Hommage à ... - 10.07.2019

Le Pr Ahmed Kassab: Le pionnier des études de géographie en Tunisie

L’Ecole de géographie tunisienne lui doit beaucoup tant pour ses recherches que pour la contribution aux grands chercheurs qui la constituent aujourd’hui. Le Professeur Ahmed Kassab, qui s’est éteint le 3 juin dernier à l’orée de ses 90 ans, laisse un souvenir indélébile. Sa rigueur extrême, son intégrité, son fervent patriotisme et son amour du savoir ont marqué des générations d’étudiants. Un parcours d’excellence.

Né le 7 juin 1929 à Tunis, dans le quartier de Bab Souika, Ahmed Kassab est le troisième enfant d’une famille nombreuse comptant 4 garçons et 3 filles. Son père, Ali Kassab, vénérait le savoir et considérait l’instruction comme un devoir sacré: il permit à tous ses enfants, filles et garçons, de poursuivre des études universitaires. Dans cette communauté tunisienne des années 1930, vivant au rythme des contingences coloniales, l’accès à l’école de cette génération de jeunes Tunisiens était pour leurs familles un enjeu capital.

Après avoir intégré en 1916 l’Imprimerie Officielle comme linotypiste, muni du diplôme qui permettait à l’époque d’accéder à la Fonction publique, Ali Kassab est recruté par Edmond Lecore-Carpentier lui-même pour travailler dans le journal La Dépêche tunisienne, organe de presse important dans les années 1920, puisqu’il était l’émanation de la Résidence de France. Enfant, Ahmed Kassab allait assister aux projections cinématographiques programmées dans les salles à Tunis, puis en faisait un compte rendu pour le journal où travaillait son père. Il fut ainsi très tôt imprégné de lectures et de films qui nourrirent son goût pour les humanités et la littérature en particulier.

Après l’école primaire, Ahmed Kassab rejoint le Collège Sadiki où, avec d’autres camarades illustres, tels que Ezzedine Guellouz et M’hamed Essaâfi, il reçoit une éducation parfaitement bilingue: il apprend par cœur de longs extraits d’Al-Maârri et des poèmes entiers de Victor Hugo. Cette richesse demeurera toute sa vie en lui, façonnant son immense culture littéraire et philosophique ainsi qu’une très grande exigence vis-à-vis de lui-même, de ses enfants et des élèves et étudiants dont il eut la responsabilité. Pour le jeune Ahmed, la formation au Collège Sadiki dépassait l’instruction au sens étroit: elle implanta en lui une philosophie de la connaissance qui allait bien au-delà de l’érudition, car elle lui permettait de structurer son existence et ses projets et d’identifier clairement ce qu’il attendait de la vie. Dès lors, il puisa dans l’humanisme ce qui pouvait le porter vers une amélioration et une élévation de l’être humain, vers son ennoblissement. Aussi retenait-il de Bergson son éthique volontariste – «l’homme est une création de soi par soi» – qui lui inspirait son culte de l’effort. À ses yeux, une telle éthique était inséparable de la valorisation du travail, du sens de l’initiative et de la persévérance, le menant à manifester une aversion pour les situations de dépendance et de passivité.

Bizerte, Paris, Sousse…

Cette enfance dans le quartier de Bab Souika, dans une maison dominée par la bienveillante présence de sa grand-mère paternelle, Ommi Fattouma, qu’il adorait, le marquera fortement. Après le Collège Sadiki et quelques semaines au Lycée Carnot, où il aura en particulier pour camarade de classe Lucien Nizard, futur grand professeur de droit public, il part pour le Lycée Stephen Pichon de Bizerte où il termine la 2e partie du Baccalauréat et travaille simultanément comme surveillant de nuit dans le même lycée. En 1947, il s’en va poursuivre ses études universitaires à Paris où son frère aîné, Mohamed Taïeb Kassab, l’a précédé pour faire sa médecine, tous deux bientôt rejoints par leur frère Ridha, qui poursuivra des études de pharmacie, puis de Noureddine, qui y fera son droit. Ahmed Kassab y passera 5 années, accompagné de ses amis de toujours, Hamadi Haddad et Hédi Maherzi, avec qui il partage la même vie d’étudiant. Il enseigne un moment à Paris, lorsqu’il est contacté pour un poste à Sousse. Il rentre alors immédiatement en Tunisie où il est nommé professeur au Lycée de garçons de Sousse. Il y restera de 1955 à 1957. Ces années à Sousse furent essentielles pour lui. Il y vit sa première expérience d’enseignant, à qui étaient confiés de jeunes élèves assoiffés de savoir et dont la majorité devait constituer, vingt ans plus tard, l’élite de la Tunisie indépendante et les bâtisseurs de ses nouvelles structures étatiques et administratives, à l’instar de Habib Rejeb, Habib Ben Khalifa, Slah Belaïd, Habib Abdesselem, etc. Plus tard, en 1959, il intègre en qualité de professeur le Collège Sadiki, où il enseigne de 1957 à 1965. Il passe à cette époque l’agrégation de géographie en France et commence, sous la direction du Professeur Jean Dresch, sa thèse de doctorat d’État portant sur «L’Évolution de la vie rurale dans les régions de la Moyenne Medjerda et Béja-Mateur» (soutenue en 1975) avant de rejoindre la faculté des Lettres de Tunis (9-Avril) en tant qu’assistant de l’enseignement supérieur en 1965. Il y fera toute sa carrière universitaire, avec cependant quelques cours assurés à la faculté des Lettres de La Manouba.

