News - 09.09.2017

Sayida Ounissi: Se défaire de ses certitudes, gouverner à l’époque de l’union nationale (Vidéo)

Elle fait partie des benjamins du gouvernement Youssef Chahed, issus de divers partis. Députée, élue en 2014 sur la liste d’Ennahdha dans la circonscription France 1, Sayida Ounissi est passée de l’exil au Bardo. Avant de devenir, il y a un an, en août 2016, secrétaire d’État auprès du ministre de la Formation professionnelle et de l’Emploi, chargée de l’Initiative privée. A mi-mandat législatif et présidentiel, comment a-t-elle vécu ses 30 mois ? Quelle expérience exceptionnelle en tire-t-elle. Témoignage.

On peut théoriser l’action publique, l’idéaliser, la planifier, l’envisager, s’y préparer pendant des années mais rien n’égale la réalité de sa pratique.

Être au gouvernement, c’est voir se matérialiser devant soi des notions de science politique parfois complexes et lointaines avec une réalité et une violence inattendues. L’union nationale, la raison d’Etat, les inégalités régionales, l’Etat central, le jacobinisme, la bureaucratie, la sacralité de la loi et le fragile équilibre des alliances politiques sont autant de sujets qui façonnent le quotidien d’un membre du gouvernement.

L’incertitude...

Quels que soient la génération dont on est issu ou l’horizon dont on provient, il y a une constante qui anime notre pratique du pouvoir, celle de l’incertitude. A fortiori, lorsque l’on est dans un contexte où les parties prenantes sont à la fois nombreuses et volatiles. On se rassure en admettant le fait que nous sommes toujours au sein d’une période transitionnelle où l’ancien côtoie le nouveau, où le changement est pris en otage par ceux qu’il effraie, où les partisans de la révolution butent sur le scepticisme de ceux qui regrettent les temps passés. Ces tiraillements incessants qui se répercutent sur l’ensemble des processus de prise de décisions et de leur mise en œuvre ont une influence majeure sur la nature de notre travail.

J’ai l’habitude de me parer de peu de certitudes; cependant, je dois reconnaître qu’il y en a une qui s’impose à moi de plus en plus à mesure que ma compréhension de l’action gouvernementale se précise. En effet, l’Etat ne se gère pas comme une entreprise. On a beau voir se développer nombre de travaux vantant les mérites du new public management ou exiger des gouvernants qu’ils maîtrisent les outils et méthodes de la gestion de projets, on ne convainc pas du bien-fondé d’une politique publique comme on vend un produit. Les exigences de cohésion sociale, du maintien de l’ordre ou de la paix sociale ne demandent pas toujours des approches financièrement rationnelles ou des plans à l’objectivité parfaite. L’expérience de la proximité avec les gens, au niveau local ou au cœur des institutions régionales, est le meilleur moyen de se rendre compte de la complexité propre à l’exercice du pouvoir et le rôle déterminant que joue l’appréciation de l’opinion publique.

Un processus différent

Le processus de décision à l’aune de la démocratisation n’est plus un simple ordre ou une décision venus d’en haut, mais bien un ensemble d’actions qui doit cheminer entre les institutions et obtenir en même temps l’approbation des masses. C’est là la source de tous les défis et challenges qui animent notre route. A plus forte raison lorsqu’il apparaît que le cycle propre à ce cheminement peut constituer l’obstacle majeur à une résolution des problèmes, quelle que soit leur nature.

On ne gère pas une administration aussi historiquement et structurellement établie que la nôtre comme on dirige une équipe de salariés quelconques. En politique, il s’agit de rassembler plutôt que d’imposer, de rallier plutôt que d’ordonner, de convaincre plutôt que contraindre. C’est là les règles du jeu démocratique, à plus forte raison lorsque les acteurs eux-mêmes ne semblent pas être en accord sur les définitions des principes qui nous gouvernent ni des normes qui organisent l’exercice du pouvoir.

