Blogs - 05.07.2019

Hédi Béhi : Karoui à Carthage? Le pire n’est jamais sûr

Depuis les résultats des derniers sondages, il ne se voit plus qu'en président de la République. J’ai eu vent de ses ambitions politiques, mais j'étais loin de penser que ces ambitions pouvaient le conduire jusqu'à postuler à de si hautes fonctions et que la majorité desTunisiens voyaient en lui, l'homme providentiel qui allait sauver le pays. Est-il possible qu'un peuple se méprenne au point d'hypothéquer son avenir et celui des générations futures ? C'est la question que le député européen Daniel Cohn Bendit s'était posé après le Brexit. Lui qui idéalisait le peuple, qui croyait en son infaillibilité découvrait que celui-ci pouvait se tromper surtout quand la volonté de sanctionner les dirigeants en place prime tout autre considération. On est tous outrés par les manoeuvres politiciennes, les philippiques de Tebbini et consorts et l'absentéisme des députés  mais on ne guérit pas le mal par un mal encore pire, en plaçant à la tête de l'Etat, une personne qui n'a jamais fait jusque-là l'expérience du pouvoir.  La sagesse populaire ne dit-elle pas que la colère est mauvaise conseillère ?

J’avais entendu parler des tournées dans les campagnes tunisiennes de Nabil Karoui, de sa reconversion dans l’humanitaire, mais j’étais loin de mesurer l’ampleur qu’elles avaient prises et les arrière-pensées qu’elles sous-tendaient. En fait, j'étais en plein dans le déni de la réalité.  Je restais prisonnier de mes préjugés, allant jusqu’à prêter aux sondeurs des desseins inavoués jusqu’au jour où j’ai rencontré fortuitement une vieille connaissance, un haut cadre dans une grande banque de la place à la retraite. Tout naturellement, notre conversation roula sur les résultats des derniers sondages et leur crédibilité. Il m’a paru exagérément inquiet quant à l’avenir de la démocratie dans notre pays, pestant contre la naïveté «des dirigeants qui se sont fait rouler par Nabil Karoui». Pour lui, les jeux sont faits. Karoui est le futur président. D'ailleurs, cet avis est corroboré par les instituts de sondage. «Je suis sûr que les chiffres des instituts de sondage reflètent la réalité», m’a-t-il confié. Pourtant, malgré la force de conviction qui se dégageait de lui, il n’a pas réussi à m'ébranler. Et c’est alors qu’il me sortit son argument massue.

Il me raconta ce qu'il lui est arrivé avec son jardinier il y a quelque temps. Il en était encore tout remué en  y pensant: «Je lui ai offert une somme d’argent à l’occasion de l’aïd. En guise de remerciements, il m’a lancé un ‘’yarham Khalil’’ qui m’a laissé pantois. J’allais lui demander une explication quand il m’a interrompu en se répandant en excuses pour ce lapsus. Il s’est avéré que le jardinier en question faisait partie des centaines de milliers de bénéficiaires des aides de l’association Khalil Tounès. A force de prononcer cette phrase à chaque fois où il recevait l'aide fournie par l'association  Khalil Tounès, il a fini par développer des réflexes conditionnés». En fait, on se trouve face à une véritable entreprise de manipulation, comme on n'en a jamais connue en Tunisie. J’ai appris alors que depuis de longs mois, les camions à l’enseigne de «Khalil Tounès» sillonnaient le pays de long en large, distribuant les aides aux «zaoualis» au mépris de la loi, et au vu et au su du gouvernement et des hautes instances concernées. Quoi de plus facile que de jouer sur la misère des gens. Les activités caritatives, c’était la couverture qu’il avait choisie pour donner le change et mener sa campagne électorale. Mais la pensée émue pour Khalil ne suffit pas. Le bénéficiaire est appelé à s’inscrire sur les listes électorales puis à voter pour qui vous imaginez. Dès lors, l'énigmatique "prise d'assaut" des sièges des instances régionales de l'iSIE par un million de citoyens venus s'inscrire sur les listes électorales s'éclaire d'un jour nouveau. En matière d'arnaque, on ne pouvait pas faire mieux, d’autant plus que l’opération n’a pas coûté un millime à son initiateur, les aides provenant essentiellement des dons collectés.

La classe politique, toute à ses querelles de chapelle n'a rien vu venir. Pourtant, le précédent de Hachemi  Hamdi qui a réussi il y a huit ans à recueillir 26 sièges à l'assemblée constituante en se contentant de caresser dans le sens du poil, de jouer sur le tribalisme et le clanisme et de diffamer ses adversaires et sur sa chaîne à longueur de journée aurait dû l'échauder. On essaie maintenant avec l'énergie du désespoir de  barrer la route à Karoui avec quelques amendements au risque de violer l'esprit, sinon la lettre de la constitution. Mais pour beaucoup, c'est un moindre mal. Car on ne réalise pas les dangers qui guettent le pays si le ticket Karoui-Terras accèdait au pouvoir. Libre à ce duo de nourrir des ambitions politiques, de rêver d'un destin national encore faut-il en avoir les moyens intellectuels et le profil adéquat. Or, il n'en ont  ni l’expérience, ni la stature. Garant de l’indépendance du pays et des lois républicaines, tout président qui se respecte doit réunir certaines qualités comme de veiller à l’application des lois et non pas de s’asseoir dessus, d'être familier des arcanes du pouvoir et non d'être un novice en la matière,  d'être une personnalité consensuelle et non pas clivante, d'avoir des relations avec ses hologues étrangers, d'avoir du doigté, du bagout, du charisme etc. Autant de qualités dont Karoui et celle qui est appelée à devenir selon les sondages le n°2 du pays sont terriblement, désespérément dépourvus.

Hédi Béhi

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