayant réalisé des progrès, et le processus de transformation économique et sociale caractérisé par l’enlisement et même la régression finit par produire un choc qui s’est traduit dans les urnes. Avec ses crises politiques, économiques et sociales, la Tunisie est bloquée, et embourbée dans la question des choix fondamentaux qu’elle doit confronter. Il y a certaines préoccupations qui sont importantes et centrales pour la remise sur pied de la Tunisie, comme les valeurs morales dans la vie politique et économique ou dans les médias, la lutte contre la corruption et l’exclusion, ou la question de la justice sociale et de la distribution et redistribution des richesses. Mais d’autres préoccupations qui sont soulevées ouvrent des clivages et des fractures multiples et difficiles. Elles concernent la nature de l’Etat et sa légitimité, l’identité et le rôle de la religion en politique, notre place dans le monde et nos relations avec les autres, le modèle de société et les choix sociétaux, ainsi que les valeurs morales qui doivent nous guider dans les domaines des libertés et des droits individuels.Ces questions sont susceptibles de raviver les animosités entre groupes de la population ainsi que les risques de violence dans le domaine politique et même social.
La Tunisie fait certes des progrès au niveau politique, mais elle est en train de voir son rétablissement vers la bonne santé différé encore plus.

Mustapha K. Nabli
 

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1 Commentaire
Les Commentaires
Boudabous - 18-09-2019 14:13

Mon professeur, vous nous avez toujours habitué à des analyses de haute qualité. Celle là, m'a encore impressionné. Je vous rejoins que la classe politique toutes catégories confondues n'a ni la pédagogie nécessaire ni la compétence pour continuer à gérer le pays. Je partage toute vos. La Tunisie serait toujours debout bon gré mal gré ces affamés. Mes sincères respects si Nabli.

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