L’attitude

Quand on est membre du gouvernement, à côté des éléments de cadrage et de contexte cités plus haut, il y a l’attitude. Prendre la tête d’un département ministériel, que ce soit au niveau d’un ministère ou d’un secrétariat d’Etat, impose une règle de bon sens indispensable, celle de se parer d’humilité en toutes circonstances. Humilité devant l’ampleur de la tâche, humilité devant l’immensité de l’attente populaire, humilité devant l’action de ceux qui nous ont précédés et face à ceux qui, discrètement, font tourner la machine à l’ombre de leurs bureaux exigus. On pourrait être tenté de montrer de l’exaspération face à la lenteur de l’administration ou encore perdre patience devant le caractère ubuesque de certaines de ses dispositions mais d’après mon expérience, cela ne fait qu’aggraver l’inimitié primaire qui régit les relations entre politiques et fonctionnaires.

Ne pas saisir la temporalité particulière de l’action publique est une erreur particulièrement coûteuse puisqu’elle vous pousse à vous débattre, à pester, à gigoter, à commettre ces indélicatesses que l’administration ne pardonne pas. Par exemple, ne pas comprendre que le respect des procédures, qu’elles soient écrites ou non écrites, est plus important aux yeux de l’administration que l’action elle-même. Le fait de respecter la hiérarchie entre les fonctionnaires, de tenter de valoriser l’expérience qu’ils ont acquise, de leur octroyer le temps d’écoute et d’attention nécessaire sont des choses qui ne sont écrites nulle part, mais qui sont essentielles pour être sûr d’entretenir des relations cordiales avec les équipes. L’aspect positif de ces relations n’est pas une fin en soi, mais un composant indispensable pour permettre une communication fluide et une remontée de l’information qui permettra aux projets d’avancer et donc la réussite du département ministériel dans son ensemble. La tentation de remplir les cabinets de collaborateurs personnels afin qu’ils se substituent aux directeurs généraux et aux différents collaborateurs administratifs se révèle souvent contre-productive. Plus on aura tendance à penser que contourner l’administration augmente l’efficacité de notre action, plus on contribue à créer un fossé entre le système décisionnel et le système exécutif dans la production et la mise en œuvre des politiques publiques en Tunisie.

Indispensable réforme de l’administration

Après cette courte année d’expérience, je n’ai jamais autant perçu l’intérêt et l’importance de procéder à une véritable réforme de la fonction publique, mère de toutes les luttes et à la source du salut des gouvernements qui se succéderont. Sans cela, tout effort ressemble fort à ces coups d’épée dans l’eau qui ne permettent en rien à la vie du citoyen de s’améliorer et à l’économie de notre pays de se développer ni à la classe politique tunisienne d’acquérir une crédibilité et une légitimité vitales. Il faut prendre le temps de mettre à plat un système qui a pâti d’années de rafistolage et dont le sens global s’est dilué dans les exigences contradictoires émanant des multiples parties prenantes en jeu (syndicats, gouvernements, Parlement…). Il faudrait appliquer l’approche du dialogue national politique qui a abouti à l’une des expériences de démocratisation pacifique les plus surprenantes de ce début de siècle à la réforme de l’administration. Il ne s’agit pas à mon sens d’une obscure opération technique d’uniformisation des statuts ou de réévaluation des procédures d’évolution de carrière, mais bien de penser au sens philosophique du rôle du pouvoir exécutif et de son expression dans sa diversité la plus large.

Le véritable changement de régime en Tunisie ne peut s’opérer qu’à travers cette transformation du corps administratif et une vision nouvelle du rôle de celles et ceux qui, aux yeux des citoyens, représentent «elhakem», qu’ils soient commis d’Etat ou éphémères contractuels. C’est dans un dialogue ouvert, respectueux et exigeant, entre ceux qui représentent la souveraineté populaire et ceux qui tirent leur légitimité de leur expertise que doivent se résoudre l’exercice du pouvoir et l’implémentation des décisions, projets, réformes et autres mesures. Car après tout, c’est là tout le sens de notre mission, rendre du service public tout en permettant à la société de nous évaluer et de nous juger sur nos actions.

Taoufik Habaieb

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