La Medjerda en passion de recherche

Il convient de revenir sur le contexte scientifique dans lequel a été composée la thèse de doctorat d’État, sur ses apports relativement à ce contexte et sur l’esprit qui y a présidé. Le 8 mai 1980, Mahmoud Bouali publie dans le journal L’Action un compte rendu très détaillé, d’une page entière, consacré à la parution de «L’Évolution de la vie rurale dans les régions de la Moyenne Medjerda et Béja-Mateur» d’Ahmed Kassab. Il y rappelle d’abord que «les géographes d’avant l’Indépendance avaient, presque tous, animé leurs œuvres d’un esprit [...] paternaliste, colonialiste, étant, dans leur immense majorité, d’origine étrangère: comme on le sait aussi, la géographie métropolitaine était enseignée pour apprendre aux colonisés la faiblesse de leur potentiel économico-social et, partant, militaire, et servait de moyen de dissuasion au service du Protectorat».

Il cite en renfort quelques lignes de La Tunisie (1930) de Jean Despois: «L’œuvre économique accomplie par la France en Tunisie, avec la collaboration des indigènes, est remarquable, s’écriait-il», et, un peu plus loin, rappelle que, toujours selon J. Despois, cette «évolution» a été rendue possible grâce à la colonisation: «Des agglomérations ou des fermes naissent à côté de gourbis misérables ou de groupes de tentes ; des voies ferrées, des routes, des pistes mieux aménagées sillonnent les campagnes ; ces jeunes artères donnent une vie nouvelle à ce vieux corps paralysé qu’était la Tunisie» (La Tunisie, 1930). À la lumière de ces considérations, Mahmoud Bouali fait alors valoir «l’impatiente avidité avec laquelle ont été accueillis les travaux des géographes tunisiens». Mahmoud Bouali souligne d’abord que cette thèse de 675 pages, qui «marque la bibliographie nationale d’un acquis admirablement original et profitable pour tous les lecteurs», est «l’œuvre remarquable d’un géographe rigoureux, solidement ancré dans les réalités nationales». Il relève qu’elle paraît «juste à la sortie de la nuit coloniale, à peine quinze ans après», avant de rappeler sa différence épistémologique: pour lui, en effet, la thèse d’Ahmed Kassab a le mérite de « trancher avec les œuvres parues durant l’ère coloniale, quand les historiens qui étudiaient notre passé devenaient «orientalistes» et que «nos» géographes se transformaient en anthropologues, ethnographes ou sociologues, réservant le stade supérieur de la «géographie humaine» aux sociétés non colonisées». L’article commente le titre programmatique de la thèse: «un titre à vocation dynamique délimitant, certes, le sujet traité, mais mettant bien en évidence le mouvement, l’élan des habitants de la région, vers l’avenir, alors qu’auparavant, avant la naissance de la nouvelle Ecole tunisienne de géographie à la faculté des Lettres et des Sciences humaines aussi bien qu’au C.E.R.E.S., les titres promettaient des sujets statistiques». Mahmoud Bouali perçoit nettement dans ce travail colossal dont il loue «la rigueur du style, reflet de la rigueur des connaissances», «l’intention délibérée de montrer, non pas comme naguère, des populations figées dans leur mode de vie végétative résignée, mais un peuple éveillé, ambitieux, animé constamment par la volonté de dépassement».

