News - 04.11.2018

Forum économique et d’affaires Turquie-Afrique: Comment la Turquie réussit sa percée en Afrique

Istanbul - De l’envoyé spécial de Leaders, Mohamed Ibrahim Hsairi. Lorsque j’ai assisté aux travaux de la deuxième édition du Forum économique et d’affaires Turquie-Afrique qui s’est tenue les 10 et 11 octobre 2018 à Istanbul, et qui a vu la participation à ses travaux de près d’un millier d’hommes d’affaires et plus de 30 ministres venant de 49 pays du continent africain, à côté de près de 2 000 entrepreneurs turcs, j’avoue que j’ai été surpris tant par l’ampleur des performances accomplies par la Turquie dans le cadre de sa politique d’ouverture à l’Afrique que par le pouvoir d’attraction qu’elle peut exercer sur les Africains.

Organisé conjointement par le Conseil turc des relations économiques extérieures (DEIK) et la Commission de l’Union africaine, ce forum avait pour objectif et pour ambition d’être un accélérateur qui renforce et dynamise davantage les relations commerciales et économiques entre la Turquie et les pays africains.

C’est ce que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a tenu à souligner, encore une fois, dans le discours qu’il a prononcé à l’ouverture des travaux du forum, en présence notamment de son homologue éthiopien Mulatu Teshome. L’Afrique, a-t-il affirmé, revêt une grande importance pour la Turquie et les Turcs se réjouissent de leur partenariat «stratégique» avec le continent africain. Ils veulent y accroître leurs investissements et développer leurs échanges avec l’ensemble de ses pays, d’autant plus qu’ils remarquent que leurs «frères africains» sont animés de la même volonté. Faisant état du bilan de la coopération de son pays avec l’Afrique, il s’est notamment félicité de la croissance du volume des échanges commerciaux avec les pays africains qui, grâce à la politique d’ouverture à l’Afrique lancée par Ankara seulement depuis une quinzaine d’années (précisément en 2003), ont quintuplé, dépassant actuellement les 20 milliards de dollars.Il est à signaler qu’avec ce volume d’échanges, la Turquie talonne les autres pays émergents tels que le Brésil ou la Corée du Sud, qui se sont investis dans les économies africaines et sont venus concurrencer les partenaires historiques, pour ne pas dire les anciens colonisateurs des pays africains.

Parallèlement, la présence industrielle turque s’est aussi amplifiée avec des investissements considérables dans les domaines de la construction d’infrastructures, de l’énergie, du textile, de la machinerie, des meubles, des appareils domestiques et des mines… Selon les données officielles de la Turquie, l’Afrique représente aujourd’hui 21% du chiffre d’affaires des entrepreneurs turcs qui ont pu, ces dernières années, réaliser 1 150 projets pour une valeur cumulée de 65 milliards de dollars dans différents pays africains.

Le diplomatique, l’économique et l’aérien

Quels sont donc les secrets de cette prouesse ou de cette «success story» turque?

Le premier secret semble être la stratégie rationnelle et pragmatique minutieusement mise au point par le Parti de la justice et du développement (AKP) qui, arrivé au pouvoir en 2002, a voulu mettre en application la « politique d’ouverture à l’Afrique » adoptée en 1998 par son prédécesseur, le Parti de la vertu (en turc : Fazilet Partisi ou FP).

Pour un pays fort de son développement économique (17e puissance économique mondiale) et qui ambitionne de peser de tout son poids dans le monde multipolaire qui est en train de voir le jour progressivement, cette stratégie conjugue, à la fois, offensive diplomatique et offensive économique. Elle multiplie les démarches qui vont des fréquentes visites présidentielles dans les différents pays africains (24 visites) à l’augmentation du nombre des ambassades turques sur le continent (de 12 en 2009 à 42 ambassades aujourd’hui), en passant par l’accroissement du budget d’aide au développement, la création de nouvelles lignes aériennes reliant les capitales africaines aux principales villes turques (la compagnie nationale turque, Turkish Airlines, qui ne desservait que 4 destinations en 2008, propose aujourd’hui 51 destinations dans 33 pays du continent) et même le développement de la coopération militaire (après la base militaire en Somalie, dans la Corne d’Afrique, c’est au Soudan, en mer Rouge, que la Turquie installe sa deuxième  base en Afrique).

Par ailleurs, cette stratégie qui s’inscrit dans le cadre de ce que Ahmet Davutolu, le théoricien et ancien ministre des Affaires étrangères de la Turquie, appelle la « redéfinition de l’identité internationale de la Turquie afin de passer du statut d’allié de l’Occident au rôle actif et constructif d’acteur global », combine l’humanitaire et le profit et a pour socle une philosophie de la coopération qui associe l’idéalisme au pragmatisme. A cet égard, tant les démarches des hommes politiques que celles des acteurs économiques sont, souvent, accompagnées d’un large cortège d’opérateurs humanitaires turcs. La «Turkish International Cooperation and Development Agency » (TIKA) et plusieurs autres réseaux humanitaro-religieux constituent l’un des moteurs de l’expansion turque en Afrique.

L’humain

De même, la Turquie aime affirmer et réaffirmer que ses relations avec le continent africain sont fondées sur le principe de gagnant-gagnant et qu’elle est prête à établir des relations équilibrées et partager son expérience de développement avec l’Afrique.

En outre, et estimant que la croissance durable et la prospérité des pays en développement sont tributaires de la résistance économique aux pays occidentaux qui ne cessent de montrer à l’égard de l’Afrique une logique de profits à sens unique, le président turc, dont le pays a fait l’objet, récemment, de pressions  économiques et d’attaques spéculatives, a lancé un véritable réquisitoire contre ce qu’il a appelé «le néocolonialisme» par lequel certaines puissances mondiales s’obstinent à imposer un modèle unique de développement qui s’avère néfaste pour les pays les moins avancés.

Dans ce contexte, il a appelé les pays africains à commercer et à créer des entreprises communes avec la Turquie en utilisant les monnaies locales, afin d’échapper au diktat des devises étrangères. «Sauvons notre commerce des risques posés par les devises étrangères», a-t-il fermement recommandé à ses « frères et amis africains » et à ses compatriotes. C’est là, me semble-t-il, un discours en quelque sorte « révolutionnaire » qui, combiné avec les multiples et efficaces actions patiemment et continuellement déployées par la Turquie sur tous les plans et dans tous les domaines, en a fait un partenaire préféré de l’Afrique.

Aussi, et pour conclure, il faut noter que le deuxième Forum économique et d’affaires Turquie-Afrique s’inscrit dans le cadre de la préparation d’une prochaine manifestation beaucoup plus importante, celle du troisième sommet de partenariat entre la Turquie et l’Union africaine qui se tiendra, pour la seconde fois, à Istanbul en 2019. Ce sommet sera une nouvelle occasion pour Ankara de montrer qu’elle est bien décidée à renforcer son partenariat avec le continent africain, car elle croit fermement que ce partenariat est voué à un avenir prometteur, et qu’il constituera une plateforme solide qui favorisera la promotion d’une coopération mutuellement bénéfique et de longue durée entre la Turquie et l’Afrique.

A ceux, donc, qui veulent réellement promouvoir leurs relations avec le continent africain de bien contempler cette « success story » turque afin d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Mohamed Ibrahim Hsairi




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