Opinions - 10.09.2019

Syrine Ben Youssef: Pour qui je voterai

Après une longue réflexion, j’ai enfin décidé pour qui j’allais voter cette année.

Le choix était très difficile. La scène politique a été assez médiocre ces dernières années, le niveau du dialogue s’est nettement abaissé et l’on commençait à ne plus suivre les évènements et à perdre espoir en un avenir meilleur pour le pays avec une classe politique aussi fragmentée, partiellement médiocre et partiellement corrompue.

J’envie mes amis partisans car ils ont un choix plus facile : un choix de cœur.

Moi, dans l’absence du choix de cœur, je voudrais faire un choix de raison bien réfléchi et convaincu. J’aimerais par ailleurs éviter de pleurer dans l’isoloir car je ne suis pas complètement convaincue de mon choix et que j’espère avoir fait le bon dans l’hésitation et la confusion.

J’ai donc décidé de procéder d’abord par élimination. Ce n’est pas la tâche la plus difficile.Six grandes catégories ont été éliminées :

1. Les représentants de l’ancien parti du régime dictateur «le Rassemblement Constitutionnel Démocratique» car c’est une ligne rouge pour moi. C’est une insulte aux martyrs de la révolution qui se sont sacrifiés pour qu’on puisse jouir de cette liberté, de remettre leurs tortionnaires aux rênes du pouvoir.

2. La mafia des hommes d’affaires suspects. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’homme d’affaires est synonyme de corruption, loin de là mais les profils qu’on voit dans cette course au Palais de Carthage s’auto-éliminent naturellement de la réflexion.

3. L’islam politique. Je n’ai rien contre l’existence de l’islam politique dans un pays dont 99% des habitants sont censés être musulmans d’autant plus qu’en Tunisie le parti qui représente l’islam politique évolue d’une manière positive, agit quasiment comme un parti civil et cohabite en paix avec les autres composantes de la scène politique. Les partis avec « un background religieux » existent dans le monde entier, et qu’on le veuille ou pas ils continueront à exister. Alors autant être objectif, réaliste et pragmatique et accepter de composer avec ceux d’entre eux qui sont sur une voie de modernisation et de respect de la constitution et des valeurs républicaines. Cela dit, je n’aimerai pas voir l’islam politique au sommet de l’état et à la représentation diplomatique du pays. Ceci coûterait à la Tunisie quelques relations stratégiques à mon avis et risque d’être assez clivant en interne.

4. Ceux à qui on a déjà donné une chance. Le bilan des périodes d’essai est quand même plus négatif que positif : Moncef Marzouki sort de la course, suivi par Youssef Chahed.

5. Le cortège du roi, ou ceux dont le seul mérite est d’avoir été un jour dans l’entourage du feu Béji Caïd Essebsi.

6. Ceux qui sont là pour le fun, pour la gloire ou peut-être pour apparaître à la télé.

Ces six catégories éliminées, il resterait cinq ou six candidats. En éliminant en plus ceux qui sont bons dans leurs domaines et bien respectables mais qui ne peuvent pas à mon humble avis être au sommet de l’état pour une raison ou pour une autre, il me reste trois candidats dans ma « shortlist » : Mehdi Jomaa, Mohamed Abbou et Lyes Fakhfekh.

Le choix entre ces trois candidats a été une tâche très difficile, bien plus difficile que l’élimination. Alors pour me faciliter la réflexion, j’ai décidé de peindre le profil du président de la république que j’aimerais voir au Palais de Carthage et les qualités d’homme d’état qu’il devrait avoir à mon avis.

Un président de la république devrait être, à mon avis, un fin politicien. Il devrait être fédérateur et rassembleur du peuple. Il devrait également être en mesure d’assurer un équilibre fin et délicat entre savoir être consensuel et conciliant et savoir prendre position.Il devrait témoigner d’un courage politique et d’une capacité de résilience.Il devrait également être visionnaire, stratège et avoir une forme mesurée d’humilité.Il ne devrait pas être un électron libre et il devrait avoir un minimum d’appui politique garanti.

J’ai ici cité quelques qualificatifs qui me paraissent importants mais bien évidemment la liste est bien plus longue. J’en parlerai plus en détail dans un autre article.
Je reviens à ma «shortlist» :

Le premier que j’ai éliminé après réflexion c’est Lyes Fakhfekh: un homme honnête, très respectable, avec un bon CV, une bonne compréhension des enjeux économiques de la Tunisie, essaye d’être tourné vers le futur et communique plutôt bien. Ilyes Fakhfekh, à mon avis, pas mal des qualités d’un futur président. Alors pourquoi je l’élimine ?
D’abord, Ilyes Fakhfekh est resté dans le gouvernement de la Troïka jusqu’au bout et n’a pas eu le courage politique nécessaire pour partir et ça lui enlève des points.
Ensuite, je trouve que son parti « Ettakatol » est un parti qui manque de vision et qui a fortement participé à la fragmentation de la famille centriste démocrate progressiste. A plusieurs reprises, ce parti a refusé des propositions d’alliance, de fusion etc. Certes ce n’est pas le seul parti qui a fait ceci, car au malheur de tous, il y a un concours d’égos entre les démocrates progressistes mais je trouve qu’il est parmi les plus hauts potentiels gâchés.