Testour et la passion d’une vie

Alors qu’il est encore au Collège Sadiki, Ahmed Kassab rencontre à la faculté des Lettres de Tunis une jeune étudiante originaire de Testour. Fille d’un grand agriculteur de la région, Fatma Béhira termine alors, après un brillant parcours scolaire, ses études d’histoire-géographie à l’École normale supérieure. Classée 1ère de la République, elle reçoit le Prix Présidentiel en 1962. Cette jeune fille, intelligente et très belle (elle est élue Miss ENS en 1960), deviendra son épouse et la mère de ses deux enfants, Samia et Ali-Khaled. Elle sera également, après plusieurs années d’enseignement au Lycée de la Rue du Pacha et la soutenance de sa thèse de doctorat en climatologie, sa collègue à la faculté des Lettres de Tunis. Leur destin est alors inextricablement lié: Ahmed Kassab faisait énormément de recherches sur terrain et ses enquêtes de géographie rurale ont pour foyer la basse et moyenne Medjerda, Or, le village d’origine de son épouse est au cœur de cette région qui fut autrefois le grenier à blé de Rome. Ensemble, ils sillonneront les routes et sentiers de cette région, puis de toute la Tunisie, à la faveur des excursions de géographie effectuées avec leurs étudiants et leurs collègues, tunisiens et français.

Ces géographes tunisiens émérites

L’implantation d’Ahmed Kassab à la faculté des Lettres de Tunis sera décisive pour la constitution et l’affermissement des études de géographie en Tunisie. En 1969, il prend la direction du département de géographie de la faculté, sollicitant des chercheurs confirmés pour qu’ils apportent leur contribution au développement du département, tels que Michel Grosse, Roland Paskoff, Alain Miossec, Jean-Marie Miossec, etc., qui y laissèrent une empreinte notable. Cette équipe contribue à consolider la dynamique de recherche au sein de ce département nouveau, avant d’être étoffée puis remplacée par la nouvelle génération de géographes tunisiens : Latifa Hénia, Hechmi et Labiba Labaïed, Abderrahmane Bousnina, Raouf Karray, Adnane Hayder, Abdallah Cherif, Tahar Rahmouni, Amor Belhédi, Hsouna Mzabi, Ameur Oueslati, Hamadi Tizaoui, Karem Dassi, Zouhaier Helaoui et bien d’autres encore. Pour fédérer les chercheurs et donner une visibilité à l’École tunisienne de géographie, Ahmed Kassab fonde la Revue Tunisienne de Géographie, dont il sera le premier directeur, de 1975 à 1995, revue classée par l’Union géographique internationale parmi les 10 meilleures revues géographiques du monde. Membre de plusieurs comités de rédaction de revues et associé au Programme international «L’Eau et l’Homme en Méditerranée» (Centre de Vienne – Autriche), il intègre la Commission nationale de l’histoire du Mouvement national en 1975. Ses très nombreuses publications (en géographie mais aussi en histoire) et ses ouvrages font date. L’Histoire de la Tunisie. L’Époque contemporaine (1881-1956), en particulier, paraît en 1976 à Tunis (traduit en arabe par son collègue et ami Hamadi Sahli en 1986) et est réédité en 2010. Outre sa thèse de doctorat d’État, il faut également citer un livre essentiel sur L’Agriculture tunisienne, ses Études rurales en Tunisie, une Géographie de la Tunisie. 1. Le Pays et les hommes / 2. Les régions géographiques de la Tunisie (en collaboration avec feu Hafedh Sethom), etc. Durant la décennie 1970, Ahmed Kassab est membre du Conseil national de l’enseignement supérieur. Il se verra décerner la médaille de l’Ordre de la République et celle de l’Ordre du Mérite de l’Éducation nationale.

Même s’il s’était spécialisé principalement en géographie rurale, Ahmed Kassab est aussi l’auteur d’études importantes sur la colonisation (notamment les modalités de la colonisation agricole et l’impact de celles-ci sur les structures agraires de la Tunisie) et les circonstances de la levée du Protectorat français sur la Tunisie («La victoire du Vietnam à Diên Biên Phu», Cahiers de Tunisie n°193-194 ; 2009). Sa connaissance des archives nationales et l’accès qu’il avait au patrimoine national lui ont permis de produire des descriptions et des analyses très éclairantes des structures foncières précoloniales et du processus de décolonisation de l’agriculture en Tunisie. Ses articles sur l’aménagement régional et le problème des ressources en eau dans notre pays, ainsi que sur les enjeux alimentaires et la crise de l’agriculture au Maghreb sont cités parmi les études reconnues sur ces questions. Il était membre d’honneur de la Société française de géographie et membre correspondant de plusieurs revues géographiques françaises.

Le décès du Pr Kassab a consterné ses nombreux amis, collègues et disciples de par le mode. La famille a été submergée de messages de condoléances et de compassion parvenus de toutes parts, d’Algérie, Mauritanie, Maroc, Arabie Saoudite, Liban, Canada, France, Belgique, Italie, Suisse et Etats-Unis, lui rendant hommage. Une grande figure nous quitte.
Paix à son âme.

Samia Kassab

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