News - 31.05.2019

La Tunisie au Conseil de sécurité: Pourquoi? Que peut-elle faire?

Vendredi 7 juin 2019 sera une journée particulière pour la Tunisie. Alors que les Tunisiens festoient en long weekend la fin du mois saint du Ramadan, un vote décisif interviendra à 7 000 km de chez nous, sous l’hémicycle de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Les représentants de tous les Etats membres (193) glisseront leur bulletin secret dans l’urne pour choisir à la majorité des deux tiers (129) les futurs dix membres non permanents du Conseil de sécurité, pour les deux prochaines années 2020 -2021. L’enjeu est de taille.

Sacrifier simplement à une traditionnelle rotation aux postes ou forte détermination de reprendre un rôle diplomatique actif au sommet de la scène internationale? En postulant pour la première fois, depuis près de 20 ans, à un nouveau mandat, le quatrième depuis l’indépendance, de membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, pour les années 2020 - 2021, la Tunisie post-révolution entend-elle retrouver et activer son aura alors de jeune nation recouvrant son indépendance, comme sous Bourguiba à la fin des années 50? Affranchie de la dictature, bâtissant sa démocratie et ancrant dans la pratique droits et libertés, elle se sent légitimement en position de briguer ce siège qu’elle avait déjà brillamment occupé, trois fois déjà, la première à l’aube même de son indépendance en 1959 (1959-1960, puis 1980-1981 et 200-2001).

Tout l’effort additionnel requis

Portée par les groupes arabe et africain au sein de l’ONU, cette candidature fait peser sur la diplomatie tunisienne de lourdes responsabilités, tant d’organisation propre que de rôle à jouer et de décisions à prendre. Forte d’une tradition initiée par Bourguiba il y a 63 ans, la Tunisie ne manque ni de ressources ni de compétences diplomatiques, se transmettant de génération en génération une doctrine sans cesse affirmée. L’effort additionnel d’organisation requis se situe au niveau du renforcement de nos postes à New York, mais aussi pratiquement dans toutes les capitales, ainsi qu’au siège du Département à Tunis, par les effectifs, les budgets, les technologies et les autres moyens nécessaires. Quant au contenu lui-même, toute cette action à entreprendre au sein du Conseil, lors de ses travaux au siège à New York, mais aussi et c’est une nouveauté, à l’occasion de ses «déplacements» sur le terrain dans les quatre continents, il faudrait faire confiance à la ligne diplomatique, si elle continue à être respectée par le locataire de Carthage, en 2020. Tout, en effet, est là.

Un cas unique suite à l’attaque contre Hammam-Chatt

Retrouver un siège au Conseil de sécurité est une superbe consécration pour le président Béji Caïd Essebsi. Ancien ambassadeur à Paris (1970 - 1971), puis à Bonn (1986-1987) et ministre des Affaires étrangères (1981 - 1986), il affiche fièrement en fait d’arme diplomatique une grande prouesse, jusqu’ici inédite au Conseil de sécurité. Suite à l’attaque israélienne lancée le 1er octobre 1985 contre Hammam-Chatt, au sud de Tunis, la Tunisie avait déposé plainte contre Israël.

Conduisant la délégation tunisienne à l’Assemblée générale de l’ONU, Béji Caïd Essebsi, qui se trouvait alors à New York, entreprendra immédiatement des consultations et décidera de déposer une ‘’Demande de convocation immédiate du Conseil de sécurité pour qu’il examine la situation résultant de l’agression israélienne’’(S/17509), comme le rapporte l’ambassadeur Ahmed Ounaies dans l’excellent document qu’il a élaboré pour Leaders. Par un habile jeu diplomatique dans la formulation du projet de résolution, et une vive protestation élevée par Bourguiba auprès du président américain Reagan pour le convaincre de renoncer au droit de veto, la Tunisie enregistre le premier vote où le Conseil de sécurité prononce la condamnation explicite d’un acte d’agression attribué à Israël.