De plus, même si j’ai plusieurs amis dans ce parti, j’ai trouvé, par moments, le comportement de certains militants assez opportuniste et profiteur en voulant garder leur indépendance en tant que parti pour entre autres garder leur statut de membre de l’internationale socialiste, de l’alliance progressiste et du parti social européen. Ces affiliations européennes et internationales octroient pas mal d’avantages aux membres entre voyages, accès à des réseaux importants et participations à des congrès et forums d’envergure ect.

Le choix de ne pas lâcher ces affiliations au profit de l’intérêt national et de se présenter encore une fois en 2019 sous le nom de « Ettakatol » avec des listes partisanes me laisse un peu perplexe par rapport à la capacité de prise de recul, de remise en question, de progression, de vision et de choix politique de ce parti.

De ce fait, je pense qu’Elyes Fakhfekh est un potentiel gâché et qu’il n’a aucune chance de passer au deuxième tour dans cette configuration politique et c’est bien dommage.

Passons maintenant à Mehdi Jomaa: ancien ministre de l’industrie dans le gouvernement de 2013 d’Ali Larayedh et chef du gouvernement technocrate de 2014.Mehdi Jomaa est l’un de mes grands favoris dans ces élections présidentielles.

C’est un homme compétent et intègre qui a mené à bien sa mission avec son équipe de technocrates en 2014 et a assuré un passage « smooth » du pouvoir via les élections législatives et présidentielles de l’automne 2014. Et c’est tout à son honneur. Mehdi Jomaa possède un très bon CV, a travaillé auprès de plusieurs multinationales et a le soutien d’une partie de l’élite tunisienne de part son réseau et son profil. Mehdi Jomaa a également un certain nombre des qualités d’un futur président mais il a fini par être éliminé de ma « shortlist ». Alors pourquoi je l’ai éliminé ?

Parce que je pense que Mehdi Jomaa est un haut potentiel certes mais pas suffisamment prêt pour la présidence de la république aujourd’hui.

Je vois son profil plus en chef de gouvernement qu’en président de la république. Il a d’excellentes qualités de gestionnaire et de manager mais n’est pas suffisamment aguerri en politique à mon sens. Mehdi

Jomaa est par ailleurs trop consensuel à mon avis et a du mal à prendre des positions claires dans certains sujets. Le trop consensuel retourne la qualité en défaut.

Quant à son parti « Elbadil Ettounssi », Mehdi Jomaa a commencé sa structuration d’une manière excellente mais a dérapé à l’approche des élections en récupérant pas mal de profils polémiques intrus par rapport aux profils de base compétents et technocrates sur lesquels le parti s’est formé. L’un des grands dérapages est par exemple, Aziza Htira, figure emblématique de l’ancien régime, ancienne directrice rattachée à la direction générale de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’Energie (ANME), ancienne députée du RCD et ancienne présidente de l’Union nationale de la femme tunisienne (UNFT).

De ce fait, je ne voterai pas Mehdi Jomaa en 2019, ce haut potentiel pas encore prêt politiquement à mon sens.

Arrivé à ce stade de l’article, vous l’avez bien compris, je voterai Mohamed Abbou, et ce sans pleurer dans l’isoloir.

Pourquoi ? Parce que je suis convaincue, après un long processus de réflexionque c’est le meilleur choix vers lequel je peux pousser en 2019 dans la configuration politique actuelle.

D’abord Mohamed Abbou, s’il passe au 2ème tour, il a de fortes chances de gagner face à n’importe quel autre candidat. Ensuite, le parcours de Mohamed Abbou, jusqu’ici démontre plusieurs des qualités nécessaires à mon sens au poste du président de la république.

Commençons par le courage politique, cette qualité devenue monnaie rare de nos jours. Mohamed Abbou l’a démontrée, à mon sens, à deux reprises et dans deux contextes différents.

La première occasion est lors de sa démission en 2012 de son poste de ministre auprès du chef du gouvernement, chargé de la réforme administrative, après 6 mois d’exercice. Cette démission, selon ses dires était justifiée par ses prérogatives limitées qui ne lui permettaient pas de combattre réellement la corruption. Moi j’y vois du courage politique : ce n’est pas encore une tradition ancrée dans nos pays de démissionner quand on n’a pas les moyens d’exercer la responsabilité qu’on nous a donnée et Mohamed Abbou a été courageux en le faisant.

La deuxième occasion, c’est quand il a présenté en 2013 sa démission du CPR suite à la multiplication des dérapages des figures emblématiques de ce parti et à la croissance exponentielle des conflits internes. Moi j’y vois non seulement encore une fois du courage politique, mais aussi de la vision et de la stratégie. Le CPR, hétérogène de part sa composition de base et certaines fautes graves de ceux qui étaient sur le devant de la scène, a explosé par la suite et véhicule désormais une image plus ridicule qu’autre chose via différentes rebaptisations.
Mohamed Abbou a été stratège et visionnaire dans les choix cités ci-dessus et dans la construction de son parti « Le courant démocrate » en juin 2013.
Casser l’image désormais ridicule du CPR et partir « from scratch » est un pari difficile et Mohamed Abbou avec son parti « Le courant démocrate » ont su en douceur et progressivement casser cette image et se créer une nouvelle identité, celle du vélo.

Et pour ce faire, Mohamed Abbou a fait preuve d’une résilience remarquable et a choisi un repli stratégique pour construire son parti et laisser le devant de la scène aux autres militants et fondateurs du « Courant démocrate » majoritairement jeunes. Et pendant 5 ans, on n’a quasiment plus vu Abbou dans les médias. Pourtant il était bien présent au sein de son parti.

Et là encore il marque des points : vision, stratégie et humilité.

Par ailleurs, un président de la république a besoin d’un minimum d’appui politique garanti. Je pense que le courant démocrate est le parti qui a le plus de chances aujourd’hui à faire émerger une nouvelle voie centriste démocrate au-devant de la scène. Pourquoi ?

En 2014, un an après sa constitution, le courant démocrate a réussi à avoir 3 sièges à l’ARP, là ou des grands partis démocrates ont échoué à y mettre un pied. De plus ces sièges ont été dans des circonscriptions stratégiques (Tunis1, Sfax 1 et Ben Arous) donc ça révèle le potentiel. Par la suite, 4 ans après, en 2018, dans les élections municipales, le courant démocrate s’est présenté dans 69 circonscriptions sur 350 et a réussi à récolter 75619 voix, se positionnant ainsi en 3ème parti avec 205 sièges et 4,19% des voix.

De ce fait, je pense qu’en 2019, dans les législatives, le courant démocrate pourrait avoir de 15 à 20 sièges, un premier appui politique garanti pour Mohamed Abbou qui pourrait être élargi par la suite.
L’une des qualités importantes que je voudrais également voir dans le futur du président de la république est comme citée précédemment : savoir nuancer et équilibrer entre le consensus et la prise de position.

Il y a quelques années, j’aurais dit que Mohamed Abbou n’est pas suffisamment dans le consensus et est plutôt dans la prise de positions et la démonstration ferme des opinions de part son passé militant et son parcours d’avocat. Aujourd’hui, je trouve que Mohamed Abbou a bien évolué sur ce volet et sait désormais jongler parfaitement entre le consensus et la position. Il saura à mon avis donc apte à fédérer tout en restant fidèle aux fondements des partis sociaux-démocrates à savoir la protection de l’état de droit et des institutions, la protection des droits de l’Homme et des libertés individuelles et la lutte contre la corruption et pour la justice sociale.

Pour finir, Mohamed Abbou est un excellent orateur et a bien démontré ses compétences lors de ces débats à la présidentielle qui nous ont bien enchantés. Des réponses pertinentes et structurées (mise en contexte, développement concis, nuancement si nécessaire, citations d’exemples souvent chiffrés et datés et récapitulation).

Pour affiner plus le discours et la posture, je recommanderai à son équipe de campagne de travailler sur le débit des paroles (quelquefois trop fluide et continu et manque de variations d’intonations) et de travailler également sur la posture (jongler entre une posture sérieuse et un visage plutôt fermé et une posture ouverte décontractée avec un visage souriant).

J’arrive au bout de cet article en me disant que je vais voter convaincue. Je vais voter un vote global c’est-à-dire pour Mohamed Abbou dans les élections présidentielles et pour le courant démocrate dans les élections législatives même si leur candidat dans ma circonscription n’est pas le meilleur à mes yeux comparés aux autres candidats.

Je vais par ce vote, essayer de contribuer à l’émergence d’une nouvelle voie politique centriste progressiste socio-démocrate, cette voie tant attendue par les Tunisiens depuis 2011 et que je vois aujourd’hui se dessiner doucement mais sûrement chez le courant démocrate.