Cinq recours et un seul gain de cause immédiat

Un triomphe que revendique fièrement le président Caïd Essebsi à la tête de tous ses disciples dont fait partie son actuel ministre des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui. Au total, cinq fois la Tunisie avait eu recours au Conseil de sécurité, comme le détaille l’ambassadeur Ounaies, dont 3 fois contre la France: en 1952, pour l’indépendance, en 1958, après l’attaque de Sakiet Sidi Youssef et en 1961, dans l’affaire de Bizerte. Et deux fois, contre Israël, en 1985, pour l’attaque de Hammam-Chatt et en 1988, suite à l’assassinat de Khalil al-Wazir (Abou Jihad). Cinq recours, mais une seule fois elle a obtenu immédiatement gain de cause, avec l’empreinte de BCE.

Inaliénable diplomatie tunisienne

Sera-t-il encore aux commandes lorsque la Tunisie commencera le 1er janvier prochain son mandat de membre du Conseil de sécurité? Aura-t-il à ses côtés le même ministre des Affaires étrangères, qui sait mettre en musique ses décisions en désormais fin connaisseur des arcanes de la diplomatie internationale, de ses acteurs et de ses structures? Les gouvernements et les présidents changent, les Etats demeurent : oui, dans les démocraties bien installées, mais pas dans les périodes de transition sans filet de sécurité. La Tunisie en avait fait les frais sous la Troïka, lorsque des locataires incongrus de Carthage et du ministère des Affaires étrangères ont failli torpiller six décennies de diplomatie solidement bien ancrée. Sauf qu’aujourd’hui, avec l’affirmation de l’appareil diplomatique, la confiance en eux-mêmes qu’ont retrouvée les diplomates, plus rien ne sera laissé abuser par des sautes d’humeur. La forteresse érigée sur les hauteurs du Belvédère, et ses postes avancés établis dans plus de 90 postes diplomatiques et consulaires de par le monde, est aujourd’hui imprenable, grâce à ses hommes et ses femmes.

Sans l’ombre du moindre doute, la Tunisie, consciente de l’ampleur de la tâche qui l’attend, est fin prête pour assumer pleinement sa mission et jouer un rôle actif au sein du Conseil. C’est ce que nous affirme le ministre des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui, dans l’interview qu’il a accordée à Leaders en ouverture de ce dossier.

Un dossier varié

Tour à tour, Riadh Ben Slimane, actuellement directeur des droits de l’Homme au ministère des Affaires étrangères, ancien ministre plénipotentiaire à la Mission permanente de Tunisie auprès des Nations unies à New York, qui pendant cinq années avait suivi de près le dossier du Conseil, nous en dresse les contours.

L’ambassadeur Ali Hachani qui a été notamment deux fois ambassadeur représentant de Tunisie auprès de l’ONU (1997 - 2000, puis 2003 - 2007) et a présidé en 2006 le Conseil économique et social, souligne les opportunités et les défis de notre candidature.

De son côté, l’ambassadeur Ahmed Ounaies, qui était lui-même ambassadeur représentant permanent à New York, lors du mandat de la Tunisie au Conseil (1980 - 1981), retrace avec précision les cinq recours introduits par la Tunisie.

Lorsqu’on évoque la mission tunisienne auprès de l’ONU, on ne peut oublier les grandes figures emblématiques qui l’avaient dirigée, à commencer par Mongi Slim, Rachid Driss, Taieb Slim, Mahmoud Mestiri, Nejib Bouziri et autres Ahmed Ghezal. Nous en publions la liste, et nombre de photos. Une mission qui a moulé tant de futurs grands ambassadeurs. Arrivés jeunes pousses à New York, ils y feront la meilleure école qui les préparera à devenir pour la plupart d’excellents ambassadeurs. Ils se reconnaîtront.

Au fil des affectations, diplomates et ambassadeurs passent, seul Noureddine Kacem y était resté 40 ans d’affilée. Incontournable M. No Problem, trouvant solution à tout, il a tout vu, tout entendu et n’a rien dit. Nous lui consacrons un portrait en hommage mérité. Il ne nous reste plus qu’à croiser les doigts appelant de tous nos vœux l’accession de la Tunisie au Conseil de sécurité.

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Dossier établi par:

Taoufik Habaieb,
Avec Ahmed Ounaies, Ali Hachani
et Riadh Ben Slimane

Conseillers de la Rédaction:
Hédi Béhi et Abdelhafidh Harguem

Concept-Design: Ahmed Charni

Recherche iconographique: Raed Bouaziz

Archives et photos: Les Archives Nationales, ministère des Affaires étrangères, ONU, DR

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