Ce n’est que mon opinion. J’espère avoir raison mais je peux avoir tort.

Bon courage à tous ! Et Vive la Tunisie, libre, indépendante et démocrate !

Syrine Ben Youssef

 

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11 Commentaires
Les Commentaires
yasmin - 10-09-2019 20:42

Je vous remercie pour cette demarche de selection jusqu'un certain point : la derniere partie , a mon sens, manque un peu d'analyse et de criteres de decision incluant l'experience et certains atous qui permettront a un president d'accomplir son role surtout au niveau internationale incluant le cote pratique et experience de terrain: -la diplomacie internationale demande de l'experience de terrain internationale des enjeux geopolitques et le global economie - la connaissance de terrain ( pas tehorique seuelement) des besoins du pays - la mise sur une majorite dans le parlement d'un partie qui pourrqit rassombler d'autres de la meme vision et ideologie A egal atous en ce qui concerne les role internes au pays- Mehdi Jomaa a mon avi gagne.

Mensi - 11-09-2019 13:01

Désolé tu nous a écrit une insclopedie pour nous dire à la fin c’est med abbou quelle vision ? Et qu’elle analyse en tout cas merci pour ce journal

Hamid - 11-09-2019 13:43

Vous ne votez pas pour les ex.RCD mais vous fermez les yeux sur les ex. Nahdha.

Jugurtha - 11-09-2019 18:45

Bonne analyse! Abou a en effet beaucoup de qualites (ethique, parcours, courage). Ma seule reserve: son penchant apparent pour la cause fabriquee de "panarabisme", une imposture historique qui nous a empeches de vivre notre vraie identite et vocation mediterraneenes et africaines. Il me semble qu'un focus sur notre identite reelle de Nord-Africain (Amazigh) fortement marques par le monde Mediterraneen est la carte a jouer pour rentrer de plein pied dans le concert des nations democratiques et pour acces notre developpement sur les axes africain et mediterraneen.

Touhami - 11-09-2019 19:41

La Tunisie sera une société de consommation ou un Etat de bien être. C'est justement le changement qu´on voit en Europe et en Amerique oú il y a des democraties

Ines - 12-09-2019 06:57

Je ne crois pas du tout qu abbou passera Lui aussi était dans la troïka et qu est ce qu il a réalisé ? Il a fuit s appuyant sur le fait qu'ils ne lui ont pas laisse travailler et pourtant nous lui avons bien élu pour nous défendre et résister à toute la tension pensant que c est l homme de situation , Samia est plus tenace et c est pourquoi elle est plus appréciée que son mari malgré son comportement

ImenB - 12-09-2019 12:28

Merci pour cette belle analyse objective et assez complète Je partage tt à fait l’avis mentionné dans le commentaire juste avant et pour les mêmes arguments que : Mehdi jomaa est le mieux placé Merci encore une fois

Wided Ben Driss - 12-09-2019 14:34

Madame,vous etes libre dans votre choix mais tel que expliqué il se base sur des idées subjectives. Enfaite vous reconnaissait le haut potentiel de Mehdi Jomaa mais vous jugez qu’il n’est pas encore prêt politiquement. Je vous rappelle que mehdi jomaa a été choisi par le dialogue national et qu’il a géré le pays pendant une période très instable (deux assassinats et des problèmes sociaux). Le chef du gouvernement Mehdi Jomaa a respecté la feuille de route et a soumis le pouvoir après de élections transparentes. Mehdi Jomaa n’a pas désisté au premier obstacle et n’a pas démissionné comme la fait mohamed Abbou alors qu’il était simple ministre. Mehdi jomaa a été ministre de l’industrie puis chef du gouvernement ce qui lui donne une ample connaissance des problèmes de la Tunisie qui sont primordialement économiques. Mehdi Jomaa a les contacts internationaux et l’expertise pour trouver des solutions a la tunisie. Les tunisiens ont marre des slogans des politiciens. A suivre votre analyse entre Mehdi jomaa et Mohamed Abbou le choix est très simple c’est Mehdi Jomaa.

Abdelkader - 12-09-2019 17:18

Enfin une voix qui rompt avec cet unanimisme béat , qui nous étreint !

Jugurtha - 12-09-2019 18:25

Publiez vous les commentaires des lecteurs qui sont dans les normes de la bienseance? Oui ou non?

Wissal - 14-09-2019 07:26

Analyse pertinente et clarifiante Indépendamment du programme et du profil psychologique du prochain président, on voit bien que Mohamed Abbou à bien diriger son partie sur plusieurs points, et à mon sens il réussira à présider

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